L’Autel De Bois Et D’Ombres

1112 Words
L’air de la montagne s’engouffra dans les poumons d’Alexandra dès qu’elle posa le pied hors de la voiture, un froid vif et purificateur qui contrastait violemment avec l’atmosphère confinée et chargée de non-dits de la berline. Claudine marchait devant elle, sa silhouette sombre se découpant contre la façade massive du chalet. Le bois, noirci par les années et les intempéries, semblait avoir absorbé la lumière de la lune pour ne restituer qu’une aura d’austérité. Claudine inséra la clé dans la serrure massive. Le grincement du métal fut le premier signal de leur entrée dans ce monde clos. À l'instant où la porte s'ouvrit, une odeur de cèdre, de cire d'abeille et de renfermé accueillit les deux jeunes femmes. — « Entre, Alexandra. Ne reste pas sur le seuil comme une étrangère, » ordonna Claudine sans se retourner. Alexandra franchit le pas de la porte, le cœur battant à un rythme irrégulier. Claudine alluma une lampe à huile sur une console d'entrée, puis une autre. La lumière ambrée commença à grignoter l'obscurité, révélant un intérieur à la fois luxueux et rustique. Des tapis épais en laine brute recouvraient le plancher de chêne, et de larges canapés de cuir patiné entouraient une cheminée de pierre monumentale qui trônait au centre du salon comme un autel sacrificiel. Pensées d'Alexandra : « Tout ici a été pensé pour le silence. Les murs sont si épais qu'aucun cri ne pourrait les traverser. Je me sens comme une intruse dans un temple dédié à la psyché de Claudine. Chaque objet, chaque cadre, semble être placé là pour me rappeler que je suis sur son territoire. » Claudine retira son manteau de laine avec une élégance fluide, révélant ses épaules structurées. Elle se tourna vers Alexandra, dont la silhouette paraissait frêle sous les hauts plafonds voûtés. — « Le froid s'est installé pendant mon absence. Aide-moi à réveiller cette maison, » dit Claudine. « Va chercher le petit bois dans le coffre près de la cuisine. Je vais m'occuper d'allumer le foyer. » Alexandra s'exécuta, heureuse d'avoir une tâche physique pour occuper ses mains tremblantes. En marchant vers la cuisine, elle effleurait les meubles, sentant le grain du bois sous ses doigts. La cuisine était moderne mais habillée de matériaux anciens, un mélange de métal brossé et de pierre volcanique. Elle trouva le coffre, s'agenouilla, et saisit quelques bûchettes de sapin. L'odeur de la résine lui rappela soudainement Marie, un après-midi où elles avaient partagé une glace sous les pins du campus. Cette pensée fut comme une piqûre de rappel, une douleur sourde au milieu de sa soumission. Lorsqu'elle revint au salon, Claudine était agenouillée devant l'âtre. Elle frottait une pierre à feu avec une concentration presque rituelle. Alexandra s'approcha et déposa le bois à côté d'elle. Le mouvement de Claudine s'arrêta. Elle leva les yeux vers Alexandra, son visage éclairé par les premières étincelles. — « Tu penses à elle, n'est-ce pas ? » demanda Claudine, sa voix n'étant plus qu'un murmure dans le silence de la pièce. « L'odeur du sapin... elle t'a rappelé une promenade, ou peut-être la texture de sa peau ? » Alexandra se figea, une bûchette encore à la main. La précision de Claudine était effrayante. C’était comme si elle possédait une carte radar de ses émotions. — « Je ne pensais à rien, Claudine. Je... j'essayais juste de ne pas avoir froid. » Claudine se redressa lentement, se tenant désormais à quelques centimètres d'Alexandra. Elle prit la bûchette des mains d'Alexandra et la posa délicatement sur le tapis, sans jamais rompre le contact visuel. — « Ne me mens jamais ici, Alexandra. Ce chalet est un lieu de vérité. Si tu laisses son souvenir entrer entre ces murs, tu souilles ce que nous essayons de reconstruire. Regarde autour de toi. Il n'y a que nous. Marie est une fiction que tu t'es inventée pour fuir la réalité de ce que nous sommes. » Elle posa ses mains froides sur les joues d'Alexandra, l'obligeant à lever le visage. — « Tu es ma meilleure amie, ma complice, mon sujet d'étude et ma plus grande passion. Ce soir, nous allons brûler tout ce qui n'est pas "nous". » Une flamme jaillit enfin dans l'âtre, crépitant avec une fureur soudaine. La chaleur commença à se diffuser, mais Alexandra sentit un frisson la parcourir. Claudine ne l'embrassa pas. Elle se contenta de la marquer de son regard, une promesse silencieuse que la nuit serait longue et éprouvante. — « Va te changer, » ordonna Claudine en désignant l'étage. « J'ai déposé une boîte sur le lit de la chambre principale. C'est pour toi. Je préparerai le vin pendant ce temps. » Alexandra monta l'escalier grinçant, chaque marche résonnant comme un glas. La chambre principale était vaste, dominée par un lit immense aux draps de lin gris. Sur le couvre-pieds, une boîte noire, élégante, l'attendait. Elle l'ouvrit avec des mains fiévreuses. À l'intérieur se trouvait une nuisette de soie d'un rouge sang, presque noir dans l'ombre, accompagnée d'un mot écrit de la main ferme de Claudine : « Pour que je puisse voir ton cœur battre à travers le tissu. » Alexandra se déshabilla lentement devant le grand miroir psyché de la chambre. Elle observa son corps, les marques de fatigue sous ses yeux, la pâleur de sa peau. Elle se sentait comme une actrice se préparant pour le rôle le plus dangereux de sa vie. En enfilant la soie rouge, elle sentit le tissu glisser sur ses hanches avec une douceur provocante. Pensées d'Alexandra : « Je joue son jeu. Je porte ses couleurs. Mais est-ce que je le fais pour lui plaire, ou parce que j'ai besoin de cette intensité pour oublier la culpabilité qui me ronge ? Marie m'offrait la lumière, mais Claudine m'offre un miroir de mes propres ténèbres. Et je ne sais pas laquelle des deux je déteste le plus. » Elle descendit l'escalier, le tissu frôlant ses jambes à chaque mouvement. Claudine était debout près de la cheminée, un verre de vin à la main. Elle se tourna vers Alexandra et, pour la première fois de la soirée, son regard s'adoucit, non pas par tendresse, mais par une satisfaction esthétique. — « Magnifique, » souffla Claudine. « Le rouge te va si bien. C'est la couleur du désir, mais aussi celle du sacrifice. Viens t'asseoir. Le dîner est presque prêt, et nous avons tant de silences à combler. » Alors qu'Alexandra s'approchait du canapé, le vent se leva à l'extérieur, hurlant contre les parois du chalet. Elles étaient isolées, coupées du monde, enfermées dans ce théâtre de bois où Claudine s'apprêtait à mettre en scène leur réconciliation... ou leur destruction finale
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