Chapitre 2 : À la mémoire d’un grand
Mars 53 av. J.-C.
Quand on lui rapporte que ses espions se portent mieux après quelques jours de repos, César les convie à un repas afin de leur prouver son amitié sincère. Mais il a aussi pour intention de les interroger quant aux allégations portées par un préfet de cavalerie nommé Lucius Afrianus. Il entend donc leurs explications et les crois. De toute manière ceux qui ont accompagné l’accusateur lors de sa virée en pays éburon sont venus le voir plus tôt dans la journée et lui ont affirmé que Leonidas, Gaius et Bepolitan étaient bel et bien prisonniers des Gaulois lorsqu’ils les ont rencontrés. Des traîtres ne peuvent être attachés. César sait désormais qu’ils ont été faussement impliqués dans une sombre histoire et qu’ils n’ont rien à se reprocher, sauf peut-être le fait de ne pas avoir rempli la mission pour laquelle il les avait envoyés auprès d’Ambiorix. L’homme est méfiant, il le sait mieux que quiconque puisqu’il ne l’a pas encore retrouvé.
Tout ceci l’amène à conclure que les méthodes prônées par Leonidas Zacharias possèdent des failles et qu’au final il ne peut exclusivement s’appuyer sur ses espions pour espérer triompher d’un ennemi : les armes et les batailles restent le meilleur moyen de vaincre un adversaire. L’espionnage est efficace pour obtenir des informations susceptibles de donner un avantage lors d’une confrontation, mais nullement pour soumettre un peuple. Le cas de Cassivellaunos a été un fait qui restera unique.
Le plus dur demeure cependant à entreprendre : annoncer la mort de Bepolitan, chose que personne n’a osé révéler aux deux survivants. Ils ont déjà été suffisamment éprouvés pour ne pas en rajouter davantage.
C’est d’une voix adoucie qu’il prononce les dures paroles :
⸺ Bepolitan le Ségusiave est décédé dans sa geôle. Je suis désolé. Il était un noble serviteur de Rome et il aura droit à tous les honneurs qui lui sont dus.
Leonidas serre les mâchoires, le regard toutefois empli de larmes. Il s’est bien douté que quelque chose de terrible a dû survenir au malheureux Gaulois, dans la mesure où il ne l’a pas encore vu depuis leur libération, mais il a nourri l’espoir que l’absence de Bepolitan ait une toute autre signification : il récupère de ses blessures. Pour ma part, je demeure étonnamment stoïque. En apparence.
Le Grec frappe du poing sur la table, renversant les verres de vin, avant de crier d’une voix chargée de colère :
⸺ Ceux qui ont fait cela paieront pour leur crime ! Je n’aurai de repos que lorsqu’ils seront morts !
⸺ J’ai déjà pris les dispositions nécessaires, rétorque César d’une voix grave. Ils sont désormais affectés à une tâche peu enviable sur la frontière germaine. Ils doivent veiller à ce que nos ennemis ne franchissent pas le Rhin et à ce qu’on m’a rapporté, il fait particulièrement froid cette année dans la région. Sans compter que les barbares y sont plus hargneux que partout ailleurs, finit-il en souriant.
Je me lève à ces paroles, lentement et sans un mot. Je n’ai pas ouvert la bouche de toute la soirée, le regard toujours perdu dans le lointain. D’un pas saccadé je sors de la salle. Leonidas me suit, très inquiet et me trouve au-dehors, appuyé contre le mur, pleurant. Le corps déchiré par les sanglots, j’ai l’air si faible, si vulnérable que le Grec prend subitement conscience qu’il a devant lui un homme à peine sorti de l’adolescence. Il éprouve alors à mon égard une compassion sans limite, teintée d’un amour tout fraternel. Je suis devenu en l’espace de quelques mois comme un frère et ce que nous venons de traverser nous a encore rapprochés.
Me prenant dans ses bras, il me serre très fort contre sa poitrine et me réconforte longuement. Brisé, j’éprouve désormais le désir de retourner à Rome afin de fuir cette Gaule que je hais tant, cet endroit qui m’a pris mon ami Bepolitan. Et je déteste également cette légion qui n’est qu’un repaire d’êtres sans scrupules et sans morale. Je rêve de me retrouver auprès de mon père dans la merveilleuse domus familiale, à ne rien faire d’autre que profiter des plaisirs d’une vie oisive et des multiples activités d’une cité qui ne demande qu’à se repaitre des richesses des Falerius. Il est loin le temps où je n’étais qu’un adolescent insouciant n’ayant rien de mieux à faire que de me lancer des défis stupides pour me donner l’impression d’être le meilleur. Comme une course de chars où je n’avais aucune chance de triompher. Finalement, en y réfléchissant, j’aurais sans doute mieux fait de me rendre en Grèce et de me jeter à corps perdu dans ce que j’ai toujours aimé, à savoir les études. Je ne suis pas un soldat. Je laisse cela à Marcus. Oui, je dois quitter l’armée et retourner à Rome. C’est ce que je déclare à Leonidas entre deux sanglots, mais ce dernier me tient un discours qui ne va pas dans mon sens, m’obligeant à le regarder, ses deux mains enserrant mon visage, d’un ton chargé toutefois d’empathie :
⸺ Il est aisé de vouloir fuir. Et je te comprends. Ce que nous venons de vivre est très dur et apprendre en plus de cela la mort de Bepolitan est encore plus difficile à admettre. Je suis moi aussi en colère et profondément marqué par cette perte. Je pleurerai longtemps notre ami. Mais je ne peux me permettre de baisser les bras. J’ai une tâche à accomplir et une mémoire à honorer. Bepolitan n’aurait pas souhaité que nous fuyions. Il était fort et représentait le guerrier parfait. Pour lui, l’existence rimait avec combat. Et c’est bien ce qu’il attend de nous : que nous combattions pour vivre malgré tout. César m’a dit que nous allons bénéficier d’un temps de repos. Il veut nous permettre de nous ressourcer. Tu souhaites retourner à Rome, mais j’ai mieux à te proposer. Laisse-moi t’emmener à Bibracte. Je te promets du plaisir, du vin, des femmes et beaucoup de folie. Nous allons pouvoir nous y délasser et panser nos blessures.
Finalement je me plie à cette idée, prenant conscience que Bepolitan n’aurait effectivement jamais fui devant la tristesse. Il n’était pas un lâche, affrontant tous les dangers l’épée au vent. Je dois effectivement honorer la mémoire de ce guerrier.
Le lendemain Jules César réunit la VIIe Légion sur la grande place sise au centre du camp et d’une voix solennelle il s’adresse à chaque homme, ses deux espions à ses côtés :
⸺ Ces héros ont été accusés de traitrise. Ils sont innocents ! Nous en avons aujourd’hui la preuve formelle. Nous savons qui a porté ces fausses accusations et quels étaient ses buts réels. Il devrait avoir honte de ses actes. Mais il ne restera pas impuni. Personne n’ose défier César et s’en prendre à ses plus fidèles serviteurs sans en subir les terribles conséquences. Et je le jure, aussi bien que je me tiens devant vous, je m’occuperai personnellement de châtier le vrai coupable de cette sordide accusation !
Quand je vois la mine désappointée et franchement épouvantée de Lucius qui se tient devant ses soldats, je ne puis réprimer un sourire. Le premier depuis fort longtemps. Et, tandis qu’un long frisson parcourt mon dos, j’éprouve une joie malsaine à le voir si effrayé. Il va enfin payer pour ses ignominies. J’irai même le voir à son tour en prison pour me moquer de lui. Me sentant à nouveau investit de toutes mes forces, je jure à Bepolitan que je vengerai sa mort.