Chapitre 3

1517 Words
Chapitre 3 Quand j’eus refermé la porte de mon cabinet derrière mademoiselle Neumann, je regrettais déjà son départ. Je m’allongeai sur le divan, égaré dans mes fantasmes qui avaient retrouvé un objet. J’oubliais qu’il s’agissait d’une cliente. Pourtant, on ne pouvait pas dire qu’elle avait l’air commode ! Elle affichait une attitude provocante, mais son ton glacial augurait peu d’une quelconque disponibilité. Je ne sais par quel détour perverti de ma conscience cette apparence revêche attisait l’intérêt que je lui portais. Je ferais mieux de m’en tenir à la règle d’or du psychanalyste : ne jamais s’approcher trop près d’une cliente et ne lui accorder son intimité qu’avec parcimonie sous peine de faire dégénérer le mécanisme du transfert. Dans le cas de mademoiselle Neumann, cette règle tiendrait du supplice. D’habitude, après la première séance, je couchais quelques notes dans un calepin posé sur mon bureau afin de ne pas oublier à qui j’avais affaire. Cette fois, la précaution me sembla inutile. En résumé, elle était championne de tir au pigeon vivant – j’avais d’emblée compris qu’il valait mieux ne pas se trouver dans sa ligne de mire, sous peine de se retrouver en charpie sans avoir eu le temps de s’en rendre compte. Ça, c’était son côté professionnel. Elle était aussi orpheline et avait hérité d’une grande fortune. Quant à sa vie affective, Francesca Neumann séduisait, puis se dérobait. Pour l’instant, un don Juan, qui avait toutes les caractéristiques de l’archétype, faisait les frais de son attitude équivoque. Il la suivait partout. Sans pitié, elle l’observait d’un œil de porcelaine comme s’il s’était agi d’un pigeon qui allait prendre une giclée de plombs, mais, au fond, elle était culpabilisée de le laisser se débattre dans ce processus sans issue. Elle affirmait ne pas comprendre cette manière d’être qui relevait du sadisme, comme si elle se vengeait de quelque chose. Adolescente, on l’aurait qualifiée d’allumeuse. Cela méritait quelques questions que je me ferais un plaisir de lui poser lorsque viendrait l’heure du grand déballage. Cependant, il y avait dans le ton de ma patiente quelque chose d’hypocrite qui me mettait mal à l’aise. Cela sentait le chiqué, comme si elle introduisait dans son discours, consciemment et avec à-propos, des références artificielles. Cette histoire de rêve de l’amazone, ce rappel mythologique qu’elle attribuait à son Casanova, faisait fabriqué. Cherchait-elle à m’égarer ? La lucidité glaciale avec laquelle elle évoquait leur relation me faisait douter qu’elle en souffre vraiment. Elle forçait la note comme si elle voulait donner une cohérence à son récit. Tout cela me paraissait trop construit pour quelqu’un qui prétendait vouloir cesser de souffrir. Vrai qu’avec moi aussi, elle jouait la séduction. Sa tenue d’aujourd’hui, décolleté béant et pantalon moulant, aurait réveillé le désir du plus vertueux. Sa manière de vous fixer d’un air gourmand sonnait faux, archifaux. Étonnant personnage que cette Francesca Neumann ! J’aurais préféré la rencontrer dans un bar louche plutôt que dans mon cabinet de consultation. Il était sept heures du soir. Ma journée de travail était terminée. J’étais complètement épuisé. Comment s’abstraire, le soir venu, de toutes ces relations frustrantes, ces dialogues asymétriques, ces rapports faussés, ces partages déséquilibrés où je devais m’en tenir à la règle absolue de la neutralité bienveillante au point d’en oublier qui j’étais ? Et voilà que, dans l’univers gris, morose et déprimant de ces cures interminables, cette patiente était apparue. Avec elle, je pressentais qu’il me serait difficile de rester derrière le miroir, de m’arrêter au récit et aux mots, de ne pas m’impliquer et d’oublier que j’étais un homme comme les autres qui s’affolait devant une femme à la beauté époustouflante. Seul point positif : son cas m’intéressait. Je ne risquais pas de m’endormir pendant qu’elle me débiterait ses fantasmes. Elle apparaissait comme un effet de grâce dans un ciel menaçant, mais me rappelait une zone d’ombre de ma mémoire… Ce visage, cette façon de parler, ces gestes ! Je ferais mieux de mettre tout cela entre parenthèses et de me confiner dans le rôle d’eunuque contraint par les règles de mon impossible métier. Après avoir aéré la pièce, j’avais remis mon cabinet en ordre et claqué la porte plus brusquement que d’habitude. Comme s’il s’agissait de nier par ce geste brutal un univers qui m’étouffait, mais dont je ne pouvais me passer. En descendant l’escalier, je rencontrai la concierge, Elvire Botte. Il ne manquait plus qu’elle pour gâcher ma soirée ! Elle surgissait toujours de sa loge au moment où on s’y attendait le moins puis, à l’instar de mes patients, me submergeait d’un verbiage inextinguible. L’état lamentable de l’immeuble et de son jardin, ses relations infernales avec certains locataires, les humeurs de son matou, les horaires fantaisistes du facteur, les collectes sélectives d’ordures, la visite d’un huissier chez le propriétaire du quatrième, le temps qu’il faisait, sa pension trop maigrelette, le prix du tram, les aigreurs de sa belle-mère, le souvenir de son s****d de mari qui s’était éclipsé sans la prévenir étaient au menu de ses interventions intempestives qui, quoi qu’il arrive, tournaient en boucle. Parfois, d’humeur bilieuse, il m’arrivait d’embrayer sur sa rogne et d’écouter avec complaisance son discours farci d’indiscrétions et d’indélicatesses. Aujourd’hui, ce n’était pas le cas. Par un biais professionnel, j’adoptai une attitude d’écoute bienveillante, persuadé que c’était le seul moyen de m’en débarrasser. Pour elle, c’était gratuit et, pour moi, le contraire : j’en payais le prix deux ou trois fois par semaine sur le palier du deuxième étage, entre son seau, sa serpillière et son balai qui me barraient la route. Cet après-midi, elle avait vu passer mademoiselle Neumann devant la porte entrouverte de sa loge et voulait en savoir plus – le parfum de ma patiente flottait encore dans la cage d’escalier. — Vrai qu’elle est plutôt belle femme, cette madame Neumann, malgré son côté masculin, insinua l’indiscrète perspicace. — Mademoiselle Neumann, précisai-je, en pensant que j’aurais mieux fait de ne pas relancer la conversation. J’étais étonné qu’elle connût son nom. — Ça fait des années qu’elle habite dans le coin, avenue des Phalènes, au sept ou au neuf, je ne sais plus. — Vous la connaissez ? — Qui ne la connaît pas dans le quartier ! C’est une célébrité sportive, Monsieur, Francesca Neumann. — … — Déjà, du vivant de mon pauvre Marcel qui passait ses journées à boire, planté devant la télé, on l’avait reconnue. — … — Oui, même qu’il y avait eu un article sur elle dans La Dernière Heure-Les Sports. On avait vu sa photo. Elle est championne du monde de tir au pigeon, au pigeon vivant. Vous vous rendez compte ? C’est dégoûtant de tuer ainsi ces pauvres petites bêtes ! Il faut vraiment qu’elle soit méchante pour pratiquer un sport pareil. Je comprends qu’elle vienne vous consulter pour se faire soigner. Elle doit vraiment être malade. Je fronçai les sourcils et la tançai. — Madame Botte, je croyais vous avoir déjà demandé d’être discrète à propos de mes patients. J’insiste. Elle fit comme si elle ne m’avait pas entendu. — Elle s’imaginait peut-être que, derrière ses Ray Ban, je n’allais pas la reconnaître. Eh bien, c’est raté. D’ailleurs, ce n’est pas la première fois que je la vois ici devant l’immeuble, souvent habillée comme un homme. À plusieurs reprises, je l’ai surprise à rôder comme si elle cherchait quelqu’un ou quelque chose, comme si elle venait en repérage. Un jour, il n’y a pas si longtemps, deux ou trois semaines peut-être, elle s’est arrêtée devant les sonnettes de l’immeuble. Elle y est restée un bout de temps, sans bouger, en réfléchissant, puis elle a sorti un petit carnet de son sac et y a griffonné quelque chose. Puis elle s’est retournée et a filé en douce, tête basse. De ma loge, je vois tout ce qui se passe, Docteur, précisa-t-elle sur un ton sentencieux. Il était courant qu’un patient fantasque tergiverse avant d’entamer une analyse et ses atermoiements n’avaient rien d’inhabituel. Pourtant, dans le cas de Francesca Neumann, c’était plutôt insolite. La jeune femme pleine d’aplomb qui était entrée dans mon cabinet ne correspondait pas avec le portrait hésitant que m’en faisait la concierge. Le récit de la mère Botte ne faisait qu’ajouter à la singularité de la première séance avec ma patiente. Elle n’avait rien à ajouter. Elle était perplexe, mais pas autant que moi. Habiter à deux blocs de mon bureau présentait beaucoup d’avantages, mais un inconvénient de poids : il m’était impossible de me déconnecter de mon travail. La géographie influe sur la psychologie. Quand je poussais la porte de mon flat, un quarante mètres carrés pas trop cher, une nausée me prenait. Pour rien au monde, je n’aurais osé le montrer à quelqu’un. Le désordre y régnait en maître. Tout y était dégoûtant : une moquette élimée constellée de taches de graisse, de traces de déjections de Névros et de brûlures de cigarettes, un canapé-lit défoncé aux draps grisâtres que je ne refermais jamais, une table de camping et deux chaises, le tout hérissé de piles de livres et de journaux périmés. Dans un coin, la cage de Névros, que je laissais ouverte en ma présence. Parfois, je lui permettais de se poser sur mon épaule. Il meublait ma solitude. Il dénonçait mes fâcheries sur un ton courroucé ; plus rarement, il jubilait de mes félicités ; le plus souvent, il se taisait pour respecter mon silence. Il me renvoyait à moi-même et, par là, affûtait ma lucidité. Jamais, il n’était indifférent à mes états d’âme. Des vêtements éparpillés attendaient désespérément une visite chez le teinturier ; le côté cuisine n’était qu’un amoncellement de vaisselle sale, de vidanges de scotch et de restes de repas (les miens et ceux de Névros). Des cendriers pleins de mégots dégageaient une odeur âcre de tabac froid. Insidieusement, l’image de mademoiselle Neumann, belle et élégante dans ses vêtements luxueux, me revenait à l’esprit comme une obsession. Ma déchéance me fit honte. Ce soir-là, je n’avais pas d’appétit. Après avoir nourri Névros d’un bout de viande et de quelques morceaux de fruits, je déplaçai sa cage dans la salle de bains et la couvris d’une couverture. J’allumai une gauloise, me versai un scotch, le premier d’une longue série, et allai m’abrutir devant la télévision pour essayer d’oublier que je détestais mon existence.
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