AU TEMPS DES RUBANS ROSES-2

2014 Words
— Ce n’est tout de même pas..., ai-je commencé en mon for intérieur quand il a pouffé de rire. — Mais si, ce sont des préservatifs ! — Tu veux vraiment en créer ? — Vois-tu, ce qui m’agace, c’est qu’ils n’existent qu’aux fruits ou à la vanille ! Nous ne sommes plus des enfants ! Pourquoi ne pas en fabriquer qui aient le goût du pain aillé sortant du four ou de ces bonnes soupes au concentré de soja et aux coquillages, ou encore aux beignets de crevettes, aux crabes à la vapeur ou à la bouillie aux ormeaux. Tu ne trouves pas que c’est une idée de génie ? Un goût piquant irait bien avec sa fonction, mais pas pour des zones sensibles. Dans tous les cas, il faudrait mettre l’accent sur la saveur... une saveur qui donne le frisson ! — Quel féministe ! Tu te soucies même des préférences féminines ! — Quand on y pense, ce serait plutôt du machisme, puisque j’écarte la possibilité des épices, alors que ces dames en raffolent. Je ne fais que défendre mon “piment” ! — Il fait aussi partie de l’environnement, alors disons que tu es éco-féministe ! — Ah, oui ? Eh bien, par un aussi beau temps, que dirais-tu de prendre un saké en compagnie d’un éco-féministe ? — Bonne idée ! » * En cette soirée de fin d’automne où je l’ai rejoint pour aller boire de cet alcool japonais, il m’a entraînée à l’improviste dans le magasin de la coopérative d’élevage. Je me suis tout d’abord demandé ce qui pouvait bien lui prendre, puisqu’il n’était pas amateur de viande, mais c’était pour acheter du lait. « Ma femme m’a demandé d’aller en chercher pour demain matin. — Pourquoi ne pas lui demander de nous rejoindre, si elle est à la maison ? — Non, c’est de l’université qu’elle m’a appelé. Elle me passe commande à distance ! Alors, je préfère l’acheter tout de suite, pour ne pas oublier sous l’effet de l’alcool. » Il était de ceux qui examinent avec une extrême attention le moindre article, y compris une simple paire de chaussettes, avant d’en faire l’acquisition. Après avoir passé une dizaine de minutes à comparer prix et composition de toutes les marques de lait présentées sur l’étal réfrigéré, il a enfin porté son choix sur l’une d’elles, s’est assuré de la date limite de consommation et a réglé son achat à la vendeuse, qu’il n’avait pas manqué d’agacer. Puis il l’a glissé dans son sac après avoir catégoriquement refusé un sachet en plastique à vingt wons. Peu enclin à renouveler ses accessoires d’usage courant, il se munissait depuis toujours de cette sacoche rectangulaire en cuir noir que l’on appelait « besace de flic » en raison des poches qu’elle comportait à l’avant comme à l’arrière et dans lesquelles on pouvait placer d’innombrables objets sans avoir à en ouvrir la fermeture éclair, telles ces matraques pliables ou bombes lacrymogènes que les représentants de l’ordre pouvaient en extraire rapidement. Sa vue m’a rappelé l’époque où je l’aimais en secret, mes battements de cœur que je sentais s’accélérer en cherchant éperdument sa tête dans la foule, derrière lui, mais aussi la détresse où il m’avait laissée en m’annonçant notre séparation. Avant d’aller au bar, il a encore fallu qu’il entre dans une librairie. Il y a lu intégralement un cinquième d’un ouvrage théorique à couverture cartonnée, puis a décidé d’en faire l’achat, non sans l’avoir posé et repris plusieurs fois, a tendu sa carte de fidélité pour faire déduire du prix les points qu’il avait accumulés et a réglé le solde. * Dans un petit restaurant japonais, nous avons mangé des brochettes accompagnées de saké. Saisissant l’une des baies de ginkgo qui se trouvaient dans le plat, il m’a conté que le gros arbre qui se dressait dans la cour de sa maison de campagne en produisait tant que l’on pouvait remplir six ou sept sacs de grandes dimensions. Cependant, suite au décès de son père, des différends avaient opposé ses cousins et frères sur le partage de la succession. Après être restée sous le régime de l’indivision, la demeure avait fini par revenir aux premiers. Certainement tenaillés par leur mauvaise conscience, ceux-ci l’avaient longtemps laissée inoccupée, n’osant ni s’empresser d’y emménager, ni décider de sa démolition. Alors, par un beau jour d’automne comme celui-ci, une idée saugrenue était venue à l’esprit du deuxième de ses cousins en voyant ses voisins récolter la manne des fruits qui s’offrait à eux en l’absence des propriétaires. Mon ami a bu une gorgée de spiritueux, puis porté à sa bouche la noix qu’il avait retirée de la brochette, comme l’on cueillait les baies du logis de son enfance. Au village, on commençait à critiquer ces neveux ingrats qui, pas plus tôt leur oncle disparu, avaient pris possession de la maison où celui-ci avait vécu des dizaines d’années durant. Excédé à l’idée que les gens, par animosité pour eux, puissent commettre ces larcins dans la propriété que les héritiers conservaient en indivision, son cousin avait sauvagement abattu plus de la moitié de l’arbre à coups de hache. N’avait-il pas eu la force de faire tomber le tronc ou estimait-il avoir apaisé sa colère ? Toujours est-il que la partie d’arbre épargnée restait debout, mais se mourait peu à peu d’une manière qui faisait peine à voir. Rapprochant ce dépérissement en andante de la perte de la maison familiale, mon ami s’est lancé dans une interminable évocation de ses souvenirs, puis a ôté une seconde baie verdâtre de la brochette et l’a mise symboliquement dans sa bouche. Cet événement s’était justement produit l’année où, dès sa sortie de prison, il avait été engagé par une maison d’édition qui publiait d’obscures revues de poésie trimestrielles. Aujourd’hui encore, je me souvenais parfaitement de l’agressivité et de l’impolitesse avec lesquelles il se comportait à l’époque. Lors de notre rencontre dans ce café situé au sous-sol de l’immeuble où il travaillait, il m’avait témoigné la plus complète indifférence, comme d’ailleurs à tout ce qui l’entourait, car il ne s’intéressait alors à rien et moins encore à ce qui avait trait au passé. « Quand je pense au passé, je ne me rappelle rien, absolument rien », avait-il maugréé avec un air abattu qu’il avait conservé tout au long de notre entretien, puis au moment de partir, il ne s’était nullement caché de ce qu’il souhaitait non seulement ne plus me revoir, mais aussi mettre complètement fin à nos relations. Il me revenait aussi à l’esprit que c’était arrivé à l’automne de ses vingt-neuf ans. * Sous l’effet des baies de ginkgo, voilà qu’il se faisait sentimental et se remémorait le passé. Tout en consommant saké et brochettes, tantôt je riais avec un claquement de langue, tantôt je m’indignais et renchérissais en apportant des détails lorsque son récit me concernait. En ce temps-là, nos amis, qui aimaient à passer pour rebelles et souffraient d’une permanente espionnite, ne retrouvaient leurs camarades que dans les endroits les plus isolés du campus où ils s’estimaient à l’abri de la surveillance exercée par les policiers en civil. Dans leur calepin, ils inscrivaient une quantité infinie de noms de personnes à retrouver à telle heure et en tel lieu sous la forme codée d’initiales et de chiffres. Au coin des pages, figuraient en lettres mouillées par les pleurs quelques vers à la manière des poèmes Les cinq ennemis ou Le Geumgang3. Pourtant, tout le reste du campus n’avait rien que de très ordinaire, avec sa pelouse éternellement verte, ses bâtiments aux couleurs invariablement sombres et ses jeunes gens toujours aussi enthousiastes, malingres et sympathiques. J’en conservais le souvenir de chaussures à talon plat heurtant les pierres disjointes du perron du restaurant universitaire, quand on se retournait pour saluer des connaissances que l’on devançait de quelques pas... De dizaines de minutes passées sur les bancs situés derrière la faculté des beaux-arts, d’étudiantes aux tabliers tout tachetés de peinture traversant la pelouse aux myriades d’insectes, de longs cheveux raides agités par le vent, de sons instrumentaux résonnant par intermittence... De voix de soprano montant la gamme avec grâce, note par note... D’un sentiment mêlant anxiété et fascination que l’on éprouverait en grimpant sur une échelle toujours plus étroite et escarpée au fur et à mesure de l’ascension... Du silence qui régnait devant la pelouse de la faculté des sciences appliquées... De cris sauvages de garçons fusant de temps à autre... Comme j’avais dû les aimer, ces amis-là ! Tout émue par cette pensée profonde, j’ai aspiré rapidement une bouffée de cigarette… Assis aux fenêtres du restaurant généreusement ensoleillé ou sur la pelouse en losange encadrée par les bâtiments, les étudiants jouaient aux cartes en silence comme le font les enfants lorsqu’ils s’amusent loin de la vue des adultes, avec ce bonheur candide qui me faisait à la fois mal et envie. Quand les policiers en civil faisaient irruption sur le campus pour réprimer une manifestation ou qu’explosaient des bombes lacrymogènes multicolores à l’entrée de l’université, transformant le campus en un véritable champ de bataille où s’affrontaient étudiants et policiers anti-émeute, seulement quand redoublaient les tirs de gaz lacrymogènes et seulement alors, ils délaissaient les cartes et de ces mêmes mains qui les avaient distribuées, se saisissaient de pierres aux bords tranchants. Il y a une dizaine d’années de cela, les bistrots s’alignaient encore par dizaines face à l’université. Dans leurs locaux confinés, éclataient d’absurdes rixes qui se terminaient toujours par le versement ou la perception de quelque somme d’argent en compensation. S’ensuivaient les visites à la prison en compagnie des parents de province et d’un professeur qui n’avait jusque-là jamais entendu parler du présumé fauteur de troubles. Il me revenait en mémoire les disputes homériques entre mon ami et le rédacteur en chef de la maison d’édition qui l’avait embauché sur recommandation de ce même professeur, la façon d’accommoder les coussinets de patte d’ours telle que la lui avait enseignée son patron... Mon ami débitait inlassablement ses histoires qu’il me semblait avoir déjà entendues, lui qui aimait à répéter qu’il ne se rappelait absolument rien quand il pensait au passé, à cette époque où il partageait le bureau de l’homme avec lequel il s’était querellé. * Au moment de nous quitter, il a levé la tête pour contempler le ciel bleu nuit. Mon regard s’est longuement posé sur l’angle droit que formaient les os au niveau de sa nuque. « Ce serait vraiment dommage de se priver de cette couleur, non ? Fumons encore une cigarette, Yeon-hee. » Alors, nous nous sommes accroupis un moment sur le trottoir, face au passage piétons où se séparaient nos chemins. « Je ne me plains pas de ma vie. Mais ça me fait peur de continuer comme ça. — Quand est-ce que ça t’arrive ? » Il m’a regardée distraitement. « À aucun moment en particulier. Ma façon de vivre et de penser m’inquiète. Il y a quelques jours, j’ai cherché à savoir à quel moment ma vie avait changé irréversiblement, quels problèmes j’avais résolus et lesquels restaient à régler. Sur sept feuilles A4, j’en ai fait une liste, ce qui m’a permis de me rendre compte que tout s’était décidé très tôt. Pas suite à mon entrée à l’université, au lycée ou au collège, mais bien avant, dès l’âge où j’étais censé être capable de réflexion. Peut-être même depuis ma naissance, voire à partir de ma conception. J’avais déjà ce caractère au départ. — Quel fatalisme ! » Avec un ricanement, il a éteint sa cigarette « Allons-y, sinon c’est sans fin ! » a-t-il lancé avec un dernier regard vers le ciel, puis, comme il se levait et mettait le sac à l’épaule, je l’ai montré du doigt avec consternation. « Hé ! Regarde donc ta sacoche ! Qu’est-ce qu’il y a ? » Sur plus de la moitié de sa surface, elle était constellée de petites taches blanches. Lorsqu’il l’a changée d’épaule d’un air de dire que j’étais trop maniaque, des gouttes d’un liquide blanc ont coulé. C’était le lait qui commençait à dégouliner. L’emballage devait s’être percé lorsqu’il s’y était assis dessus par mégarde. Ce produit, d’une marque deux fois plus chère en raison de sa grande teneur en calcium, avait trempé l’ouvrage théorique à couverture cartonnée qu’il avait choisi avec tant de soin. En le voyant me regarder avec ébahissement, je n’ai pu réprimer un éclat de rire. Comme j’allais le constater par la suite à plusieurs reprises, l’armure sans faille sous laquelle il se protégeait dissimulait un monstre qui n’apparaissait qu’en l’absence de son épouse pour commettre de multiples bévues. Je cherchais donc moins à savoir quand sa vie avait pris un tournant irréversible qu’à quel moment ce mauvais génie était entré en lui. Il suffisait, par exemple, que nous nous asseyions sur la pelouse d’un jardin public pour qu’il y laisse tomber ses clés, après quoi il nous fallait appeler le serrurier qui arrivait séance tenante sur les lieux en claironnant : « Vous les avez encore perdues ! » Souvent, il égarait aussi une paire de lunettes, car, en prévision de ces distractions, il en avait toujours une de rechange sur lui. Dans un journal, j’avais lu un jour que le service des objets trouvés du métro conservait une multitude d’articles pourtant difficiles à perdre. J’avais hoché la tête en découvrant qu’une personne avait même égaré son dentier. Ce devait être l’alter ego de mon ami, qui en emportait lui-même toujours un de réserve dans l’éventualité d’une étourderie. Dans cette ville nouvelle où j’avais élu domicile, l’automne s’écoulait, douillet et agréable. Lorsque je pense à lui aujourd’hui encore, je me pose encore des questions : sa liaison avec Surim et moi-même avait-elle aussi figuré parmi ses maladresses ? Sa femme en était-elle aussi consciente ? Le cas échéant, s’en rendait-il compte lui-même ?
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