Chapitre 25 : Le Baptême

1229 Words
(Point de Vue : Maïra) Kaiden était lourd. Plus lourd qu'un cadavre, car il luttait encore maladroitement pour avancer. Sa peau brûlait à travers ses vêtements. La fièvre le consumait. Il délirait par intermittence, marmonnant des noms que je ne connaissais pas, ou m'appelant "maman" d'une voix d'enfant brisé. — Encore un peu... soufflai-je, mes poumons brûlés par l'air glacial. Regarde... de la fumée. Devant nous, nichée dans une clairière de sapins blancs, une cabane en bois rond se dressait. De la fumée grise s'échappait d'une cheminée en pierre. Une lueur jaune brillait à la fenêtre. C'était la vie. Ou la mort. Je sentis le poids du Glock 9mm dans la poche de mon manteau volé. Il tapait contre ma hanche à chaque pas. Kaiden me l'avait donné ce matin, avant de s'effondrer une première fois. « Prends-le. Je ne peux plus viser. Si quelqu'un approche... tu sais quoi faire. » Je savais. Nous arrivâmes devant la porte en bois massif. Je n'avais plus la force d'être furtive. Je frappai avec mon poing, soutenant Kaiden de l'autre bras. — Aidez-nous ! S'il vous plaît ! Des pas lourds à l'intérieur. Le grincement d'un verrou. La porte s'ouvrit. Un homme apparut. Un colosse aux cheveux gris, la soixantaine, portant une chemise à carreaux et des bretelles. Il avait le visage buriné de ceux qui vivent seuls dans les bois. Il nous regarda : une fille échevelée portant un manteau de policier trop grand, et un homme à moitié inconscient, pâle comme la mort. Vieil homme : Bon Dieu... grommela-t-il. Qu'est-ce qui vous est arrivé ? Un accident de motoneige ? — Oui ! mentis-je, les larmes aux yeux. Il est blessé... il a de la fièvre... on est perdus depuis deux jours... Le vieil homme s'écarta. — Entrez vite. Ça caille dehors. Nous entrâmes. La chaleur nous frappa comme une vague physique. Ça sentait le ragoût et le bois de chauffage. J'installai Kaiden sur un vieux canapé défoncé près du poêle à bois. Il grogna, ses yeux roulant dans leurs orbites, fixant le plafond sans le voir. Le vieil homme s'approcha de lui. Il vit le pansement de fortune sur son bras, imbibé de sang noir et de pus. — C'est moche, ça, dit-il en fronçant les sourcils. Ça sent la gangrène. Il lui faut un hôpital, et vite. Il se dirigea vers un coin de la pièce où une radio CB trônait sur une table encombrée. — Je vais appeler la Sûreté. Ils peuvent envoyer un hélico si le temps se lève. Le mot "Sûreté" agit sur moi comme une décharge électrique. — Non ! criai-je. L'homme se figea, la main sur le micro de la radio. Il se tourna vers moi, surpris. — Comment ça "non" ? Petite, ton ami va y passer si on ne fait rien. — Pas la police... s'il vous plaît... Je m'avançai vers lui, les mains jointes, suppliante. — On... on a eu des problèmes... on ne peut pas voir la police... Je vais tout vous expliquer, mais ne les appelez pas ! L'homme me fixa. Il plissa les yeux. Son regard glissa sur le manteau que je portais. Il vit l'écusson de la SQ sur l'épaule, à moitié arraché. Il vit les taches de sang séché sur le col. Puis il regarda Kaiden. Il se souvint peut-être de quelque chose entendu à la radio plus tôt. L'alerte. Les tueurs en cavale. Son visage se ferma. Son expression bienveillante disparut pour laisser place à la méfiance du chasseur. — C'est vous, dit-il d'une voix sourde. Ceux de la station-service. Et lui... c'est le type qui a tué le flic. Il décrocha le micro. — Je ne veux pas d'histoires chez moi. Je contacte les autorités. Ne bouge pas. — NON ! La panique m'envahit. Une panique noire, aveuglante. S'il appelait, c'était fini. Kaiden irait en prison ou mourrait. Et moi... moi, je serais seule. Seule face aux juges, seule face à mes parents, seule face à ce monde qui me détestait. Je ne pouvais pas laisser faire ça. Ma main plongea dans ma poche. Mes doigts se refermèrent sur la crosse froide du Glock. Je le sortis. Je le pointai vers le vieil homme. Mes bras tremblaient, mais je le tenais à deux mains, comme Kaiden me l'avait montré sans le vouloir. — Posez ce micro ! hurlai-je. Posez-le ! Le vieil homme me regarda. Il vit l'arme. Mais il vit surtout une gamine de dix-neuf ans, terrifiée, qui pleurait. Il ne vit pas le danger. Il fit une erreur fatale : il me sous-estima. — Baisse ça, petite, dit-il calmement, mais fermement. Tu ne vas tirer sur personne. Tu es une victime dans cette histoire. Laisse-moi t'aider. Laisse-moi te sortir de ses griffes. — Je ne suis pas une victime ! Je suis avec lui ! Posez le micro ou je tire ! Il secoua la tête avec tristesse. — Je ne peux pas te laisser faire une autre bêtise. Il appuya sur le bouton du micro. — Ici Centrale, ici Victor-Tango-4, je signale... Le monde ralentit. Je vis son doigt sur le bouton. Je vis ses lèvres bouger. Je vis la fin de mon monde. Je fermai les yeux. Et je pressai la détente. BAM ! La détonation fut assourdissante dans la petite cabane. L'arme recula violemment, me faisant mal aux poignets. L'odeur de poudre brûlée remplaça celle du ragoût. J'ouvris les yeux. Le vieil homme était projeté en arrière contre le mur lambrissé. Il lâcha le micro qui pendouilla au bout de son fil en spirale. Il porta ses mains à sa poitrine. Une tache rouge s'élargissait rapidement sur sa chemise à carreaux. Il me regarda, les yeux écarquillés par la surprise plus que par la douleur. Il ouvrit la bouche pour parler, mais seul un filet de sang en sortit. Il glissa lentement le long du mur, laissant une traînée écarlate sur le bois clair. Il s'effondra en position assise, sa tête basculant sur le côté. Mort. Le silence retomba. Lourd. Définitif. Je restai là, le pistolet fumant toujours pointé vers le cadavre. Je l'avais fait. Je n'avais pas tiré en l'air. Je n'avais pas tiré pour blesser. J'avais tiré pour tuer. J'avais tué un innocent qui voulait me "sauver". Un bruit derrière moi. Un rire. Faible, rauque, mais indéniable. Je me retournai lentement, comme dans un cauchemar. Kaiden était réveillé. Il était toujours allongé sur le canapé, pâle comme un linge, mais ses yeux noirs brillaient d'une intensité féroce. Il me regardait. Il ne regardait pas le cadavre. Il me regardait moi. Avec fierté. Kaiden : Ma... Maïra... croassa-t-il. Je laissai tomber le pistolet. Il heurta le plancher avec un bruit sourd. Je tombai à genoux, mes jambes ne me portant plus. — Je l'ai tué... chuchotai-je, regardant mes mains qui ne tremblaient plus. Je l'ai tué, Kaiden. Kaiden : Tu nous as protégés, souffla-t-il. Tu as choisi. Je rampai vers lui et enfouis mon visage dans son cou brûlant de fièvre. Je pleurai, mais ce n'étaient plus des larmes de victime. C'étaient les larmes de celle qui a accepté sa damnation. J'avais tué l'espoir. J'avais tué la sortie de secours. Maintenant, nous étions vraiment seuls contre le monde. Et pour la première fois, alors que l'odeur du sang envahissait la pièce, je ne ressentis pas de dégoût. Je ressentis une terrifiante puissance.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD