Chapitre 3 : Savoir pardonner
Mars 53 av. J.-C.
Lucius fut effectivement épouvanté par le discours de César. Il avait bien compris qu’il était la personne visée, car qui avait dénoncé les soi-disant agissements des trois espions ? Revenant vers ses quartiers il s’était tout d’abord muré dans un mutisme coupable, attendant qu’on vienne le chercher, résolu à son sort. Personne ne vint étonnement. Alors que la nuit s’abattait sur le campement, il ne demanda pas son reste et sellant sa monture, il s’en alla de cet endroit maudit.
Quand il parvient aux premiers contreforts qui bordent la contrée, il sourit en se félicitant de sa fuite, étonné toutefois d’y être parvenu aussi facilement. Un léger vent souffle et il s’arrête quelques instants, goûtant à ce doux contact, fermant les yeux. Mais il les rouvre bien vite lorsqu’une voix connue résonne devant lui, dans la nuit opaque :
⸺ Ce cher Lucius croyait une fois de plus échapper à ses juges. Il est pourtant temps de faire face à tes actes.
Il s’agit de Gaius. Il est seul, juché sur un très beau cheval noir aux muscles saillants, portant un harnachement de grande valeur. Lucius sourit à cette vue : le fou, il n’a même pas pris garde de s’entourer de compagnons pour l’empêcher de s’enfuir. Se croit-il invincible pour faire preuve d’autant d’imprudence ?
J’ordonne d’un ton dur :
⸺ Descend de ton cheval. Battons-nous en homme, comme au bon vieux temps de notre formation.
Et je joins le geste à la parole :
⸺ Nous allons enfin savoir qui est le meilleur.
Lucius en fait de même, souriant de manière mauvaise, sûr et certain de battre ce prétentieux et d’enfin lui montrer à quel point il n’est rien.
Le combat s’engage immédiatement. C’est moi qui porte la première attaque, en essayant d’atteindre mon adversaire par surprise, mais il est bien trop expérimenté et me connait suffisamment pour prévoir mes mouvements. Le métal des lames s’entrechoque, provoquant un bruit caractéristique qui m’a finalement manqué. Nous nous battons ainsi pendant de longues minutes, sans que quiconque ne prenne un avantage quelconque. Puis je sens monter en moi un sentiment sans cesse plus puissant de colère qui se mue en rage furieuse au fur et à mesure des attaques et autres parades. Ne me contrôlant plus, la bave aux lèvres, les mâchoires crispées, je me précipite sur Lucius et instinctivement il recule. Il manque alors de chuter.
En profitant pour lui taillader l’avant-bras, lui arrachant un hurlement de douleur alors qu’il tient son membre blessé, je lui porte une nouvelle attaque qu’il esquive de justesse, en un geste désespéré.
Je me relance dans le combat avec une fureur toute animale et mes coups deviennent plus brutaux encore. Envahi par la haine, je n’ai plus qu’un seul but : tuer celui qui est responsable de tous mes maux. Un goût âcre dans la bouche, me sentant léger alors que mon sang semble accélérer son flux dans un corps flottant, je laisse s’exprimer ma rage.
Lucius a beaucoup de peine à retenir mes attaques et à chaque choc des glaives il sent ses forces l’abandonner petit à petit : s’il ne s’éloigne pas pour reprendre ses esprits il craint de périr. Sentant poindre en lui les lourds relents de la peur, ne reconnaissant plus son ancien ami qui tient aujourd’hui davantage de la bête furieuse, il esquive une nouvelle attaque et perd l’équilibre pour la seconde fois. Il chute, mais évite un coup d’épée mortel en se jetant sur le côté et entend le métal frapper violemment la pierre à quelques centimètres de sa tête. Frissonnant, il se relève d’un bond, le souffle court, prenant conscience qu’il est désormais épuisé. Il faut en finir. Parce que le rôle de la bête traquée n’est pas celui qu’il préfère jouer.
Lucius serre les dents, s’arme du peu de forces qu’il lui reste puis se lance sur son adversaire qui le regarde avec un air particulièrement mauvais, effrayant, tant la lueur de haine qui brille dans ses pupilles lui confère une allure terrifiante. Il a même le sentiment que ses yeux sont devenus étrangement incandescents.
Lucius vise mon ventre, cherchant le bon moment pour frapper, mais avant même qu’il ne puisse terminer son geste, je lui assène un terrible coup de pied qui le renvoie au sol.
Tandis qu’il se réceptionne lourdement, Lucius sait que cette fois-ci il ne s’en sortira pas : ses forces l’abandonnent définitivement. Il retient toutefois les coups de son rival avec l’énergie du désespoir, s’arc-boutant dans la terre des doigts de sa main gauche, les autres crispés sur la poignée de son glaive, douloureux tant ils subissent de chocs. Puis dans un dernier fracas, la lame de son épée se brise et il voit arriver le métal étincelant du glaive si affuté de son adversaire.
Lucius ferme les yeux. Il est si stupide de mourir ainsi, après un combat pitoyable parce qu’il a commis l’erreur de se croire supérieur à son rival. Gaius lui a pourtant prouvé lors de leur dernière confrontation qui n’était alors qu’un simulacre à quel point il a progressé.
Rien ne vient. Lucius sent bien le souffle de l’arme sur son cou, il entend siffler cette dernière dans l’air, mais il ne ressent aucune douleur. Rouvrant lentement les yeux, il voit alors que Gaius s’est arrêté à moins de deux centimètres de sa peau et l’observe d’un air si mauvais qu’il n’en est guère plus rassurant. Il fait très certainement durer le plaisir et sa mort n’est juste qu’une question de temps. Pourtant, quand son rival lui parle d’une voix solennelle où transparait toutefois de la colère, il comprend qu’il aura la vie sauve :
⸺ Je te tends la main comme tu l’as fait lorsque j’étais à terre, lors de notre première rencontre. Ainsi je paie ma dette. Tu m’as tourné le dos par la suite, mais je suis plus noble que toi, Lucius. Et je te laisse la vie et la liberté. C’est ce qui fait notre différence. Pars et que nos chemins ne se recroisent plus jamais, parce que si cela devait survenir, je te tuerai.
Et Lucius ne peut que l’en remercier, d’un air misérable et larmoyant.