Chapitre 1 : Chair Fraîche
Le problème avec les êtres humains, c'est qu'ils cassent. Ils sont faits de porcelaine de mauvaise qualité, déguisée sous une couche de peau tiède. On pense qu'ils sont solides, qu'ils peuvent encaisser la pression, la peur, la douleur... mais non. Ils se fissurent. Ils hurlent. Et puis, ils s'éteignent.
Je regardai mes bottes. Une tache sombre, couleur rouille, marquait le cuir noir de la chaussure gauche. L'autre... "l'autre" n'avait pas tenu trois jours. J'avais été méticuleux, pourtant. Je n'avais coupé qu'une seule jambe. Une incision propre, chirurgicale. Je voulais voir sa volonté de vivre. Je voulais la voir ramper vers la sortie, se battre pour son existence médiocre. Mais elle n'avait rien fait de tout ça. Elle s'était contentée de pleurer, de supplier une mère qui n'était pas là, avant de se vider de son sang sur le béton froid de ma cave. Quelle déception. Quelle perte de temps.
Je soupirai, l'air glacé d'Hochelaga formant un nuage de vapeur devant mes lèvres. Je marchais sans but précis, mes mains enfoncées dans les poches de mon manteau long, mes doigts effleurant le métal froid de la seringue dans ma poche intérieure. Une habitude. On ne sait jamais quand l'opportunité se présente.
Les rues étaient sales. Grises. Les gens qui passaient à côté de moi étaient des fantômes. Ils marchaient les yeux rivés sur leurs téléphones, ignorants du loup qui frôlait leurs épaules. Je les détestais. Je détestais leur vide, leur banalité. Je cherchais une étincelle. Je cherchais une résistance. Je cherchais mon nouveau jouet.
Et puis, le monde s'est arrêté.
Elle était là. À l'angle d'une rue passante, attendant que le feu piéton passe au blanc. Le temps s'est dilaté, ralentissant jusqu'à l'arrêt complet. Le bruit de la circulation est devenu un bourdonnement lointain. Il n'y avait plus qu'elle.
Une créature sublime. Irréelle. Ses cheveux... une cascade d'or liquide qui tombait jusqu'au creux de ses reins. Même de dos, elle irradiait une lumière qui blessait mes yeux habitués aux ténèbres. Je me suis approché, aimanté. Mon instinct de prédateur s'est réveillé, non pas avec un grognement, mais avec un ronronnement sombre au fond de ma gorge.
Elle s'est tournée légèrement. Ses yeux. Verts. D'un vert hypnotisant, limpide, transparent. Des yeux qui n'avaient jamais vu le mal, des yeux qui ne savaient pas que le diable se tenait à deux mètres d'elle. Elle avait un nez en trompette adorable et des lèvres pulpeuses, le genre de lèvres faites pour murmurer des prières... ou des supplications. Sa poitrine était menue, presque inexistante, ce qui lui donnait un air d'innocence fragile qui me donnait envie de la briser en deux. Mais ses hanches... mon Dieu, ses hanches étaient larges, dessinées, promettant des courbes que son jean peinait à contenir.
Une pensée violente, intrusive, a traversé mon esprit : Elle est à moi. Pas "je la veux". Non. C'était une affirmation. Un fait accompli. Elle m'appartenait déjà, elle ne le savait juste pas encore.
Je devais entendre sa voix. Je devais savoir si elle sonnait comme un ange ou comme une idiote écervelée. J'ai ajusté mon masque. Celui du "gars sympa". Celui qui sourit poliment. Celui qui ne garde pas des morceaux de femmes dans son congélateur.
Je me suis planté devant elle. — Excusez-moi de vous déranger, dis-je, ma voix parfaitement calibrée, douce et inoffensive. Je me demandais si vous pouviez m'indiquer où se trouve le Restaurant Miami Déli ?.
Elle a sursauté. Une biche surprise dans les phares d'un camion. Elle m'a détaillé du regard. Je savais ce qu'elle voyait : un homme grand, peut-être un peu trop intense, mais poli. Puis, elle a ouvert la bouche. — Euh... Oui, c'est... tu prends à droite et après, c'est tout droit.
Sa voix m'a frappé comme un coup de poing dans le plexus. Douce. Apaisante. Une mélodie. J'ai senti mon sang affluer vers le bas de mon ventre avec une violence douloureuse. Une érection brutale a tordu le tissu de mon pantalon. C'était viscéral. J'avais envie de l'attraper par la gorge, là, sur le trottoir, de la plaquer contre le mur de briques sales et de la mordre jusqu'au sang. J'avais envie de la salir. Calme-toi, me suis-je ordonné. Pas ici. Pas maintenant. Celle-là est précieuse.
Je l'ai fixée droit dans les yeux, cherchant à capturer son âme. — Merci.
Elle m'a souri. Des fossettes se sont creusées sur ses joues. C'était le clou final dans son cercueil de liberté. Ce sourire venait de sceller son destin. Elle a repris sa route, son petit cul rebondi se balançant sous mes yeux avides.
Je ne suis pas allé au Miami Déli. Évidemment. Je l'ai suivie.
La traque est un art. Il ne faut pas être trop près, ni trop loin. Il faut devenir un élément du décor. Je l'ai suivie jusqu'au restaurant où elle a rejoint une fille. Julie. Je me suis assis à quelques tables d'elles, caché derrière un menu. J'ai écouté. J'ai appris son nom : Maïra. Maïra. Ça sonnait comme une promesse.
J'ai observé son amie, Julie. Vulgaire. Trop bruyante. Trop tactile. Elle a pris Maïra dans ses bras. Ne la touche pas, ai-je pensé, mes doigts se crispant sur le bois de la table. Tu es trop près. Tu la salis.. Maïra était arrivée dans le quartier il y a une semaine. Une nouvelle venue. Personne ne la connaissait vraiment. Personne ne remarquerait si elle disparaissait. C'était parfait.
Elles ont bu leur chocolat chaud. Maïra riait. Elle était lumineuse. J'ai sorti mon téléphone discrètement et j'ai pris une photo. La première d'une longue série. Son visage pixelisé s'est figé sur mon écran. Désormais, elle vivait dans ma poche.
Une heure plus tard, elles se sont séparées. J'ai repris ma filature. Nous avons marché trente minutes jusqu'à un quartier riche. De grandes maisons, des rues propres, des caméras de sécurité factices. Elle s'est arrêtée devant un grand Condo luxueux. Un couple en est sorti. La quarantaine, bien habillés, pressés. Ses parents. Je me suis caché derrière un arbre, observant la scène familiale. — Papa, maman, où allez-vous ?. — Oh ma chérie, on est vraiment désolés, a répondu la mère d'un ton qui sonnait faux. Ton père et moi avons une réunion importante. On rentrera tard ce soir, ne nous attends pas pour souper.
Le père ne l'a même pas regardée. Il est passé devant elle comme si elle était invisible, montant dans sa berline allemande. J'ai vu le regard de Maïra s'éteindre. Ses épaules se sont affaissées. Pauvre petite fille riche. Abandonnée dans sa tour d'ivoire. Tes parents ne te méritent pas, Maïra. Ils ne voient pas le trésor qu'ils ont. Moi, je le vois. Moi, je ne te laisserai jamais seule pour une réunion. Je serai là. Toujours.
La voiture est partie. Maïra est entrée, tête basse. La porte s'est refermée. Le déclic de la serrure a résonné dans la rue silencieuse.
Je n'ai pas attendu. J'ai contourné le bâtiment. Il y avait des baies vitrées donnant sur un jardin mal entretenu. J'ai jeté un coup d'œil à l'intérieur. Vide. J'ai sorti mes outils. En dix secondes, la serrure a cédé. Je suis entré. L'air à l'intérieur était différent. Il sentait la vanille et la solitude. J'ai refermé la baie vitrée derrière moi. J'étais dedans. J'étais chez elle. Une sensation de puissance absolue m'a envahi. J'étais le virus qui venait de pénétrer l'organisme.
J'ai entendu de l'eau couler à l'étage. Une douche. Un sourire lent a étiré mes lèvres. Je suis monté. Mes pas ne faisaient aucun bruit sur le tapis épais des escaliers. J'étais une ombre. La musique filtrait d'une pièce. Une mélodie douce. La porte de la salle de bain était entrouverte.
Je me suis approché. Mon cœur battait si fort que j'avais peur qu'elle l'entende, mais le bruit de l'eau couvrait tout. Je l'ai vue dans le reflet du miroir. Mon souffle s'est bloqué. Elle était nue. L'eau ruisselait sur sa peau d'albâtre, dessinant des rivières sur ses courbes. Elle avait la tête renversée en arrière, les yeux fermés, savonnant son cou, ses seins minuscules, son ventre plat. C'était sacré. C'était pornographique et divin à la fois. Je voulais être cette eau. Je voulais être ce savon. Je voulais être partout sur elle.
Ma main a glissé dans mon pantalon. Je ne pouvais pas lutter. La pulsion était trop forte. Je l'ai regardée se laver, ignorant qu'un monstre la dévorait des yeux à trois mètres de distance. J'ai sorti un mouchoir de ma poche. J'ai mordu mon autre poing pour étouffer un grognement bestial. C'était intense. v*****t. Quand j'ai fini, j'ai gardé le mouchoir. Je l'ai remis précieusement dans ma poche. Une relique. Une part d'elle et de moi, mélangés dans le secret.
L'eau s'est arrêtée. Je me suis éclipsé comme une volute de fumée, me réfugiant dans la pièce d'à côté : sa chambre. C'était un sanctuaire. Des murs blancs, un grand lit, une bibliothèque remplie. Ça sentait elle. J'ai entendu ses pas. Je me suis glissé sur le balcon, caché dans l'ombre, observant à travers la vitre.
Elle est entrée, enveloppée dans une serviette blanche. Même seule, elle était pudique. Elle a pris des vêtements, s'habillant sans jamais se dévoiler complètement. Dommage. J'aurais voulu voir encore.
Elle s'est assise à son bureau pour travailler. Elle a attaché ses cheveux en un chignon désordonné. Une mèche rebelle tombait sur sa nuque. J'avais envie de l'enrouler autour de mon doigt. J'ai attendu. Une heure. Deux heures. La patience est l'arme principale du prédateur. Je ne m'ennuyais pas. La regarder respirer était le spectacle le plus fascinant du monde.
Finalement, sa tête est tombée dans ses bras. Ses épaules se sont soulevées à un rythme régulier. Elle dormait. J'ai attendu encore dix minutes, pour être sûr. Puis, j'ai rouvert la baie vitrée.
Je suis entré dans la chambre. Je me suis approché d'elle. Elle était si petite. Si fragile. Je l'ai soulevée. Elle était légère comme une plume. Je l'ai déposée sur son lit, rabattant la couverture sur elle. Je me suis assis sur le bord du matelas. J'ai tendu la main et j'ai caressé sa joue. Sa peau était douce, chaude. Vivante. Elle a remué, murmurant quelque chose d'incompréhensible, et a tourné la tête vers ma main, cherchant la chaleur.
À cet instant précis, j'ai su que je ne pourrais jamais la laisser partir. Je ne la voulais pas pour une nuit. Je ne voulais pas la casser tout de suite. Je voulais la garder. Je voulais qu'elle soit ma chose, mon univers, ma prisonnière consentante.
Je ne l'ai pas enlevée ce soir-là. C'était trop tôt. Je devais préparer le terrain. J'ai sorti de mon sac quatre petites boîtes noires. J'ai placé la première caméra sur l'étagère, pointée directement sur son oreiller. La deuxième dans le détecteur de fumée, pour une vue d'ensemble. La troisième dans la salle de bain. La quatrième dans le salon.
J'ai vérifié le flux vidéo sur mon téléphone. Son visage endormi est apparu sur mon écran, en noir et blanc, granuleux, magnifique. Désormais, je serai avec elle tout le temps. Quand elle mangera. Quand elle dormira. Quand elle se lavera. Je serai le Dieu invisible de son petit monde.
Je me suis penché et j'ai déposé un b****r léger, à peine un souffle, sur son front. — À demain, Maïra, ai-je chuchoté.
Je suis sorti dans la nuit noire, laissant derrière moi mon cœur et mes yeux électroniques. La chasse ne faisait que commencer. Et cette fois, la proie ne m'échapperait pas. Elle n'avait aucune chance.