Chapitre 23 : La Loi du Plus Fort

1388 Words
(Point de Vue : Kaiden) La forêt n'était pas un refuge. C'était un tombeau blanc, hostile et silencieux. La neige m'arrivait aux genoux. Chaque pas était une guerre contre les éléments. Mais la guerre, je connais. Je suis né dedans. Je tirais Maïra par le poignet avec une telle force que je sentais par moment ses articulations craquer. Elle trébuchait, tombait, pleurnichait. Elle était faible. Elle était un poids mort. — Lève-toi ! hurlai-je, ma voix déchirant l'air glacé. Elle était étalée dans la neige, le visage bleu de froid, les lèvres gercées saignant à force d'être mordues. — Je n'en peux plus... Kaiden, laisse-moi... je vais mourir ici... Je me retournai et l'agrippai par le col de son manteau trop grand. Je la soulevai de terre et la plaquai contre le tronc rugueux d'une épinette. La rage bouillait en moi. Une rage volcanique, incandescente. Contre Liam qui m'avait trahi. Contre cette police incompétente qui osait me chasser. Et contre elle, cette petite chose fragile qui ne comprenait pas que je me battais contre le monde entier pour elle. — Tu veux mourir ? crachai-je à deux centimètres de son visage. C'est ça que tu veux ? Facile. Je peux t'ouvrir la gorge ici et maintenant. Ça prendra deux secondes. Tu n'auras plus froid. Jamais. Elle secoua la tête, terrorisée, ses dents claquant violemment. — Non... — Alors marche ! Si tu tombes encore une fois, je te traîne par les cheveux. Je m'en fous si je t'arrache le cuir chevelu. Tu avanceras. Je la lâchai. Elle s'effondra à moitié mais se remit debout, tremblante. Au loin, derrière nous, le vent porta un son qui fit hérisser les poils sur mes bras. Des aboiements. Graves. Rythmés. Des chiens pisteurs. Ils avaient lâché les bêtes. Un sourire carnassier étira mes lèvres gercées. Ils pensaient me faire peur avec des chiens ? Ils oubliaient qui j'étais. — Ils arrivent, dis-je. Cours. Nous repartîmes. La pente était raide, le terrain accidenté. Maïra avançait comme un automate brisé, mue par la seule terreur de me voir mettre mes menaces à exécution. Les aboiements se rapprochaient. Vite. Trop vite. Un chien court sur la neige. Nous, nous nous enfoncions dedans. Je m'arrêtai. C'était inutile de fuir plus longtemps. Ils allaient nous rattraper dans cinq minutes. Il fallait inverser les rôles. Le chassé devait devenir le chasseur. Je repérai une zone dense, un taillis de sapins serrés. — Cache-toi là-dessous, ordonnai-je à Maïra en la poussant sous les branches basses chargées de neige. Maïra : Qu'est-ce que tu vas faire ? — Tais-toi. Pas un bruit. Si tu cries, je te tue avant qu'ils ne puissent te sauver. Je sortis mon couteau. La lame de combat, longue de vingt centimètres, luisait d'un éclat terne. Je me positionnai derrière un gros tronc, le dos contre l'écorce, contrôlant ma respiration. Mon cœur battait lentement, puissamment. L'adrénaline affûtait mes sens. Je voyais chaque flocon. J'entendais chaque craquement. Le premier chien surgit des fourrés. Un berger allemand massif, une bête de guerre, le museau au sol, tirant sur sa laisse imaginaire (il avait été lâché pour nous coincer). Il sentit notre odeur. Il leva la tête. Il grogna. Il vit la cachette de Maïra. Il bondit. Je sortis de l'ombre au moment où il passait devant moi. Je n'hésitai pas. Pas une seconde. Je me jetai sur lui, mon poids le plaquant au sol dans la poudreuse. La bête se retourna, une mâchoire d'acier claquant à deux centimètres de ma gorge. Il était puissant, musclé, entraîné pour tuer. Mais moi aussi. J'attrapai sa fourrure épaisse à la gorge de ma main gauche, ignorant ses griffes qui lacéraient ma veste. De la main droite, j'abattis le couteau. Une fois. Dans le flanc. Le chien hurla. Deux fois. Dans les côtes. Trois fois. Je visais les organes vitaux avec une précision chirurgicale. Je sentais la lame percer la chair, racler l'os. Le sang chaud gicla sur mes mains gelées, une bénédiction thermique. Le chien se débattait, essayant de mordre, mais sa force déclinait. Je lâchai le couteau pour saisir sa mâchoire inférieure et supérieure à deux mains. Je tirai. Un craquement sec. La nuque brisée. La bête s'affaffaissa, inerte, la langue pendante sur la neige souillée de rouge. Je me relevai, haletant, couvert de sang animal. Mais ce n'était pas fini. Le maître n'était pas loin. J'entendis des pas lourds, une respiration difficile, le crépitement d'une radio. — Rex ? Rex, au pied ! Un policier de la SQ. Un seul homme, en avant-garde, qui avait eu la bêtise de suivre son chien trop vite. Il déboucha dans la clairière, son arme de service au poing. Il vit le chien mort. Il se figea. — p****n de mer... Il n'eut pas le temps de finir. Je fondis sur lui. Je ne lui laissai pas le temps de lever son arme. Je percutai son torse de mon épaule, l'envoyant valdinguer contre un arbre. Son pistolet vola dans la neige. Il porta la main à sa ceinture pour prendre sa matraque ou son taser, mais j'étais déjà sur lui. C'était un combat primitif. Sale. Je le frappai au visage. Un coup de poing, deux coups. Je sentis son nez s'écraser sous mes phalanges. Il essayait de lutter, de me repousser, criant dans sa radio : — Officier à terre ! Suspect armé ! J'ai bes... Je lui arrachai la radio de l'épaule et la fracassai contre le tronc d'arbre. — Tu n'as besoin de rien, murmurai-je, mes yeux plongés dans les siens remplis de terreur. Tu as voulu me prendre ce qui est à moi. Je ramassai mon couteau tombé dans la neige. Il vit la lame rouge du sang de son chien. Il commença à pleurer, levant les mains pour se protéger. — Non... pitié... j'ai une famille... — Le chasseur aussi avait une famille. La caissière aussi. Vous êtes tous pareils. Vous croyez que vos vies ont de la valeur. Je souris, le visage maculé de sang. — Seule elle a de la valeur. Je ne le poignardai pas tout de suite. Je lui plantai la lame dans la cuisse. Il hurla. Puis dans l'épaule. Je voulais qu'il souffre. Je voulais décharger toute ma frustration, toute ma haine de ces derniers jours. Je voulais détruire l'uniforme, l'insigne, la loi. Je le massacrai. C'était une boucherie. Un acte de barbarie pure. Quand j'eus fini, il ne ressemblait plus à un policier. Il ressemblait à un tas de viande en uniforme déchiré. La neige autour de nous était un c*****e écarlate. Je me relevai, tremblant d'adrénaline. Je fouillai le corps. Je pris son arme de service (un Glock 9mm), deux chargeurs pleins. Je pris ses gants tactiques, plus chauds que les miens. Je pris son manteau d'hiver réglementaire, lourd et imperméable. Je me tournai vers le taillis de sapins. — Sors de là, Maïra. Les branches bougèrent. Elle rampa hors de sa cachette. Elle vit le chien éventré. Elle vit le policier massacré, le visage méconnaissable. Elle vomit dans la neige. Des spasmes violents secouaient son corps maigre. Je m'approchai d'elle. J'étais une vision d'enfer, dégoulinant de mort. Je lui lançai le manteau du policier sur les épaules. Il était trop grand, couvert de taches, mais il était chaud. — Mets ça. Elle me regarda avec une horreur si profonde qu'elle dépassait la peur. Elle regardait le Diable. — Tu l'as... tu l'as... — J'ai fait ce qui était nécessaire. Ils voulaient nous séparer. Ils ont envoyé des bêtes pour nous chasser. J'ai répondu. Je lui pris le menton, forçant son regard à croiser le mien. — Regarde-moi. Je tuerai chaque homme, chaque chien, chaque flic qui se mettra entre toi et moi. Je brûlerai cette forêt entière s'il le faut. Tu es à moi. Rien qu'à moi. Et personne ne reprend ce qui m'appartient. Elle claquait des dents, ses yeux fixés sur le Glock que je venais de glisser à ma ceinture. — Maintenant, on y va. Les autres ont entendu les cris. On a dix minutes d'avance. Je lui pris la main. Mes gants volés étaient chauds. Elle ne résista pas. Elle était brisée au-delà de toute réparation. Nous repartîmes dans la forêt, laissant derrière nous un cimetière de la loi et de l'ordre. J'étais le roi de ce monde sauvage. Et elle était ma reine captive.
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