Huit mois plus tard.
La vie d'une femme est une suite de routines prévisibles. C’est fascinant de banalité, et pourtant, je ne m’en lasse jamais. Il est 7h15. L’alarme de son téléphone sonne. Sur l’écran numéro 2 de mon poste de contrôle, je la vois bouger sous la couette. Une bosse informe qui grogne contre le matin. Elle tend un bras fin, tâtonne la table de nuit, fait tomber un livre avant d’atteindre le bouton « arrêt ». Je souris, ma tasse de café fumant à la main. — Bonjour, Maïra.
Je connais son rythme cardiaque mieux que le mien. Je sais qu’elle mettra exactement quatre minutes à sortir du lit. Je sais qu’elle choisira ses chaussettes en premier, car elle a toujours froid aux pieds. Je sais qu’elle ne mangera pas de petit-déjeuner ce matin parce qu’elle est stressée par son examen de sociologie.
Depuis huit mois, je suis le gardien silencieux de son existence. J'ai piraté son ordinateur. J'ai cloné son téléphone. Je lis ses messages avant même qu'elle ne les ouvre. Je suis devenu l'architecte invisible de sa vie. Quand elle a eu besoin d'un job étudiant, j'ai fait en sorte que la librairie du coin "perde" le dossier des trois autres candidats. Elle a eu le poste. Quand sa voiture est tombée en panne, j'ai envoyé un mécanicien (que j'avais payé le triple) pour la réparer gratuitement, prétextant une "garantie constructeur" imaginaire. Elle pense avoir de la chance. Elle ne sait pas qu'elle a un Dieu.
Mais être Dieu demande des sacrifices. Il faut parfois désherber le jardin pour que la rose puisse s'épanouir.
Je posai ma tasse et zooma sur l'écran. Elle s'habillait. Un jean noir, un pull gris trop grand pour elle. Elle voulait se faire discrète. Trop tard, Maïra. Le mal est déjà fait.
Mon regard se durcit en repensant à la veille. La soirée au "Saint-Sulpice". Une fête d'étudiants bruyante, pleine d'alcool bon marché et d'hormones en ébullition. Je n'étais pas invité, bien sûr. Mais j'étais là. Assis au bar, dos au mur, ma casquette vissée sur le crâne.
Il s'appelait Lucas. Un étudiant en droit. Le genre arrogant, fils à papa, avec une montre trop chère et un sourire trop blanc. Il tournait autour d'elle depuis deux semaines. J'avais lu leurs échanges de SMS. Il jouait au gentil. "Je peux t'aider à réviser", "Je te ramène si tu veux". Classique. Prédater. Mais hier soir, il a franchi la ligne. Il a posé sa main sur sa cuisse. J'ai vu le visage de Maïra se figer. Elle a souri poliment, gênée, essayant de se reculer sans faire de scène. Elle est trop polie. Trop gentille. Elle n'a pas osé le gifler. Lui, il a interprété son silence comme une invitation. Il a remonté sa main. Il a frôlé ses hanches. Mes hanches.
J'ai dû quitter le bar avant de lui planter ma fourchette dans la gorge devant cinquante témoins. La violence publique est l'apanage des amateurs. Je suis un professionnel. Je préfère l'intimité.
Je regardai l'heure. 7h45. Elle partait pour le Cégep. Lucas, lui, n'irait pas en cours ce matin. Ni jamais.
Je me levai, étirant mes muscles. Mon appartement était silencieux, propre, clinique. Rien ne traînait. Tout était sous contrôle. Sauf Lucas. Il était temps de régler ce détail administratif.
Le parking souterrain de la résidence universitaire était mal éclairé. Une négligence du syndic, ou peut-être une bénédiction pour les gens comme moi. Il était 8h30. Lucas descendait vers sa BMW, ses clés à la main, sifflotant, probablement encore fier de sa "conquête" d'hier soir. Il pensait sûrement qu'il avait une chance. Il s'imaginait déjà dans son lit. L'imagination est une chose dangereuse, Lucas.
Je sortis de l'ombre d'un pilier en béton au moment où il déverrouillait sa portière. Je portais ma tenue de travail : vêtements sombres, gants en cuir, casquette. Pas de visage. Juste une force cinétique.
Lucas : Hey ! Qu'est-ce que tu...
Il n'eut pas le temps de finir sa phrase. Mon poing, lesté d'un coup-de-poing américain en laiton, percuta sa mâchoire avec un craquement écœurant. Le bruit de l'os qui cède est une musique dont on ne se lasse jamais. Il s'effondra comme une poupée désarticulée, sa tête rebondissant sur la carrosserie de sa précieuse voiture.
Je ne lui laissai pas le temps de reprendre ses esprits. Je l'attrapai par le col de sa chemise de marque et le traînai vers ma camionnette garée deux places plus loin. Il essaya de se débattre, agitant les bras mollement. — Chut, murmurai-je en ouvrant la porte latérale. Dors.
Une piqûre rapide dans le cou. Un cocktail maison. De quoi assommer un cheval. Ses yeux se révulsèrent. Il devint lourd. Je le chargeai à l'arrière, sur la bâche en plastique déjà installée. Propre. Efficace. Trois minutes chrono.
Je ne l'emmenai pas chez moi. On ne ramène pas les ordures à la maison. Je conduisis pendant une heure, vers une zone industrielle désaffectée à l'est de la ville. Un endroit où les bâtiments avaient des vitres cassées et où le sol suintait l'huile de moteur.
Quand Lucas se réveilla, il était attaché sur une chaise en métal, au milieu d'un hangar vide. Il faisait froid. Il faisait sombre. Je me tenais devant lui, ajustant mes gants.
Lucas : Qui... qui êtes-vous ? balbutia-t-il. Je... mon père a de l'argent ! Il paiera !
Je laissai échapper un rire sec. L'argent. Ils pensent toujours que c'est une question d'argent. Comme si leur vie avait une valeur marchande.
— Je ne veux pas de ton argent, Lucas. Je veux tes mains.
Il cligna des yeux, confus, la terreur commençant à infiltrer son regard brouillé par la drogue. — Quoi ?
Je m'approchai. Je sortis une pince coupante de ma poche. Un outil de jardinage, normalement utilisé pour tailler les grosses branches. — Tu as des mains baladeuses, Lucas. Tu touches des choses qui ne t'appartiennent pas.
Lucas : Je ne comprends pas ! De quoi vous parlez ?!
Je me penchai vers lui, mon visage à quelques centimètres du sien. Il sentait la peur et le dentifrice à la menthe. — Maïra.
Son nom claqua comme un fouet. Il écarquilla les yeux. — La fille du bar ? Mais... je n'ai rien fait ! On discutait juste !
— Tu l'as touchée. Sur la cuisse. À 23h14.
Lucas : C'était rien ! Juste pour rire !
— Pour rire, répétai-je froidement.
Je saisis sa main droite. Celle qui avait osé profaner mon sanctuaire. Il hurla avant même que je ne commence à serrer la pince.
— C'est une leçon, Lucas. Une leçon de respect de la propriété privée. Je serrai. Le craquement d'un doigt coupé est très différent de celui d'une mâchoire. C'est plus sec. Plus net. Son cri résonna dans le hangar, un son pur, animal, qui nettoya mon esprit de toute frustration.
Je ne le tuai pas tout de suite. La mort est trop facile. La mort est un soulagement. Je lui expliquai, doigt par doigt, pourquoi Maïra était intouchable. Pourquoi elle était sacrée. Il pleurait. Il me suppliait. Il promettait de quitter la ville, de changer de pays, de devenir moine. C'est fou comme les hommes deviennent honnêtes quand on leur retire leur anatomie.
Au bout de vingt minutes, il s'évanouit de douleur. Je rangeai mes outils. Le message était passé, même s'il ne pourrait jamais le raconter à personne. Je ne pouvais pas le laisser partir, évidemment. Il parlerait. Alors, je finis le travail. Une injection d'air dans une veine. Rapide. Indétectable. Un arrêt cardiaque dû au choc. Lucas n'était plus un rival. Il était une statistique. Une disparition inquiétante qui ferait la une des journaux locaux pendant trois jours avant d'être oubliée.
Je nettoyai la zone avec de l'eau de Javel. Je brûlai ses vêtements. Je fis disparaître le corps dans un fût d'acide que j'utilisais pour mes "projets artistiques". Le nettoyage était terminé. Le jardin était à nouveau immaculé.
Je rentrai chez moi vers 14h00. J'ai pris une longue douche, frottant ma peau jusqu'à ce qu'elle devienne rouge, pour enlever l'odeur de la peur de Lucas. Puis, je me suis rassis devant mes écrans.
Maïra était à la bibliothèque de l'université. Elle avait l'air un peu fatiguée. Elle regardait son téléphone. Elle devait attendre un message de Lucas. Un message qui n'arriverait jamais. Elle soupira et rangea son téléphone. Une expression de soulagement passa furtivement sur son visage. Tu vois ? Tu n'en voulais pas vraiment. Il t'ennuyait. Il te harcelait. Je t'ai rendu service, mon ange. Je t'ai libérée d'un poids.
Je caressai son visage sur l'écran. — Tu es en sécurité maintenant. Je m'occupe de tout.
Mon frère, Liam, m'a appelé plus tard dans la soirée. — Tu étais où ce matin ? Je suis passé à l'entrepôt, tu n'étais pas là. — J'avais une course à faire, répondis-je calmement en regardant Maïra se brosser les dents. — Une course ? Quel genre de course prend quatre heures ? — Du jardinage, Liam. J'ai enlevé les mauvaises herbes.
Il y eut un silence lourd au bout du fil. Liam savait. Ou du moins, il se doutait. Il connaissait ma nature. Il savait ce que j'avais fait il y a deux ans pour une autre fille. — Fais gaffe, frangin, dit-il d'une voix basse. Un jour, tu vas te couper avec tes propres outils.
Je raccrochai. Liam ne comprenait pas. Il voyait ça comme de la violence. Moi, je voyais ça comme de l'amour. L'amour pur, absolu, celui qui protège à tout prix.
Je regardai Maïra se glisser dans son lit, seule, pure, intacte. Lucas était un lointain souvenir, une tache effacée. Tout était rentré dans l'ordre. Mais en la regardant dormir, je sentis une nouvelle faim grandir en moi. Éliminer les rivaux ne suffisait plus. Les voir disparaître ne me rassasiait plus. Je voulais plus que l'observer à travers une vitre. Je voulais qu'elle me voie, moi. Je voulais être celui qui la touche, et pas seulement avec des yeux électroniques.
Le temps pressait. Bientôt, il faudrait passer à l'étape supérieure. Bientôt, le jardinier devrait cueillir la rose pour la mettre dans un vase où elle ne fanerait jamais.