*
Pendant tout le mois de janvier de cette nouvelle année, je n’ai cessé de réfléchir à cet âge de trente ans que j’avais atteint. Je fumais beaucoup et buvais tous les soirs. Avec le poisson grillé. Le ragoût de poisson que faisait en été la femme de mon ami me manquait certes, mais la piètre cuisinière que j’étais aurait été incapable de l’égaler. Je suis quand même venue à bout des soixante ombrines séchées que j’avais achetées à prix réduit en trois lots de vingt. J’aurais pu dire les yeux fermés à quel moment il fallait retourner le poisson dans la poêle et avais acquis une telle dextérité que j’en retirais les arêtes en un temps record, mais sans pouvoir en faire preuve devant quiconque. Près de la tête, la chair avait une saveur plus prononcée et un jour, j’en avais été si émue que j’avais fougueusement couché sur le papier le texte d’un poème, ce que je ne faisais plus depuis bien longtemps. À cet endroit qui correspondait au menton humain, se trouvaient deux appendices de chair triangulaires et rouge foncé que je détachais habilement avec mes baguettes en ayant l’impression de couper une langue.
Dans ce studio tout imprégné d’une odeur déplaisante de poisson et de fumée de cigarette, comment aurais-je pu trouver le sommeil sans boire ? Parfois, il m’était impossible de fermer l’œil jusqu’au lever du jour, alors je me recroquevillais au pied de mon lit et restais là en proie à des nausées. était-ce à cause de ces conditions de vie malsaines que mes réflexions sur le cap de la trentaine semblaient ne déboucher sur rien ? Comme les autres nombres naturels, ceux des âges que j’avais vécus et allais vivre revêtaient un sens particulier. Il n’y avait donc aucune raison que le premier de la trentaine soit décisif, pas plus que le huitième de la dizaine ou le troisième de la cinquantaine. La seule particularité de l’âge de trente ans reposait sur l’évidente vérité qu’il ne se vit qu’une fois, comme les autres. Dans mon cas, cependant, il s’est distingué par les rencontres de femmes que j’ai faites.
Parfois, je me prends à imaginer ce qu’aurait été ma vie si je ne m’étais pas trouvée en même temps que ce couple au rayon boucherie d’une grande surface. Certes, il ne servait à rien de déplorer ce qui était le fruit du hasard, mais cela n’empêchait pas pour autant d’en éprouver des regrets. À force de retourner dans mon esprit ce truisme futile, me revenaient en mémoire les soixante appendices de chair rougeâtre qui pendaient, telles des langues, de la tête des ombrines dont je m’étais nourrie tout au long de ce mois de janvier où j’avais atteint mes trente ans. Si nous étions pourvus de deux langues, et non d’une seule, serions-nous plus ou moins insignifiants que nous l’étions ? Pour ma part, sans trop savoir pourquoi, il me semblait que ma vie aurait été tout autre que ce qu’elle était aujourd’hui. La femme de Cheolsu et Surim ne représentaient-elles pas ces deux organes charnus dont ne subsistait aujourd’hui que la trace à la racine après qu’ils s’étaient atrophiés voilà déjà longtemps ?
*
Quand j’ai fini de consommer les soixante ombrines à raison de deux par jour, le trente et un janvier était déjà arrivé. Depuis quelque temps, je me surprenais à regarder le téléphone à l’heure du dîner. Cela faisait bien longtemps qu’il ne m’avait pas appelée. Cette nuit-là, j’ai dîné tard devant la télévision. J’étais tout à la fois soulagée et troublée de n’avoir pas à faire griller du poisson. C’est au moment où je m’apprêtais à lever la table qu’a retenti la sonnerie.
« Vous êtes bien chez Oh Yeon-hee. Je ne suis pas là pour le moment. Laissez un message, s’il vous plaît. » À sa demande, j’avais substitué ma voix à l’enregistrement d’origine.
« Dis, mais tu as changé de message ! »
Ainsi, ce n’était que maintenant qu’il l’entendait ! Pendant combien de temps n’avait-il donc pas essayé de me joindre ? J’ai tendu le bras pour saisir le combiné sans fil.
« Je suis là.
— Que se passe-t-il ? Es-tu malade ?
— Non.
— J’espère que tu n’as pas encore mangé...
— Si.
— Déjà ? s’est-il étonné, bien qu’il soit vingt-deux heures passées.
— Oui.
— Je suis devant ton immeuble. Je voulais dîner avec toi en buvant un coup.
— C’est déjà fait.
— Allons boire un verre alors ! Descends ! »
Comme je restais coite, il a su m’appâter.
« Viens, je vais te présenter quelqu’un.
— Qui donc ?
— Tu verras par toi-même.
— Où êtes-vous ? »
Il m’a indiqué, dans un immeuble que je connaissais, le nom d’un restaurant où l’on servait de la soupe aux fruits de mer. Tout en examinant le calendrier après avoir raccroché, je trouvais soudain injuste d’avoir déjà épuisé plus de huit pour cent de ce nouvel âge que je venais d’atteindre.
*
Dans l’entrée du restaurant, s’alignaient de hautes bottes de femme. Face à mon ami, était assise une personne aux cheveux noirs et comme luisants d’eau qu’elle avait fortement plaqués sur son crâne pour mettre en valeur l’arrondi de la tête. En fait, elle me rappelait son épouse, si ce n’étaient sa corpulence et son âge, qui devaient être moitié moindres.
« Je t’ai déjà parlé d’elle, tu te souviens ? C’est Kim Surim. »
Jamais il n’avait évoqué ce nom. Cette célibataire de trente ans avait été sa collègue à la maison d’édition où il avait travaillé un temps. Tandis qu’il la présentait en ces termes, son visage a pris une expression ardente et j’aurais cru qu’il voulait l’emporter tout entière dans sa poche, tel l’âne magique de Lao-tseu.
« Tu ne trouves pas qu’elle fait jeune ? » a-t-il annoncé triomphalement, comme s’il y était pour quelque chose. Sans me laisser le temps de répondre, elle a commencé :
« Mademoiselle aussi a l’air jeune. »
Mademoiselle ? J’ai haussé les sourcils.
« Pas tant que ça.
— On peut se tutoyer ! »
Surprise de tant d’aplomb, j’ai interrogé mon ami du regard.
« Ça semble convenir, puisque vous êtes du même âge… », a-t-il estimé, pour aussitôt se reprendre en voyant mon air troublé :
« C’est vrai que ce n’est pas facile au début !
— Si on ne s’y met pas tout de suite, on n’y arrive jamais, Monsieur. »
Cette affirmation péremptoire lui a arraché un rire niais.
« Ce n’est pas faux non plus. L’important est toujours de commencer. Permettez-moi de vous raconter une histoire que je tiens d’un professeur. Vous savez, les filles, comment se cuisinent les pattes d’ours ? »
En fait, il me l’avait déjà dit deux fois. Il avait cette manie d’affirmer m’avoir déjà raconté quelque chose quand ce n’était pas le cas et de prétendre le contraire quand il l’avait fait. On faisait marcher un ours sur de la tôle brûlante pour qu’il bondisse sous l’effet de la chaleur. Lorsqu’il en redescendait, on n’avait plus qu’à savourer la chair restée collée sur la plaque. Ensuite, on le soignait pour faire cicatriser les plaies, puis on le faisait remonter sur la plaque. Il rapportait les faits avec une précipitation et une exaltation extrêmes. S’il nous avait vues, sa femme et moi, en train de nous arracher les cheveux l’une à l’autre, il n’aurait à coup sûr pas manifesté autant d’émotion !
« Mais voyons, c’est impossible ! » avait lancé sa femme en éclatant de rire. Et comme je me montrais tout aussi sceptique, il s’était emporté.
« Je vous assure que c’est vrai ! Si on devait tuer une bête à chaque fois qu’on prépare ce plat, vous imaginez à combien ça reviendrait ? Le principe est de le maintenir en vie pour pouvoir recommencer. Comme quand on boit sa bile en lui plantant une paille dans le foie ! »
Tout bien considéré, c’était bien possible, car l’homme est tout à fait capable de concevoir des idées d’une telle cruauté. Comme il semblait nous avoir peu à peu convaincues, il était très content de lui. Ce devait être ce qui m’avait valu d’entendre à nouveau son histoire quand nous nous étions retrouvés en tête à tête pour prendre un verre. La danse sur la tôle brûlante, les soins, puis d’autres sauts encore suivis de nouveaux soins, la chair collée à la plaque...
Tout ouïe, tête bien droite, Surim absorbait cette logorrhée avec une absolue sérénité. Pour ma part, après l’avoir déjà entendue à trois reprises, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer l’existence de ce malheureux animal condamné à des tourments incessants jusqu’à ce que mort s’ensuive. Si l’homme était lui aussi voué à en subir éternellement, nul doute qu’il perdrait la raison ou préférerait se pendre ! En pensant aux souffrances qu’avait à endurer cette bête qui était en outre incapable de les abréger, car étrangère à l’idée de la mort, j’ai apprécié à sa juste valeur la possibilité qu’a l’homme de se la donner. Soudain, j’aurais voulu embrasser tendrement la patte de l’un de ces animaux. Mais pour ce faire, il m’aurait fallu en avoir goûté au moins une fois, alors mieux valait y renoncer, puisque mon ami n’aimait guère la viande !
*
Arborant blouson de cuir et pantalon très près du corps, chaussée de grandes bottes, Surim possédait une étonnante prestance. Quand la pointe de celles-ci pénétrait dans la terre où était planté l’un des arbres bordant la rue, elle semblait aussi solide et compacte qu’un objet jaillissant dans l’air glacial de l’hiver. Cigarette aux lèvres, nez au vent, il s’approcha et me demanda de bien vouloir l’héberger. Qui était donc cette princesse qui obtenait tout par le biais d’autrui sans daigner solliciter quoi que ce soit elle-même ?!
« Je la prendrais bien à la maison, mais ma femme ne l’apprécie pas.
— Pourquoi donc ? »
Je n’ai pas eu le loisir de l’apprendre, car voilà qu’elle arrivait à son tour. En ce qui la concernait, elle ne voyait guère d’inconvénient à passer la nuit à mon domicile. Tenant mon accord pour acquis, elle en était déjà à me demander quels alcools et amuse-bouche je souhaitais qu’elle apporte.
Dans un magasin ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre, nous avons acheté quelques bouteilles de vin, des pignons et de la viande séchée, qu’elle supportait sous cette seule forme et n’aimait pas autrement, tout comme mon ami. L’ouverture de ma porte leur a fait froncer le nez. L’homme affirmait même que cela empestait presque autant qu’un clochard qui aurait passé la moitié de la journée à errer sur un marché aux poissons et l’autre, à fumer cigarette sur cigarette dans l’atmosphère confinée de l’espace fumeurs de la bibliothèque nationale avant de s’en revenir, après une longue marche par une nuit de brume.
Le temps que je fasse cuire une soupe de merlan séché toute prête, Surim avait mis la table. Mon ami apparemment épuisé somnolait dans un coin. Il s’est joint à nous quand tout a été fin prêt. Visiblement survoltée, pour une raison mystérieuse, Surim s’affairait à changer le CD, après quoi elle a savouré son vin sans cesser de fumer. À un certain moment, elle l’a regardé fixement et a éclaté de rire en le tapotant de son poing pas plus gros qu’une balle de ping-pong.
« Qu’est-ce qu’il y a ? »
Il ne pouvait contenir sa joie.
« Je déteste les fausses dents, monsieur l’éditeur. »
Son « monsieur l’éditeur » pouffait en s’efforçant de ne pas révéler la prothèse qu’il portait à la mâchoire supérieure, dont les dents s’étaient cassées lors d’un séjour en prison. Il n’y avait pas subi héroïquement la torture, mais tout simplement glissé sur le sol gelé en marchant mains derrière le dos. Quand il était d’humeur joyeuse ou que quelque chose d’amusant lui venait à l’esprit, il se contentait de glousser sans entrouvrir la bouche, certainement à cause de l’aversion que les fausses dents inspiraient à Surim.
Quand celle-ci a récité un poème avec force mouvements de la tête, il m’a fallu extraire des étagères tous les recueils de poésie qui s’y trouvaient afin qu’elle nous divertisse tout au long de cette soirée arrosée. Au petit matin, mon ami s’en est retourné en traversant la rue, tandis que Surim ivre morte se laissait tomber sur mon lit. Tout enveloppé dans le drap, son corps semblait une virgule tracée à l’encre noire sur du papier de couleur vive. Son crâne à peine plus gros que celui d’un chat semblait le symbole de sa personnalité insaisissable. Quant à moi, je ne pouvais chasser la désagréable impression que m’avaient faite son caractère et son comportement fantasques. Il aurait suffi, me sembla-t-il alors, que je sois un rien plus grise pour saisir ses deux jambes jointes et la faire pivoter jusqu’à la fenêtre où je l’aurais précipitée dans le vide de ce dixième étage.
*
À mon réveil, tremblant de tous mes membres sous l’unique couverture de laine, j’ai constaté l’absence de Surim. Je me suis glissée dans ce lit qui dégageait encore une forte odeur de clochard, hormis l’oreiller imprégné des senteurs fruitées de la mousse coiffante dont elle s’enduisait tellement qu’on aurait dit de la résine. Après avoir prestement retourné le coussin, j’ai sombré sur-le-champ dans le sommeil. Mais j’en ai été aussitôt tirée par la perception d’une présence humaine. On parcourait la pièce à pas furtifs. Je me suis levée d’un bond. Ces mouvements brusques ont créé un courant d’air où se mêlaient d’appétissantes odeurs de cuisine.
« Tu es réveillée ? »
Le petit lutin noir qui a surgi entre les étagères du couloir m’a tellement surprise que j’ai sursauté.
« Vous êtes toujours là ?
— Je t’avais demandé de me tutoyer... Je suis allée à l’hypermarché. Tu veux manger quelque chose ?
— Pour l’instant, ça me paraît difficile.
— Alors, dors encore un peu, Yeon-hee. »
J’en restais médusée. Je me demandais ce qu’elle attendait pour s’en aller. Mais sous l’effet de l’alcool, je me suis rendormie quelques instants jusqu’à ce qu’elle me réveille en me secouant.