Chapitre 27 : Le Fantôme

754 Words
(Point de Vue : Maïra) La nuit s'étirait, interminable. Le vent hurlait toujours dehors, faisant trembler les vitres de la cabane, mais à l'intérieur, le silence était sépulcral. Je n'avais pas bougé depuis des heures. J'étais assise en tailleur face au cadavre, le pistolet posé sur mes genoux. Je le regardais. Il me regardait. Ses yeux vitreux semblaient me juger. Il avait l'air surpris, figé pour l'éternité dans cet instant de stupeur où une gamine de dix-neuf ans lui avait ôté la vie. Je devais bouger. Kaiden respirait mieux. L'opération de fortune avait fonctionné, ou du moins, elle avait retardé l'inévitable. Mais nous ne pouvions pas rester ici. Dès que la tempête se calmerait, la Sûreté du Québec viendrait voir pourquoi Victor-Tango-4 ne répondait plus. Il nous fallait un moyen de transport. Je me levai. Mes jambes étaient engourdies. Je m'approchai du corps. — Je suis désolée, murmurai-je. Ma voix sonnait faux. Je n'étais pas désolée. J'étais... vide. J'avais fait ce qu'il fallait. C'était la leçon de Kaiden : eux ou nous. Je m'accroupis près du vieil homme. L'odeur était pire maintenant. L'odeur de la mort fraîche, mêlée à celle de l'urine. Je retins ma respiration et plongeai ma main dans la poche de sa chemise à carreaux. Le contact avec son corps encore tiède me donna la nausée, mais je ne reculai pas. Je sortis un paquet de cigarettes écrasé et un briquet. Je les posai par terre. Je fouillai son pantalon. Rien à droite. À gauche... du métal. Je sortis un trousseau de clés. Il y avait une clé de maison, une clé de cadenas, et une petite clé noire avec un logo jaune. Ski-Doo. Une motoneige. Un frisson d'espoir me parcourut l'échine. S'il avait une motoneige, nous pouvions traverser la forêt, éviter les routes, disparaître dans le blanc. Je continuai ma fouille macabre. Je trouvai son portefeuille. Je l'ouvris. Permis de conduire. Jean-Pierre Gauthier. 64 ans. Il y avait une photo glissée dans le plastique transparent. Lui, plus jeune, tenant un énorme poisson, souriant à côté d'une femme aux cheveux gris. Sa femme ? Sa sœur ? Je sentis une larme couler sur ma joue. Jean-Pierre. Il avait un nom. Il avait une vie. Il avait probablement des petits-enfants qui viendraient le chercher. Et ils trouveraient ça. Soudain, j'eus l'impression que sa tête bougeait. Je sursautai violemment, reculant en crabe jusqu'au mur, le pistolet braqué sur le mort. — Ne bouge pas ! hurlai-je. Silence. Le corps était inerte. C'était juste une ombre projetée par les flammes du poêle qui dansaient. Je devenais folle. Je fermai les yeux et pris une grande inspiration tremblante. Concentre-toi, Maïra. Tu n'es plus une étudiante. Tu es une survivante. Je rangeai le portefeuille dans ma poche. Je garderais son argent. Et son identité. On ne sait jamais. Je me relevai et commençai à piller la cabane avec une efficacité robotique. Je trouvai un sac à dos de randonnée dans un placard. J'y fourrai tout ce qui pouvait nous servir : Des boîtes de conserve (ragoût, fèves au lard). Un ouvre-boîte. Une lampe de poche. Des allumettes. Une vieille carte topographique de la région punaisée au mur, que j'arrachai sans délicatesse. Et des vêtements. Je pris un gros pull en laine et une parka d'hiver qui pendaient à l'entrée. Ils seraient trop grands pour moi, mais parfaits pour couvrir Kaiden par-dessus ses propres vêtements. Je retournai vers Kaiden. Il était réveillé. Ses yeux étaient ouverts, mais voilés. Il me suivait du regard. — Tu as trouvé… ? croassa-t-il, la voix pâteuse. — Une motoneige, dis-je en lui caressant le front. Et des vivres. On part à l'aube. Il eut un faible sourire. Il tendit sa main valide et attrapa la mienne. Ses doigts étaient brûlants, mais sa prise était étonnamment ferme. — Tu es... incroyable, souffla-t-il. Ma petite tueuse. Ce surnom aurait dû m'horrifier. "Tueuse". Mais dans cette cabane, avec l'odeur de la mort et le vent qui hurlait, cela sonnait comme le plus beau des compliments. C'était une médaille. Une validation. Je me penchai et l'embrassai sur le front. — Repose-toi. Je monte la garde. Je retournai m'asseoir face à la porte, le pistolet sur les genoux, le sac à dos prêt à mes pieds. Le cadavre de Jean-Pierre Gauthier était toujours là, dans l'ombre. Je ne le regardais plus. Il ne comptait plus. Il n'était plus qu'un obstacle que j'avais franchi. Dehors, la tempête commençait à faiblir. Le silence de la neige retombait. Un silence qui annonçait la traque.
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