(Point de Vue : Extérieur / Enquête)
19 Mai 2023. 02h15 du matin.
Le silence du quartier résidentiel de Westmount fut brisé par le ronronnement feutré d'une berline Mercedes noire qui s'engagea dans l'allée pavée. Les phares balayèrent la façade en pierre du condo de luxe, illuminant brièvement les baies vitrées sombres.
À l'intérieur du véhicule, Richard et Hélène Leduc étaient épuisés. Le gala de charité avait duré plus longtemps que prévu, et les négociations avec les investisseurs avaient été âpres. — Je suis content que ce soit fini, soupira Richard en coupant le contact. Demain, j'ai le conseil d'administration à 8h. — Tu devrais dormir un peu, répondit Hélène en vérifiant son maquillage dans le miroir de courtoisie. Je vais voir si Maïra a mangé ce qu'il y avait dans le frigo.
Ils sortirent de la voiture. L'air était frais. Rien ne laissait présager que leur vie venait de basculer dans l'horreur absolue. Richard déverrouilla la porte d'entrée. — Maïra ? On est rentrés ! appela-t-il par habitude, posant ses clés dans la coupelle en argent.
Pas de réponse. Juste le silence lourd d'une maison vide. — Elle doit dormir, dit Hélène en retirant ses talons hauts. Je vais monter voir si...
Elle s'arrêta net en entrant dans le salon. Son sac à main glissa de ses doigts et tomba au sol avec un bruit mat. — Richard... souffla-t-elle, sa voix étranglée par une terreur soudaine.
Richard, qui consultait ses e-mails sur son téléphone, leva la tête. — Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a enco...
Il se figea. Le salon, d'habitude immaculé, était un champ de bataille silencieux. Le vase Ming, héritage de sa grand-mère, gisait en mille morceaux sur le parquet. Les cadres photos avaient été arrachés des murs et jetés au sol, le verre brisé crissant sous leurs pas imaginaires. Mais ce n'était pas le désordre qui leur glaçait le sang.
C'était le mur du fond. Le papier peint crème, importé d'Italie, servait de toile à un message cauchemardesque. Des lettres épaisses, dégoulinantes, d'un rouge brun qui commençait à sécher et à s'oxyder.
MIENNE. À MOI. MAÏRA.
L'odeur métallique du sang flottait dans l'air, prenant les narines à la gorge. Hélène porta ses mains à sa bouche et poussa un hurlement qui déchira la nuit, un cri primal, animal, celui d'une mère qui comprend avant même de savoir. Richard, livide, recula jusqu'à heurter le mur du couloir. Il sortit son téléphone, ses doigts tremblants peinant à composer le 911. — Police... envoyez quelqu'un... il y a du sang... partout... ma fille... ma fille a disparu.
03h45 du matin.
Les gyrophares bleus et rouges dansaient sur les façades des maisons voisines, réveillant tout le quartier. Le périmètre était bouclé par du ruban jaune "SCÈNE DE CRIME".
L'inspecteur Patrick Gagnon enfila ses Couvre-Chaussures en plastique et passa sous le ruban. C'était un flic de la vieille école, la cinquantaine, le visage marqué par vingt ans à la Criminelle de Montréal. Il avait tout vu. Les règlements de compte de gangs, les crimes passionnels, les overdoses. Mais en entrant dans le salon des Leduc, il sentit un frisson désagréable lui parcourir l'échine.
Les techniciens de l'identité judiciaire s'affairaient déjà, prenant des photos, relevant des empreintes, prélevant des échantillons du liquide rouge sur le mur. Les flashs des appareils photos crépitaient comme des éclairs dans une tempête silencieuse.
Gagnon s'approcha du mur. — C'est du sang humain ? demanda-t-il à la technicienne qui grattait un échantillon. — Ça en a tout l'air, Inspecteur. Et vu la quantité utilisée pour écrire ça... il en a fallu beaucoup. Si c'est le sang de la petite, elle est en danger critique.
Gagnon observa les lettres. "MIENNE. À MOI." Ce n'était pas une demande de rançon. Ce n'était pas un cambriolage qui avait mal tourné. C'était une déclaration de possession. — Un stalker, murmura-t-il pour lui-même. Un obsédé.
Il se tourna vers le collègue qui interrogeait les parents dans la cuisine. Hélène Leduc était en état de choc, prise en charge par les ambulanciers. Richard Leduc faisait les cent pas, furieux et terrifié. Gagnon s'approcha d'eux. — Monsieur Leduc ? Je suis l'inspecteur Gagnon. Je sais que c'est difficile, mais j'ai besoin de savoir. Est-ce que Maïra avait un petit ami ? Quelqu'un qui la harcelait ? Un ex jaloux ?
Richard secoua la tête frénétiquement. — Non ! Elle est étudiante, elle est sage ! Elle ne sort presque pas ! On ne connaît personne ! — Elle a mentionné quelqu'un récemment ? Un nouveau venu ? — Personne ! Trouvez-la, bon sang ! Je paierai ce qu'il faut !
Gagnon nota mentalement : Parents déconnectés. Ne savent rien de la vie de leur fille. C'était classique chez les riches. La gamine pouvait avoir une double vie que les parents ignoraient totalement.
Un technicien s'approcha de Gagnon. — Inspecteur, on a trouvé quelque chose d'intéressant. Pas d'effraction sur la porte d'entrée, mais la baie vitrée arrière a été forcée. Le verrou a été crocheté proprement. Un pro. — Et les caméras de sécurité de la maison ? — Désactivées. Les fils ont été coupés il y a deux jours. Le type préparait son coup.
Gagnon revint vers le mur sanglant. Le ravisseur avait planifié ça. Il avait surveillé la maison. Il savait quand les parents sortaient. Et ce message... Il ne l'avait pas écrit pour la police. Il l'avait écrit pour les parents. Pour leur dire : "Vous avez perdu. Elle n'est plus votre fille. Elle est ma chose."
Inspecteur Gagnon : Lancez une alerte Amber, ordonna Gagnon à son adjoint. Et faites analyser ce sang en priorité absolue. Je veux savoir si c'est celui de Maïra ou celui du ravisseur.
Si c'était le sang de Maïra, c'était une tragédie. Si c'était le sang de quelqu'un d'autre... alors, ils avaient affaire à un tueur en série qui venait de s'emparer de son nouveau trophée.
Pendant ce temps, à 10 kilomètres de là.
Liam, le frère de Kaiden, était assis dans son bureau, plongé dans le noir. Il fixait son téléphone posé sur le bureau. Les news locales commençaient déjà à parler d'une disparition inquiétante à Westmount. Les réseaux sociaux s'enflammaient. Liam tremblait. Il savait. Il savait ce que son frère avait fait. La discussion dans le bureau. Le chalet. La folie dans les yeux de Kaiden. « Je vais la protéger. »
Liam prit son téléphone. Il composa le numéro de la police anonyme. Son pouce hésita au-dessus de la touche d'appel. S'il parlait, Kaiden finissait en prison à vie. Ou en asile psychiatrique. C'était son petit frère. Son sang. Il avait promis à leur mère, sur son lit de mort, de veiller sur lui.
Mais il y avait une fille. Une innocente. Liam visualisa le visage de Kaiden. Ce mélange de génie et de noirceur absolue. S'il dénonçait Kaiden, il détruisait sa propre famille. S'il se taisait, il devenait complice d'un monstre.
Il reposa le téléphone. Il se leva, alla vers le coffre-fort caché derrière un tableau, et en sortit une liasse de billets et un vieux dossier médical au nom de Kaiden. Il alluma un briquet. Il regarda la flamme danser. — Pardonne-moi, petite, murmura-t-il en brûlant le dossier.
Il ne dénoncerait pas son frère. Pas ce soir. Il allait essayer de le raisonner. De le trouver lui-même. Mais pour l'instant, il allait laisser la police courir après des fantômes.
L'enquête était lancée. Mais le coupable avait déjà une longueur d'avance. Et il avait emporté sa proie là où les lois des hommes ne s'appliquaient plus.