(Point de Vue : Maïra)
La première chose qui me revint ne fut pas la mémoire, mais la douleur. Une barre de fer semblait écraser mes tempes, et ma gorge était tapissée d'un goût chimique, âcre et sucré à la fois. J'essayai d'ouvrir les yeux, mais mes paupières pesaient des tonnes. Où suis-je ?
Le silence. Pas le silence habituel de ma chambre, ponctué par le bourdonnement lointain de la circulation montréalaise ou les pas de mes parents se préparant pour le travail. Non. Un silence absolu. Épais. Lourd. Une odeur de bois brut et de cire à la lavande flottait dans l'air.
J'ouvris brusquement les yeux, le souvenir de la veille me frappant comme une gifle en plein visage. L'homme. Le salon. Le couteau. Le mouchoir sur mon visage. Je me redressai d'un bond, ignorant le vertige qui fit tanguer la pièce, et un cri d'horreur mourut dans ma gorge.
Je n'étais pas chez moi. Je n'étais pas dans un hôpital. J'étais dans une chambre que je n'avais jamais vue de ma vie.
C'était une pièce spacieuse, aux murs recouverts de lattes de bois clair, style chalet de luxe. Un grand tapis blanc moelleux recouvrait le sol. Il y avait une cheminée éteinte en pierre, une armoire en chêne massif et une coiffeuse ancienne avec un grand miroir ovale. Tout était beau. Tout était propre. Et tout était terrifiant.
Je baissai les yeux sur moi-même et mon sang se glaça. Je ne portais plus mon legging et mon soutien-gorge. Je portais une nuisette en soie blanche, délicate, qui m'arrivait à mi-cuisses. Mes mains tremblèrent violemment en touchant le tissu froid. Il m'a changée. Pendant que je dormais. Pendant que j'étais inconsciente. Il m'avait déshabillée. Il m'avait touchée. Il m'avait rhabillée comme une poupée.
La nausée me submergea. Je sautai du lit — un immense lit à baldaquin aux draps de satin gris — et courus vers la seule fenêtre. Je tirai les rideaux de velours lourd. Dehors, ce n'était pas la ville. C'était une forêt. Des arbres immenses, des sapins noirs et serrés qui s'étendaient à perte de vue. Une montagne se dressait au loin, menaçante, bouchant l'horizon. Il n'y avait pas de route visible. Pas de maison voisine. Pas de pylône électrique. Rien que le vert sombre de la nature sauvage.
— Non, non, non... pleurnichai-je, la panique montant dans ma poitrine comme une marée noire.
J'essayai d'ouvrir la fenêtre. Bloquée. Je tapai sur la vitre. C'était du double, voire du triple vitrage. Solide comme un mur. Je regardai en bas. Nous étions au premier étage, mais il n'y avait aucune corniche. Juste une chute de quatre mètres vers un sol rocailleux.
Je courus vers la porte en bois massif. Je tournai la poignée en or. Verrouillée. Je la secouai de toutes mes forces, hurlant, frappant le bois avec mes poings jusqu'à ce que mes articulations me fassent mal. — A L'AIDE ! OUVREZ ! IL Y A QUELQU'UN ?! PAPA !
Personne ne répondit. Mes cris furent absorbés par l'isolation parfaite de cette prison dorée. Je reculai, haletante, les larmes brouillant ma vue. Je cherchai une arme. N'importe quoi. Il n'y avait rien. Pas de lampe lourde (elles étaient fixées au mur). Pas de bibelots pointus. La chambre était épurée, sécurisée. Conçue pour une enfant... ou une prisonnière.
Soudain, le cliquetis d'une clé dans la serrure me fit sursauter. Je reculai précipitamment jusqu'à me cogner le dos contre le mur froid, près de la cheminée. La poignée tourna. La porte s'ouvrit lentement.
Et il entra.
L'homme de mon salon. Maintenant qu'il faisait jour, je le voyais clairement. Il était grand, imposant, avec des épaules larges qui semblaient occuper tout l'espace de l'encadrement de porte. Il portait un pantalon de jogging gris et un t-shirt noir moulant. Il avait des cheveux bruns en bataille, comme s'il venait de se réveiller, et une barbe de trois jours qui ombrait sa mâchoire carrée. Le plus effrayant, c'était qu'il était beau. Il n'avait pas la tête d'un monstre. Il avait le visage d'un ange déchu, avec des yeux sombres, intenses, qui me fixaient avec une possessivité qui me donna envie de vomir.
Il tenait un plateau en bois dans ses mains. — Bonjour, Maïra, dit-il. Sa voix était grave, calme, veloutée. Comme s'il saluait sa femme un dimanche matin.
— N'approchez pas ! hurlai-je en me recroquevillant. Laissez-moi partir ! Je veux rentrer chez moi !
Il ferma la porte derrière lui à clé, glissant le trousseau dans sa poche, et avança vers le lit pour déposer le plateau. Je vis du jus d'orange, des toasts, des fruits coupés. — Tu es chez toi, répondit-il simplement, comme s'il énonçait une évidence.
Il se tourna vers moi. Son regard scanna mon corps, s'attardant sur la nuisette en soie. Un petit sourire satisfait étira ses lèvres. — Le blanc te va bien. Je savais que ce serait la bonne taille.
— Vous... vous m'avez touchée... soufflai-je, les larmes coulant sur mes joues. Vous m'avez déshabillée...
Il haussa les épaules, s'appuyant de manière décontractée contre le montant du lit. — Tu avais transpiré. Tu n'étais pas à l'aise. Je t'ai lavée. J'ai pris soin de toi.
Il m'a lavée. L'image de ses mains sur mon corps inconscient me fit tituber. Je me sentis sale, souillée jusqu'à l'os. — Vous êtes un malade ! Un psychopathe ! Mes parents vont appeler la police ! Ils vont vous retrouver !
Il émit un petit rire sec, sans joie. — Tes parents ? Ceux qui t'ont laissée seule hier soir pour une réunion ? Ceux qui ne savent même pas quel est ton plat préféré ? Il fit un pas vers moi. Je me plaquai contre le mur, tremblante. — Ils ne viendront pas, Maïra. Personne ne viendra. J'ai laissé un message très clair. Ils pensent que tu es partie. Ou pire.
Il s'arrêta à deux mètres de moi, respectant une distance de sécurité, comme on approche un animal sauvage effrayé. — Ici, tu es en sécurité. Le monde extérieur est toxique. Il y a des gens qui veulent te faire du mal, qui veulent te salir. Comme ce Lucas. Ou cette Julie. Son visage s'assombrit en prononçant leurs noms. — Ici, il n'y a que moi. Et moi, je ne te ferai jamais de mal. Tant que tu es sage.
Il désigna le plateau du menton. — Mange. Tu n'as rien avalé depuis hier midi. J'ai mis des fraises, je sais que tu adores ça.
— Je ne mangerai rien venant de vous ! Je préfère mourir de faim ! crachai-je avec un regain de courage désespéré.
Son sourire disparut instantanément. L'air dans la pièce devint glacial. En deux enjambées, il fut sur moi. Je n'eus pas le temps de bouger. Sa main, large et chaude, se referma autour de ma gorge. Il ne serra pas fort. Juste assez pour que je sente sa puissance. Juste assez pour me clouer au mur. Il colla son corps contre le mien, sa chaleur traversant la fine soie de ma nuisette.
Il approcha son visage du mien. Je pouvais sentir son souffle mentholé sur mes lèvres. — Ne dis jamais ça, murmura-t-il, et sa voix était devenue un grondement dangereux. Ne parle jamais de mourir. Je t'ai sauvée de la mort, Maïra. Je t'ai donné une nouvelle vie. Ne gâche pas mon travail avec des caprices d'enfant gâtée.
Je me figeai, tétanisée, mon cœur battant à tout rompre contre sa poitrine. Ses yeux plongeaient dans les miens, noirs, abyssaux. Je y lus de la folie, oui, mais aussi une adoration terrifiante. — Tu vas manger, continua-t-il doucement. Tu vas reprendre des forces. Et tu vas apprendre à aimer ta nouvelle maison. Parce que c'est la seule que tu auras désormais.
Il relâcha sa prise, caressa ma joue avec son pouce — un geste d'une tendresse qui contrastait horriblement avec la violence de l'instant d'avant — et recula. — Je te laisse une heure. Il y a une salle de bain attenante. Prends une douche si tu veux. Mais ne tente rien de stupide. Les fenêtres sont incassables, et il n'y a rien dans cette pièce qui puisse servir d'arme. J'ai vérifié trois fois.
Il se dirigea vers la porte. — Mange tes fraises, Maïra. Elles sont fraîches.
Il sortit. Le verrou claqua. Je me laissai glisser le long du mur jusqu'au sol, ramenant mes genoux contre ma poitrine. Le silence retomba. Je regardai le plateau. Les fraises rouges brillaient comme des gouttes de sang sur la porcelaine blanche. J'étais vivante. Mais pour la première fois de ma vie, je me demandai si c'était une bonne nouvelle.