Chapitre 4 : Un choix mûrement réfléchi      20-1

2056 Words
Chapitre 4 : Un choix mûrement réfléchi Mars 53 av. J.-C. À mon retour au camp, je m’interroge à de très nombreuses reprises : ai-je agi correctement ? N’aurais-je pas mieux fait de tuer Lucius et ainsi venger la mort inutile de Bepolitan ? Ne méritait-il pas pareil sort ? Au fond de mon être, là où se terrent mes convictions les plus intimes, je puise la réponse à mes doutes, alors que Leonidas vient s’enquérir de mon action : Lucius est comme mort désormais. Considéré comme déserteur, il n’a plus d’endroits où trouver d’alliés. Il ne lui reste plus qu’à errer jusqu’à ce qu’il trouve un lieu suffisamment accueillant pour y croupir le reste de son existence. Son sort n’est donc guère plus enviable que la mort. Après ces événements qui furent une preuve de plus de la grandeur d’âme de Gaius, Leonidas tint sa promesse et emmena son ami à Bibracte, afin de profiter d’un repos tant mérité. Lorsque nous parvînmes dans l’oppidum des Eduens, je fus marqué par la grandeur de l’endroit. Il s’agissait d’une ville de belle importance constituée principalement de maisons de terre séchée portant des toits de tuiles rouges qui n’étaient pas sans évoquer les bâtiments des cités de la campagne romaine. J’eus l’impression de rentrer chez moi et si dans les rues je n’avais pas croisé des Gaulois, je me serais volontiers crû à Mediolanum1 ou à Taurasia2. Profitant allégrement des plaisirs de Bibracte que mon ami m’avait tant vantés, je me perdis dans les bras de beautés venus de tous horizons, passai des heures à rire au fond de tavernes chaleureuses, ivre comme jamais. Mais toute cette débauche ne pouvait dissimuler mon état réel : j’étais déprimé. Ne parvenant pas à chasser Niamh de mes pensées, je n’avais de cesse d’évoquer son souvenir et à plusieurs reprises, alors que je sombrais dans les abysses de l’alcool, je me prenais à pleurer et réaffirmais dans une litanie décousue, à qui voulait bien l’entendre, que je retournerai bientôt à Atuatuca pour y présenter mes excuses à la jeune femme que j’aimais tant. Puis je l’emmènerais avec moi, très loin. Peu importait son père : nous devions vivre ensemble, voilà tout. Mais lorsque je m’éveillais, le corps martyrisé par l’abus de vin, de bière et d’hydromel, dans les bras d’une belle créature rencontrée la veille, deux dans les grands moments, je revenais brutalement à la réalité et étais bien obligé d’admettre la triste vérité : jamais je ne parviendrais à regagner l’amour de ma belle. À ses yeux j’étais un ennemi, membre de ce peuple qui avait tant violenté les siens et pire encore, je lui avais menti quant à mon identité réelle et mon but. Pour elle, Gaius s’était servi de notre amour pour obtenir des informations. Il s’était joué d’elle. Ses sentiments n’étaient pas sincères. Comment lui faire comprendre qu’à aucun moment je ne m’étais montré si vil ? Je n’avais pas simulé ma passion et n’avais jamais cherché à lui soutirer des renseignements. C’était justement là ma grande erreur et peut-être était-je même responsable de l’échec de notre mission chez les Eburons, ce qui signifiait également que je portais sur la conscience la mort de Bepolitan. Car, si nous avions eu vent du départ d’Ambiorix, peut-être serions-nous parvenus à le suivre et à avertir Cicéron de ce qui se tramait à son insu. Dès lors, Lucius n’aurait pu nous accuser de trahison. Ce constat me plongea dans un état de tristesse plus grand encore. Leonidas dut alors faire preuve de beaucoup d’inventivité pour m’aider à retrouver le sourire, jouant parfaitement son rôle d’ami. À ses yeux je n’étais aucunement responsable du fiasco de notre mission : le Grec se considérait comme étant lui-même fautif. N’était-il pas notre supérieur ? C’était à lui de veiller sur nous et de s’assurer que nous ne commettions pas d’erreur. De plus, il n’avait pas eu une conduite plus noble, oubliant également notre mission pour profiter allégrement des doux moments passés dans les bras de Vona, se remémorant un passé qu’il avait cru oublier. S’il s’était concentré correctement sur le pourquoi de notre venue à Atuatuca, rien de tout ceci ne serait survenu et Bepolitan, le seul qui n’ait commis aucune erreur, serait encore en vie. Souhaitant donc oublier cette sordide histoire, Leonidas me sortit sa botte secrète, se disant que si l’alcool et les femmes ne pourraient seuls nous aider à enterrer de pénibles souvenirs, l’opium en serait capable. Consommateur occasionnel, le Grec y avait recours dans les moments extrêmement difficiles et celui-ci pouvait être considéré comme tel. Inhalant la fumée des graines de pavot qu’il fit bruler dans une coupelle, nous nous abandonnâmes aux doux effluves de cette plante aux vertus magiques, sombrant dans un état second bienvenu. Et après des journées entières à profiter des bienfaits de l’opium, nous oubliâmes petit à petit nos soucis pour nous tourner vers l’avenir, résolus à avancer avec nos blessures et nos fêlures, nous servant de celles-ci pour nous améliorer. Résolu à devenir un lycanthrope, pour honorer la mémoire de Bepolitan en premier lieu, je demandai à mon ami d’organiser la cérémonie dont il m’avait parlé, ce qui le ravit : Leonidas avait tant attendu cet instant depuis ses révélations. Si j’avais finalement décidé d’accepter le pacte c’était pour ressembler à Bepolitan qui était juste et droit : je souhaitais servir les mêmes causes que les siennes. Mais il était également vrai qu’un autre fait avait influencé ma décision : plus rien ne m’attirait dans l’existence humaine. J’avais perdu Niamh et n’avait donc rien à attendre des hommes. Ainsi je me retrouve dans un sanctuaire perdu au beau milieu de nulle part, en pays Eduen pour être plus précis, en compagnie de Leonidas et d’un druide. En arrivant jusque-là, je reviens à l’endroit même où je me suis battu contre les Helvètes, à une époque où je n’étais qu’un jeune légionnaire sans grande expérience, encore innocent. Tant d’événements se sont déroulés depuis. Ils m’ont tous changé. Revenir là me plonge dans un état de nostalgie tout à fait propice à ce que je vais devoir endurer aujourd’hui et je pense même que Leonidas a prémédité ce petit voyage initiatique de façon tout à fait volontaire. Ne s’agissait-il pas de l’endroit où j’avais définitivement perdu mon innocence et connu ma première grande bataille ? Le sanctuaire où nous pénétrons est sis au haut d’une colline, tout près d’un grand rocher posé là par la main d’un dieu quelconque. Il s’agit à première vue d’un bâtiment de forme allongée entouré d’une haute palissade de bois. L’entrée ouvre face au soleil levant, là où l’astre brille à son maximum durant le solstice d’été. Devant la palissade a été creusé un fossé symbolisant la séparation entre le monde sacré et le profane. Le franchir signifie accepter ses règles. C’est ce que m’explique Leonidas. Il me déclare aussi que malgré tout ce que je vais être amené à voir et à vivre, je dois impérativement respecter ce que le druide me demandera d’accomplir ou de dire. Pénétrant dans l’enclos par un porche monumental, je ne peux m’empêcher d’éprouver une angoisse bien légitime. Et quand j’avance vers le bâtiment, ma peur ne fait que grandir. Je ne suis plus si sûr de mon fait. Ma décision signifie tant de bouleversements. Je me raisonne alors que je me perds dans la contemplation du porche : ⸺ Mais tu as déjà bien assez réfléchi à tout cela ! Il est décoré d’une ceinture de crânes d’animaux mais aussi de quelques spécimens humains, ce qui rend l’endroit lugubre et me fait frissonner. Dans l’enclos, outre le bâtiment, un bosquet d’arbustes a été planté. Leonidas reprend à nouveau la parole pour m’en expliquer la signification : ⸺ Il s’agit du bois sacré, la personnification même du dieu auquel est dédié ce sanctuaire, à savoir Cernunnos. Le bâtiment, entièrement fait de bois, possède une entrée beaucoup plus conventionnelle constituée d’une simple porte ornée toutefois de bois de cerf. Comme toute maison gauloise, il n’a pas de fenêtres. Leonidas tape contre l’huis et après une courte attente, un vieil homme aux longs cheveux blancs, portant une barbe et des moustaches tout aussi longues, vient nous ouvrir. Il est vêtu de la tunique blanche traditionnelle des druides et affiche un visage marqué par les années. Ses yeux sont très bleus, presque transparents et ils lui confèrent un regard pénétrant, inquiétant même. Sa voix éraillée ne contribue pas le rendre plus sympathique. J’éprouve effectivement un certain malaise face à cet homme qui se contente de nous glisser un simple entrez en guise de bienvenue. Nous pénétrons donc dans le temple et je ressens un haut-le-cœur en parvenant dans une pièce en tout point identique à celle que je visitais parfois dans mes rêves, au moment où je me trouvais à l’intérieur du cercle, alors qu’une voix psalmodiait un chant aux accents mystérieux et anciens. Je comprends alors qu’il s’agit de la pièce principale du sanctuaire, là où se déroulent les cérémonies. Faite simplement de terre battue, le sol est effectivement affublé d’un grand cercle dessiné à la chaux et le tout est très faiblement illuminé de quelques rares torches, ce qui confère à l’ensemble des allures mystiques. Il n’y a aucun autel, ce qui tranche avec tout ce que je connais des temples. Seule une grande vasque de bronze trône à l’extérieur du cercle. Le reste de la vaste pièce est pour sa part plongé dans une obscurité totale que même mes yeux entrainés ne peuvent percer. Le druide m’ordonne de me placer au centre du cercle, puis il s’approche à son tour et vient se poster à quelques centimètres de mon visage, comme s’il peine à me voir, ce qui est on ne peut plus compréhensible vu le manque de luminosité. L’homme me dévisage longuement, me rendant mal à l’aise : j’ai l’impression d’être scruté par une personne invisible fouillant chaque parcelle de mon être, à la recherche des pires secrets, ceux qui sont enfouis au plus profond de ma conscience. Et je n’éprouve pas un désir des plus ardents que ce vieillard sache que je me suis masturbé pour la première fois à mes 11 ans, que j’aime particulièrement arracher mes peaux mortes ou encore que j’apprécie plus que tout les hanches des femmes. Détournant donc le regard, je mets un terme à ce petit jeu et le druide se retourne vers Leonidas resté dans l’ombre, à l’extérieur du cercle, pour lui déclarer d’une voix cassée : ⸺ C’est un élu. Même s’il manque beaucoup de maturité. J’éprouve l’envie de lui faire regretter ce que je considère comme une insulte. Depuis la mort de Bepolitan, je ressens une colère sans cesse plus forte, teintée d’impatience : toute parole qui ne me plait pas est prétexte à me battre. À plusieurs reprises Leonidas a dû me calmer et surtout apaiser ceux avec lesquels j’ai voulu me bagarrer. Le druide évite sans le savoir mon courroux en sortant à son tour du cercle, désireux de commencer la cérémonie. C’est du moins ce que je comprends en le voyant s’emparer d’un bouquet de feuilles de gui qu’il enflamme à une torche du mur. Puis il prononce d’une voix soudainement beaucoup plus claire et solennelle : ⸺ Ô toi soleil qui achève ta course diurne et navigue la nuit vers l’Orient sur une barque portée par le fleuve Océan dont les flots entourent les terres. Tu formes un couple parfait avec notre déesse Terre. Tu as permis à notre peuple de naître de Dispater, le dieu des morts, de la nuit, de l’eau, des fontaines, celui qui nous fera tous périr par l’eau et le feu lorsque le moment sera venu. La mort précède la vie. La nuit précède le jour. Nous te rendons grâce. Que soit aussi remercié celui dont on ne prononce pas le nom, être suprême, dieu des dieux. Effectuant une révérence, il accomplit un arc de cercle avec son gui enflammé, dessinant une jolie arabesque de feu autour de lui, puis il jette la branche dans la grande coupe de bronze où elle achève de se consumer pour s’en venir par la suite embraser des charbons qui deviennent vite rougeoyants. Le druide enflamme ensuite une autre branche de gui, très touffue cette fois-ci et reprend en me regardant : ⸺ Le rameau d’or est le symbole universel de la régénérescence et de l’immortalité. Il ouvre l’accès au souterrain et éloigne les démons. Il va te donner l’invulnérabilité. Il jette cette branche dans la vasque et en prend une troisième, du chêne comme il l’explique : ⸺ Voici le symbole de la force et de la longévité. Il personnifie aussi la sagesse dont tu auras besoin pour servir notre cause. À nouveau il embrase l’arbuste et le dépose dans le récipient avant de reprendre d’un ton empreint de respect : ⸺ Cernunnos est le dieu que tu sers. C’est le Cornu, le Bel encorné à cause de ses bois de cerfs. Dieu de tous les animaux, il peut se transformer en n’importe lequel des représentants de la nature. Dieu de la fécondité, de l’abondance, il est aussi le maître du Royaume des morts et le gardien des portes de l’autre monde. Il t’a choisi et t’a donné l’honneur de faire partie de sa grande famille. Le servir, c’est faire respecter l’équilibre des forces qui régissent ce monde : la création, la cohésion, la destruction. Montre-toi digne de lui en lui offrant ce qui te tient le plus à cœur. Cernunnos, comme tous les dieux, aime l’or. Donne-moi le torque que tu portes, finit-il en pointant son index vers le bijou offert par Niamh.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD