Léo Bastista, maître de son univers
Léo Bastista n'était pas un homme qu'on pouvait qualifier de chaleureux. Dans son vaste bureau, perché au dernier étage d'une tour de verre dominant la ville, il était l'image même du contrôle et de la discipline. À trente-huit ans, il avait bâti un empire financier en partant de rien, transformant un simple projet d’université en une entreprise multimillionnaire. Pour lui, chaque décision se mesurait en chiffres, chaque seconde en opportunités, et chaque relation en bénéfices.
Le bureau de Léo était à son image : impeccable, minimaliste et imposant. Une grande table en bois sombre trônait au centre, flanquée de chaises design. Aucune couleur vive ou chaude ne venait ruiner cette froideur. Aucun objet personnel ne venait perturber la perfection de cet espace : pas de photos de famille, pas de souvenirs de voyages, rien qui puisse suggérer qu’il avait une vie en dehors de son entreprise. Sur le mur, une seule œuvre d'art : un graphique abstrait symbolisant la croissance exponentielle.
Ce matin-là, Léo observait les toits de la ville par la large baie vitrée, une tasse de café noir à la main. Il n'aimait pas perdre son temps, mais il appréciait ces rares moments de silence avant que les responsabilités ne s'abattent sur lui. Son téléphone vibra sur le bureau. Il jeta un coup d'œil et fronça les sourcils. Un message de son assistant personnel :
"Kandice Delaunay a confirmé son arrivée ce matin. Elle est en salle de réunion avec l'équipe RH."
Léo soupira. Il n’avait pas eu son mot à dire sur cette embauche. Kandice Delaunay avait été recommandée par le conseil d'administration, et il n'avait pu que se plier à leur décision. Ils avaient vanté ses compétences, son expérience et son charisme, mais tout cela importait peu à Léo. Pour lui, le poste de DRH était secondaire tant que les employés faisaient leur travail correctement.
Il posa sa tasse, ajusta sa cravate et sortit de son bureau.
Dans la salle de réunion, Kandice Delaunay captivait déjà l'attention de l'équipe RH. Léo l'avait tout de suite remarqué en s'approchant de la grande porte vitrée. Elle était tout le contraire de ce qu'il aurait pu imaginer. Grande, avec des boucles châtain clair lui arrivant au milieu du dos et un sourire lumineux, elle dégageait une énergie contagieuse. Sa tenue – une robe écarlate – détonnait dans l'univers austère de l'entreprise, où le noir et le gris dominaient. Elle avait un visage oblong accentué par des fossettes quand elle souriait.
Lui qui s'était préparé à rencontrer une femme d'âge mûr, toute aussi austère que lui fut désarmé. Il ne saurait dire s'il était déçu ou ravi.
Kandice parlait avec enthousiasme, expliquant ses idées pour améliorer la culture d’entreprise. Elle était si absorbée par son propre discours qu'elle n'avait pas vu le patron des lieux se tenir dans l'encadrement de la porte vitrée. Tout le monde buvait visiblement ses paroles.
Son projet phare ? Instaurer des événements réguliers pour rapprocher les employés. Elle évoquait des initiatives comme des déjeuners thématiques, des ateliers de bien-être et... une célébration spéciale pour la Saint-Valentin.
C’était précisément à cet instant que Léo entra dans la salle. Il en avait entendu assez. Qui était cette folle qu'on avait ramené ici ? se demanda-t-il irrité.
– Bonjour, lança-t-il d’une voix grave et sèche, coupant Kandice dans son élan.
Tous les regards se tournèrent vers lui.
– Ah, Monsieur Bastista ! s'exclama Kandice, visiblement ravie de le rencontrer enfin.
Elle lui tendit la main avec assurance.
Kandice savait à quoi il ressemblait grâce aux tabloïds. D'ailleurs, il avait l'air encore plus sévère en vrai. Mais il en fallait plus pour éteindre sa propre vivacité.
Léo, bien qu’agacé par son enthousiasme, serra sa main brièvement. Sa peau était très douce, ne put-il s'empêcher de remarquer.
– Bienvenue chez Bastista Corp. J'espère que vous trouverez rapidement vos marques.
Par là, il sous-entendait qu'elle se conforme aux règles régissant la structure et qu'elle délaisse toute cette folie qui émanait de sa personne surexcitée.
– Merci, Monsieur Bastista. J’ai hâte de contribuer à l'épanouissement de cette entreprise. J’ai déjà quelques idées pour améliorer la cohésion au sein des équipes.
Léo arqua un sourcil.
– Des idées ? Intéressant. Mais ici, nous privilégions l'efficacité et la rigueur dans le travail. Tant que vos idées n’interfèrent pas avec la productivité, je suis curieux de les entendre.
Kandice ne se laissa pas démonter par son ton revêche.
– Je crois justement que la productivité et la cohésion vont de pair. Une équipe heureuse est une équipe performante.
Léo répondit par un sourire poli, mais sans chaleur. Il était même plus que crispé.
– Nous verrons. Bonne chance, Mademoiselle Delaunay.
Puis il quitta la pièce aussi brusquement qu’il était entré.
Quoi ? C'était tout, se demanda Kandice silencieusement ahurie. Il n'avait même pas pris deux minutes pour discuter avec elle. Il était juste venu voir sa gueule puis s'en était allé. Décidément il était à la hauteur de sa réputation légendaire :beau, autoritaire, grincheux et froid.
Elle savait à quoi il ressemblait physiquement grâce aux journaux mais ces derniers ne s'étaient pas arrêté là. Ils avaient aussi dépeint son sale caractère. Elle avait naïvement cru que ces journalistes exagéraient, mais monsieur Bastista venait de leur donner raison. Mais elle n'allait pas se laisser démonter par la froideur de ce roi des chiffres, elle qui était la reine des fêtes. Cette société avait besoin de couleur et de bonne humeur. Elle allait être le feu d'artifice de cet endroit, se promit-elle.
De retour dans son bureau, Léo ne pouvait s’empêcher de penser à Kandice et à son idée saugrenue de célébrer la Saint-Valentin. Quelle perte de temps, songea-t-il. Dès le premier jour, elle lui faisait déjà mauvaise impression. Ça le démangeait de la virer sur le champ mais il ne pouvait pas. Cependant il fallait qu'il la décourage par rapport à cette idée complètement farfelue. Elle n'allait très certainement pas contaminer les employés exemplaires de cette société avec ses fantaisies romantiques. Il n'allait pas la laisser faire. La réputation de Bastista Corp en dépendait.
Pour Léo, l'amour était une distraction. Il avait vu trop de gens sacrifier leur carrière pour des illusions sentimentales. Lui-même avait juré de ne jamais tomber dans ce piège. Sa seule passion, c'était son entreprise. Peut-être qu'un jour il aurait des enfants à qui léguer son entreprise et sa fortune, c'était même prévu. Mais se marier, et surtout tomber amoureux, c'était hors de question.
Il se souvenait encore des paroles de son père, un homme dur mais pragmatique : "L’amour ne remplit pas les poches, fiston. Travaille dur, et tout le reste suivra." Léo avait pris ces mots à la lettre, et il ne l’avait jamais regretté.
Pourtant, en observant la ville s'étendre devant lui, il sentit une pointe d'inquiétude. Kandice semblait différente des autres DRH qu’il avait embauchés. Elle était déterminée, et il soupçonnait qu'elle n’abandonnerait pas facilement ses idées.
Et il n'eut pas tort de penser cela.
Deux jours plus tard, lors d'une réunion générale, Kandice annonça officiellement son projet pour la Saint-Valentin. Léo était assis au fond de la salle, les bras croisés, écoutant d’un air sceptique.
Aujourd'hui elle portait une robe jaune à pois blanc, ainsi qu'un béret. Elle était la seule touche de couleur dans la salle et il n'était pas difficile de la repérer. Son accoutrement attirait l'attention sur elle et qu'on le veuille ou non, on ne pouvait que la regarder.
Léo avait la mine froissée et ne cachait même pas son agacement. Plus il l'entendait parler, plus il avait envie de lui couper la parole. Elle se tenait là fièrement devant l'assemblée pour vomir des paroles qu'il trouvait plus qu'insensées.
– Cette année, déclara Kandice avec enthousiasme, nous allons organiser un jeu spécial pour la Saint-Valentin. L'idée est simple : chaque employé recevra le nom d'un collègue, et votre mission sera de lui faire un petit geste attentionné. Cela peut être un mot gentil, un café offert, ou toute autre chose. À la fin de la journée, nous partagerons nos expériences et célébrerons les liens que nous avons créés.
La salle murmura d’approbation, et plusieurs employés sourirent, visiblement séduits par l’idée. Mais Léo ne partageait pas leur enthousiasme.
Il leva la main, interrompant Kandice.
– Je comprends votre intention, Mademoiselle Delaunay, mais je ne suis pas certain que ce genre de conne... d’initiative soit adapté à notre environnement de travail.
Elle souleva un de ses sourcils parfaitement épilé. Elle avait bien capté qu'il voyait sa proposition comme une connerie.
— Veuillez développer monsieur Bastista. Que reprochez-vous à mon idée ?
– Nous avons des objectifs à atteindre, et ce genre de distraction pourrait nuire à notre productivité.
Kandice lui répondit calmement, mais avec détermination.
– Je respecte votre point de vue, Monsieur Bastista, mais je crois que ce projet peut au contraire renforcer l'esprit d'équipe et, par extension, améliorer nos performances globales.
Léo serra les dents. Elle osait lui tenir tête ? Il n’aimait pas être contredit, encore moins en public. Mais il décida de ne pas pousser le débat plus loin. Cette expérience allait être un échec et elle allait s'humilier toute seule, il en était persuadé.
– Faites comme bon vous semble,
lâcha-t-il enfin. Mais je ne participerai pas.
"C'est ce qu'on verra monsieur Bastista" sembla lui lancer le regard de la DRH.
Ainsi s’achevait le premier affrontement entre Léo et Kandice. Tandis que la salle se vidait, Léo sentit une étrange frustration l’envahir. Pourquoi cette femme l'agaçait-elle autant ? Il ne le savait pas encore, mais Kandice allait bientôt bouleverser bien plus que son emploi du temps.