Chapitre 2

2172 Words
Chapitre 2 Dans un état d’extrême tension, Francesca Neumann patientait à son poste. À ses pieds, le sol était jonché de douilles de cartouches. Le regard fixé sur l’horizon, elle tenait un Beretta à canons superposés. À côté d’elle, un jeune Marocain tenait à bout de bras la perche du micro dans lequel elle donnerait le signal de l’ouverture de la boîte. Elle respira profondément, l’arme levée, puis se mit en position de tir, la joue écrasée contre la crosse de son fusil – elle lui faisait une boursouflure disgracieuse sur le visage. Francesca pensa : « Se vider l’esprit, concentrer son regard sur les boîtes, là-bas sur la ligne d’horizon, tenir son fusil fermement, mais avec souplesse pour ne pas casser le mouvement, et donner l’ordre d’ouverture. » Elle était prête. C’était son dernier pigeon, elle ne pouvait le rater. Pourtant, elle concourait à ces épreuves gratuitement, sans enjeu réel : elle était déjà sélectionnée pour le championnat du monde. Elle sentit peser sur sa nuque le regard de Raphaël di Portalupi. Cela la déconcentrait de le savoir si près d’elle ; elle était troublée comme chaque fois qu’un homme s’intéressait à elle. Elle soupira, respira à fond, puis bloqua sa respiration et se mit en position de tir, le doigt sur la détente. Elle donna le signal. Dans un battement d’ailes, le pigeon qui se détachait dans le ciel bleu sombre tenta de s’échapper vers l’horizon en direction de l’Atlas. Le soleil était au zénith. La détonation claqua et une giclée de plombs pulvérisa le volatile en l’espace d’un dixième de seconde. Au milieu d’un nuage de plumes, son vol s’arrêta net et il tomba à la verticale, agité de quelques spasmes. Déjà, des petits Marocains accouraient pour se saisir de la dépouille en charpie. Sûre d’elle, avec un air glacial, Francesca se tourna vers Raphaël : « Voilà, c’est fait ! » Hormis le bel Italien, fasciné par Francesca mais écœuré par ce qu’il venait de voir, personne n’avait pensé un seul instant à ce qui restait du pigeon : un bec en morceaux, un œil éclaté et une aile fracassée qui gisaient plus loin sur le gazon. Ce n’étaient là qu’infimes détails pour l’assemblée enthousiaste qui félicitait la championne pour son exploit. Quinze points sur dix-huit ! Plus qu’il n’en fallait pour triompher de ses rivales. D’un air abrupt qui intrigua son soupirant, Francesca prit congé. — J’ai une course à faire, je prendrai un taxi, je vous retrouverai pour le dîner, lui signifia-t-elle. Voulez-vous bien ramener mon sac et mes fusils à l’hôtel, s’il vous plaît ? Il acquiesça en se demandant ce qu’elle pouvait bien avoir à faire en ville en cette fin d’après-midi, mais ne lui posa pas de questions. Dans l’état de leur relation, c’eût été indiscret. De toute manière, Francesca n’était pas du genre à donner des explications sur son emploi du temps. Si le côté secret et énigmatique de son amie faisait partie de son charme, cela n’empêchait toutefois pas l’Italien de se demander pourquoi elle était venue à Marrakech alors qu’elle était déjà sélectionnée pour le championnat du monde après les épreuves de Saint-Marin. Bizarre ! se dit-il sans trop y penser. Dans le ciel embrasé par le soleil couchant, les deux tours de l’hôtel éponyme aux confins du douar Abiad, en bordure de Marrakech, surgissaient au milieu de l’étendue de sable pelée, piquée çà et là d’orge ou de blé, plantée de touffes de palmiers assoiffés. Raphaël descendit de la guimbarde poussiéreuse qui souffrait encore des fondrières de la piste. Trop pressé d’arriver, il négligea la tradition du marchandage de la course en sortant un billet de sa poche. Son apparent état de fortune ne lui avait pas appris à devoir discuter l’ordinaire. Le chauffeur obséquieux s’inclina devant sa générosité et céda son client à un porteur en djellaba qui s’empressait déjà autour de ses bagages. L’Italien voulait prendre possession des lieux avant que Francesca n’arrive. Il devait occuper le terrain pour baliser le champ de ses manœuvres de séduction. Préservé de l’aridité du paysage par de hauts murs en pisé, un petit jardin d’éden encadrait les maisons d’hôtes en briques de terre, cuivrées par la lumière du crépuscule. Raphaël contemplait les lieux. Un jeu de bassins d’eau en cascade serpentait parmi la luxuriance de la végétation dont les couleurs s’estompaient au couchant. Cascades de bougainvillées, jaillissements de lauriers-roses, taillis de yuccas, bouquets de jasmins, rangées de figuiers de Barbarie formaient un florilège de fertilité embaumant dans la fraîcheur du soir. Raphaël ébaucha un sourire de satisfaction. Le décor de l’idylle n’aurait pu être plus parfait. Une oasis de paix, seulement troublée, au-delà des murs, par les aboiements des chiens qui erraient dans la palmeraie. Le directeur de l’hôtel interrompit sa rêverie. Après s’être présenté, il le conduisit à travers le dédale des jardins à l’entrée de sa villa. La dentelle de bois de la porte à double battant laissait deviner un patio pavé de zelliges vernissés et coiffé par la ramure d’un large mûrier. De part et d’autre de la courette agrémentée d’un bassin de mosaïques s’ouvraient deux suites jointes par une coursive aux murs d’ocre. — Votre chambre, fit le directeur, en ouvrant la porte de la première suite. Elle était vaste et dépouillée : carrelage de marbres colorés, murs enduits de tadelakt, plafond fait de baguettes de lauriers tressées. Face au lit qui remplissait une alcôve à l’ogive mauresque, il y avait une cheminée où flambaient des racines d’eucalyptus. — J’ai pensé vous faire allumer un feu. Les soirées sont fraîches en cette saison. — Parfait, bonne idée ! s’extasia l’Italien. Il imaginait déjà Francesca dans ce décor et ne se sentait plus. Ils visitèrent le petit salon et la salle de bains qui, sous son dôme de briquettes troué de rais de lumière, avait tout d’un décor de hammam. — La suite de madame Neumann est face à l’entrée de la vôtre, précisa l’hôtelier. Raphaël esquissa un sourire en coin. Cela ne s’était pas fait par hasard. Avec des couleurs plus vives, on aurait pu se croire sur le tournage d’une scène de Casablanca. Comme la rencontre de Rick et d’Ilsa au Rick’s Café, la scène faisait chromo, mais tout y était : le regard flottant de Francesca, l’air assuré de Raphaël. Avant le dîner, ils avaient fait quelques pas dans les jardins. Francesca paraissait éreintée. Raphaël apprécia la salle à manger de l’hôtel des Deux Tours qui avait l’allure d’une mosquée avec son dôme de briquettes roses. Une cuisine locale raffinée – il avait eu le bon goût d’éviter de commander une pastilla au pigeon –, un service discret et déférent, une musique d’ambiance marocaine version muzak, il était aux anges. Son regard caressait le décolleté provocant de Francesca, il s’imaginait déjà dans le canapé de sa suite, devant la cheminée. Cette fois-ci serait la bonne, il n’en doutait pas : il aurait droit à ses faveurs. Aucune de ses conquêtes n’aurait résisté à une mise en scène aussi parfaite ! Pour preuve (il tentait de s’en persuader), elle avait accepté son invitation à dîner avec un empressement qu’il ne lui avait jamais connu. Leurs suites étaient contiguës. Qu’eût-il pu rêver de mieux ? Pourtant, plusieurs fois dans le passé, il s’était trouvé avec Francesca dans des situations équivalentes, frôlant de près le succès, mais au lieu de l’attirer dans son lit, il s’était fait rembarrer avec une rudesse qui l’avait laissé pantois. Bien qu’il eût accepté les rebuffades de la belle sans sourciller, avec le détachement d’aristocrate qui le caractérisait, il ne s’était pas résigné. Une fois encore, il avait insisté et elle était là ce soir, devant lui, belle, élégante, l’œil allumé, arborant un sourire engageant. Vrai qu’elle aurait eu des difficultés à ne pas apprécier Raphaël di Portalupi ! Avec un zeste de narcissisme qui mettait en valeur tout ce que les fées lui avaient déposé dans le berceau (de la race, un nom, un palais à Venise et un quotient intellectuel plutôt avantageux), il n’avait qu’à ajouter le verbe et l’humour pour provoquer la magie qui lui avait valu tant de succès. D’un geste nonchalant de la main, il déplaça le bougeoir planté au milieu de la table, puis se saisit de sa coupe de champagne à l’unisson avec Francesca. Il la regarda dans les yeux, elle s’accrocha à son regard sans coup férir. Puis, à son étonnement, pendant un bref instant, il eut l’étrange impression de lui voir un regard vitreux et mort, tourné vers l’intérieur. Il n’existait plus devant elle. Il se lança pourtant. — À nos amours, bellissima ! Son front se plissa. Raphaël ne s’en émut pas et reprit la conversation comme si de rien n’était. — Pour me remettre de vos exploits qui m’avaient épuisé, j’ai dû faire une sieste, cet après-midi. Elle sourit. — Et j’ai rêvé, ou plutôt cauchemardé. — … ? — Oui, un rêve étrange. J’étais poursuivi dans la plaine, je courais en direction des montagnes de l’Atlas, tentant de m’échapper comme un de vos malheureux pigeons. Vous meniez la poursuite à la tête d’une horde d’amazones à cheval. Elles me décochaient des flèches qui n’étaient pas celles de putti d’amour, mais de féroces viragos, mutilées du sein gauche pour mieux pouvoir b****r leurs arcs… (En lorgnant ostensiblement vers son décolleté, il précisa :) Bien sûr, je constate dans la réalité qu’il ne s’agissait pas de vous. Sa remarque stupide était partie comme cela, sans qu’il l’eût réellement souhaitée. Il s’en voulut aussitôt, piquant un fard, aussi évident que la trivialité de son propos. Un serveur en djellaba fit diversion en leur servant l’entrée : des salades marocaines. Quand Raphaël voulut remplir son verre de vin, elle tendit la main pour lui faire barrage. — Non, non merci. Vous le savez, Raphaël, je ne bois jamais qu’une coupe de champagne et je m’arrête là, s’excusa-t-elle. Le sport de haut niveau a ses exigences. Il prit un air dépité. Cette fermeté, cette raideur, cette volonté d’acier, elle était vraiment incorrigible. Une véritable amazone ! Son inconscient ne l’avait pas trompé. — Vous savez, Raphaël, l’alcool peut faire faire des sottises et je n’aime pas en faire. Il haussa discrètement les épaules. Elle évita son regard. … Qu’est-ce que je fais là à gamberger ? Tant d’autres femmes rêveraient de l’avoir à leurs pieds et de lui tomber dans les bras. Moi, je suis là à jouer pour la énième fois la comédie du refus comme une pimbêche refoulée, une collégienne allumeuse. Pas moyen de me détendre, de me laisser aller, d’apprécier le moment et de me laisser fondre dans ses bras. Et pourtant, j’en ai envie ! Je crois que je l’aime. Je suis trop lucide. J’analyse d’un œil froid les détails de cette scène d’une banalité consternante. Un mauvais film ! Pourtant, il est beau, pas idiot pour un sou, sensible et rassurant, il ne me veut que du bien. Et quelle patience ! Il accepte mes rebuffades avec un sourire désarmant. Et moi, je le martyrise, je joue avec ses sentiments. Je devrais être honteuse de le faire souffrir, mais c’est plus fort que moi. Il n’est pas le premier, ni probablement le dernier, à devoir subir mes atermoiements et à endurer mes caprices. Tous s’en sont lassés, sauf lui. Un miracle qu’il s’obstine ! Je suis sans excuses de le laisser organiser toute cette mise en scène sans le faire douter un seul instant de son aboutissement. Je n’y peux rien. Ce n’est pas tant mon vieil ami Raphaël que je rembarre mais son masque de séducteur, cette fausse image qu’il donne de lui par ma faute. Qu’est-il encore derrière cette façade ? Je me moque de ses petits jeux, mais j’ai peur de sa virilité à peine occultée. J’ai peur… Leur conversation resta insipide. Francesca parlait de son championnat sur un ton détaché, presque las. Raphaël qui n’y trouvait que peu d’intérêt tentait de glisser vers des sujets plus personnels. Par intermittence, un silence pesant couvert par la muzak mauresque s’installait entre eux. L’Italien tapotait nerveusement la table du bout des doigts, espérant que le service s’accélère. Il lançait à Francesca des regards appuyés qu’elle lui renvoyait pour lui faire baisser les yeux. Il tendit la main sur la table mais Francesca retira vivement la sienne. Tout cela semblait si maladroit ! Elle pensa à Magali, son amie de cœur qui lui racontait que, quand son amoureux lui tenait la main, elle en frémissait de tout son corps et ne pouvait réprimer un profond soupir. Comme elle en était loin ! Raphaël voyait fondre ses espoirs et noyait sa déception dans un verre qu’il ne cessait de remplir. Peu à peu, émoustillé par l’alcool, il s’enhardit et se fit plus direct. — Pourquoi au juste êtes-vous venue à Marrakech ? Elle le dévisagea d’un œil noir comme s’il avait dit une incongruité. — Pour leur prouver que, même si je n’avais pas besoin de ce résultat, j’étais la meilleure et demain, je les achèverai. Son ton lui fit peur. À nouveau, le silence s’installa. … Il espérait peut-être que je lui dise que c’était pour passer quelques jours avec lui. Pauvre ami !… Heureusement, le serveur arriva et abrégea le supplice. Elle étudia la carte des desserts d’un œil morose, puis esquissa une moue dégoûtée. — Pour moi, ce sera une infusion, une verveine, cela fait bien dormir. Raphaël se demanda comment il pourrait trouver le sommeil. Rien à faire, ce ne serait pas pour ce soir. Il abandonna vite l’idée de lui proposer de prendre sa tisane sur la terrasse, sous la tente berbère, car il faisait trop froid et, moins encore, au coin du feu dans l’intimité du salon de sa suite. En la raccompagnant, sur le pas de sa porte, il tenta de l’enlacer. Elle s’écarta avec brusquerie. — Non, Raphaël, s’il vous plaît, ne gâchez pas cette soirée ! Un doux b****r, rien d’autre. Pas ce soir, ne m’en voulez pas. Il n’insista pas. Par l’entrebâillement de la porte, il aperçut un bouquet de roses posé sur la table. Son rendez-vous de l’après-midi en ville, ses réticences, les fleurs : peut-être un rival plus chanceux rôdait-il dans les parages. Il pensa appeler un taxi pour aller finir la soirée en ville. Il essayerait de se consoler dans les bras d’une fille qui traînait le long du bar du Diamant Noir ou du Théâtro, le night-club mitoyen du casino. Cela lui ferait passer le goût amer des refus de Francesca. Un début de migraine et un estomac lourd l’en dissuadèrent. Il alla se coucher.
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