Chapitre 4 : Un choix mûrement réfléchi      20-2

2439 Words
Je comprends instantanément que le druide a perçu la valeur à la fois sentimentale et pécuniaire du collier. Il a lu au fond de mon âme et a vu dans quelles conditions j’ai reçu ce cadeau, ce qu’il confirme, tenant le bijou devant lui : ⸺ Ô Cernunnos, voici l’offrande que te fait ton nouvel enfant. En agissant ainsi, il se débarrasse des dernières attaches qui l’entravent au monde humain. Il accepte son sort et t’honore. Il le jette dans la vasque à présent rougeoyante et dès que le torque entre en contact avec le charbon, une puissante lueur éclaire la pièce l’espace de quelques secondes, m’éblouissant et me faisant tout à la fois sursauter et reculer face à l’ampleur des flammes. Alors que je reprends mes esprits, le cœur battant la chamade, le druide déclame de sa voix devenue plus puissante : ⸺ Grand cerf aux cornes d’or, maître de la vie et de la mort, coureur des landes et des bois, accepte nos offrandes. Roi de la forêt, seigneur des chênes, des ifs et des bouleaux, divin hôte de nos halliers, accorde-nous tes bienfaits. Nous sommes fiers d’être tes enfants. Donne-nous ta force ! Tout comme aux sapins et aux sangliers, ô Maître de la nature, guide tes fils au cœur pur vers la clairière qui les attend sous les trois rayons d’or du soleil invaincus, au cœur ultime de la forêt. Et accepte les offrandes de leurs mains ! Awen ! À ces mots, il enflamme une torche à la vasque et fait un signe de la tête à Leonidas resté dans l’ombre. Ce dernier approche, la mine grave, une étrange lueur brillant dans ses prunelles. Il porte une longue chaine que j’identifie immédiatement comme étant identique à celle que j’ai dû porter lors de mon triste séjour dans les geôles romaines. Peut-être est-ce la même. Reculant, je veux me défendre, mais la poigne ferme du Grec se referme sur mes bras, avant même que je ne puisse réellement réagir et il me murmure : ⸺ Laisse-toi faire. Rappelle-toi ce que je t’ai dit avant de venir : tu dois accepter tout ce qui va se passer. Résigné, je m’accomplis et ne bouge plus alors qu’il m’entrave, faisant passer la chaine dans deux grands anneaux fixés sur une lourde dalle de pierre au sol. Baissant la tête, serrant les mâchoires et les poings, je dois me faire violence pour ne pas fondre en larmes : tout ceci m’évoque des moments extrêmement pénibles. Le druide s’avance, portant sa torche au-dessus de sa tête, illuminant ainsi son visage devenu subitement plus jeune et d’un ton caverneux qui m’épouvante, il hurle alors qu’il brûle atrocement mon avant-bras de la flamme devenue aussi rouge que le sang : ⸺ Vois ta marque, ô Cernunnos ! La douleur est insupportable et me fait crier du plus profond de mon être. J’essaie bien de me rejeter en arrière, de me battre pour échapper à la cruelle morsure du feu, mais les chaines m’empêchent de bouger suffisamment et Leonidas me ceinture avec une telle force que je ne peux guère en faire davantage. Subitement mon attention est attirée au-delà de la douleur vers l’avant-bras de mon ami : celui-ci porte une blessure visiblement ancienne que j’identifie alors comme la résultante du même traitement que je subis en l’instant-même. Je n’avais jamais prêté garde à celle-ci, mais aujourd’hui je comprends que le Grec a vécu la même épreuve. Ceci m’aide à tenir et serrant encore plus fort les dents, fixant le druide avec fureur, je lui promets mille châtiments alors que lentement l’homme retire enfin la flamme de ma peau cruellement marquée par la morsure du feu. Mon calvaire n’est pourtant pas terminé : Leonidas me glisse un bout de bois entre les dents en m’ordonnant d’y mordre dedans. Quand je sens une lame fouiller ma chair dans mon dos, je comprends la raison de ce conseil fort avisé. Retenant ainsi un nouveau cri, j’entends le druide prononcer de nouvelles paroles, dans une langue inconnue qui m’évoque immédiatement celle entendue dans mon rêve : ⸺ Lykanthropis aec ir kosa tse ! Lykanthropis aec ir kosa tse ! Lykanthropis aec ir kosa tse ! Au comble de la souffrance, je suis sur le point de m’évanouir, tombant à genoux quand mon ami vient à nouveau me soutenir. Je sens vaguement que le druide est occupé à appliquer une sorte de liquide sur mes plaies, mais ne sais pas vraiment de quoi il en retourne, tandis que Leonidas me prend dans ses bras. Pleurant à présent tant je souffre, je sombre définitivement dans une léthargie bienvenue et perd tout contact avec la réalité. Je m’éveille lorsque le druide me fait boire une boisson au goût acide et très malodorante que je recrache en partie. Sursautant, je remarque alors que je suis détaché. Si ce liquide est ignoble, il me procure pourtant un grand bien-être et mes douleurs s’évanouissent petit à petit. Il provoque en moi d’autres effets inattendus : ma vue se brouille, mes sens s’emballent. J’ai l’impression d’entendre chaque son résonner dans ma tête, au point de devenir inaudibles. Les choses et les gens qui m’entourent sont teintés d’une lumière qui me fait mal aux yeux, se distordant. Tout a l’air irréel, mais ce n’est pas tout : mes émotions changent également. Sentant monter en moi une colère qui enfle chaque seconde, je deviens aussi plus instinctif, comme incapable de réprimer mes idées les plus primaires. J’ai faim. Très faim même, au point d’entendre mon estomac gargouiller. C’est alors que le druide qui a momentanément disparu revient dans la salle, accompagné d’un loup qu’il tient attaché par une corde et qui visiblement renâcle à avancer puisque l’homme doit le tirer derrière lui avec force. Je suis d’ailleurs très surpris par la puissance étonnante du vieil homme qui manque faire tomber l’animal en l’attirant à lui. Le loup est magnifique, de couleur grise. Il doit être encore jeune puisque sa taille n’est pas très grande. Lançant des regards craintifs autour de lui, visiblement effrayé, il m’inspire de la pitié : la pauvre bête doit vite être relâchée pour retrouver sa liberté. Et j’éprouve une nouvelle once de colère à l’encontre de ce druide. Me perdant dans la contemplation du loup qui tourne à présent en rond, la queue entre les jambes, geignant, j’entends dans le lointain la voix du vieil homme ordonner : ⸺ Tue-le. Je ne comprends tout d’abord pas à qui s’adresse cette injonction, mais quand je vois le druide me désigner le loup, je saisis et refuse catégoriquement. Cela va trop loin. Prendre la vie de cette pauvre bête, c’en est trop. Leonidas approche à nouveau de mon oreille et je perçois sa voix qui résonne directement dans mes entrailles : ⸺ Tu dois le faire. Tu ne deviendras jamais un lycanthrope si tu n’obéis pas. Alors à contrecœur, retenant de nouvelles larmes, me sentant partir à mille lieux de là au point d’éprouver le sentiment de m’arracher du sol, j’avance deux mains tremblantes vers le loup. Je n’écoute que mes instincts me commandant d’étouffer l’animal et c’est en sanglotant, répétant mentalement désolé, que j’étrangle la pauvre bête. Je détourne le regard pour ne pas avoir à endurer la vision de cette mort qui m’arrache mille peines et quand je sens que toute force a quitté le corps duveteux et si doux au toucher de l’animal, je ramène mes mains tremblantes vers moi, nauséeux, au bord de l’évanouissement. Une fois encore Leonidas m’aide à ne pas chuter, me tapotant amicalement l’épaule, comme pour me féliciter. Mais de quoi ? D’avoir tué une bête sans défense, un jeune loup qui plus est ? Il n’y a franchement pas de quoi être fier. Le druide s’empare d’un long coutelas étincelant qui m’éblouit et d’un coup il déchire les entrailles du loup, répandant ses viscères sur la terre. Il prend ensuite une coupe en or et récupère le sang qui s’écoule en cascade. Quand il juge en avoir assez, il me tend la coupe et m’ordonne de boire. Mais comme je lui fais signe qu’il est hors de question d’obtempérer, les deux hommes me ceinturent et me forcent à m’accomplir. Je crois étouffer et vomir tout à la fois. Le goût du sang me pique la gorge et les narines et j’ai un haut-le-cœur terrible, mais finalement le liquide pénètre dans mon œsophage et c’est encore plus nauséeux que je sens les chaînes se refermer autour de mes poignets et de mes chevilles. Cela n’augure rien de bon. ⸺ Transforme-toi ! me crie le druide. Je le regarde avec étonnement, non sans dédain, semblant vouloir lui dire : cause toujours espèce de vieillard sénile. Je le déteste et très franchement je rêve de le massacrer. Puis de le dépecer. Lentement. Si lentement que je me délecterai de chacun de ses cris et de sa souffrance. Oui, cela sera fantastique. Sentant monter en moi les relents nauséabonds de la rage, serrant les dents, crispant tout mon corps, je m’imagine massacrer le vieux quand un long frisson prend naissance dans ma tête pour s’en venir chatouiller chaque extrémité de mon corps. Alors viennent les sons, tandis que ma vue se brouille de plus en plus, colorant le contour de chaque chose d’un rouge vif fort peu agréable. Je perçois tout d’abord la respiration saccadée du loup qui court, un souffle chaud qui s’en vient caresser ma peau frissonnante et rendue moite par le feu qui consume mon être. Me débattant, j’entends les chaînes cliqueter là-bas, très loin, dans ce monde qui n’est déjà plus le mien car là où je me trouve désormais des hurlements résonnent à mes oreilles. L’appel du loup. Il m’attend, là-haut sur la colline où nous nous retrouvons à chacun de mes rêves. Mais à présent je ne rêve plus. Mon congénère est bel et bien là, je peux sentir son odeur et percevoir ses grognements qui emplissent ma tête. Les sons de sa cavalcade se mêlent bientôt à la vraie vision de sa course au travers de la forêt, magnifique loup slalomant entre les arbres, avec une dextérité folle, ventre à terre, heureux tout simplement d’être libre. Mais lâchant un cri, je me débats dans l’autre monde, mon enveloppe charnelle résistant encore, ne voulant pas changer. Encouragé par les deux acolytes, je me démène tant et plus, mais peu à peu je sens mes forces m’abandonner, alors qu’au loin le loup court, court si vite que j’éprouve le déplacement d’air provoqué par cette course, si proche que je peux presque le toucher. Et la transformation s’opère, aussi naturellement que possible, à la grande satisfaction de Leonidas qui soupire d’aise : j’ai réussi. Je suis désormais un lycanthrope. Souriant à la vue des poils gris clair qui s’emmêlent sur ma peau qui se craquèle – j’ai bien assimilé l’esprit du loup que je viens de tuer – le Grec éprouve une grande joie qui a pour mérite de le faire replonger dans ses propres souvenirs : le jour où lui aussi a dû subir cette difficile et violente intronisation qui vise à donner la force à l’élu de quitter son corps humain, par la colère et la rage. Ce n’est pas un moment agréable à passer, mais hélas un passage obligé de la vie de tout lycanthrope. Bientôt tout cela ne sera aussi qu’un souvenir émouvant pour Gaius. Poursuivant sa métamorphose, ce dernier ne se débat plus à présent. Les deux hommes se sourient, satisfaits, puis quittent la pièce. Le nouvel élu a besoin de calme pour apprécier sa forme animale. Revenu dans le long boyau caverneux qui peuple mes rêves, je navigue dans un monde totalement irréel. Poussant toutes ces personnes qui me barrent l’accès, je les vois se retourner un à un à mon passage, ôtant leur capuche et quelle n’est pas ma surprise de remarquer qu’ils sont tous des loups. À cet instant, dans l’autre monde mes dents poussent, devenant pointues pour finalement prendre la forme d’incisives et de canines animales. Cela me déforme la bouche, au point que je n’ai de cesse de l’ouvrir et de la tordre par la cause d’une grande douleur. Je continue à avancer dans le couloir, d’un pas assuré cette fois-ci, pressé de rejoindre mon but, poussant de plus en plus de monde et me contrefichant de ces hommes-loups qui m’observent. Bientôt je parviens à la clairière et vois le jeune homme blond et si beau, entouré de ses compagnons à quatre pattes. Il me sourit en me regardant parvenir jusqu’à lui. Dans le sanctuaire, mon visage change à son tour, saignant face à la métamorphose : secoué de spasmes violents, celui-ci prend forme animale, devenant poilu, mon nez s’allongeant, mes yeux s’étirant, des oreilles pointues naissant au sommet de mon crâne. Je grogne, bave aussi et parait avoir beaucoup souffert, mais en réalité je n’éprouve plus aucun sentiment, mon esprit étant plongé à mille lieux de là. De toute manière, comme je vais l’apprendre plus tard, la première transformation est la plus pénible et la plus longue. Mais dès que je maîtriserai mes pouvoirs, cela se fera le plus naturellement du monde et en un éclair. — Je me nomme Bleiz, déclare le jeune homme blond en me souriant toujours et d’une voix qui résonne avec puissance dans mes oreilles. Sa voix est à la fois caverneuse, terrifiante et empreinte de chaleur et de musicalité, au point de m’évoquer le son du cornyx. À ce nom, je tressaille. Leonidas m’a parlé de cet être qui n’est autre que l’un des disciples de Cernunnos et surtout le géniteur des lycanthropes gaulois. Il me fixe de ses yeux presque translucides, si beau. J’éprouve à son égard beaucoup de respect et veut m’agenouiller pour lui présenter mes hommages, mais Bleiz arrête mon geste, secouant la tête et tendant vers moi une main amicale. Tombant à quatre pattes, toujours enchaîné, je recroqueville mes doigts dans la terre meuble. Peu à peu ceux-ci se transforment aussi, devenant des pattes. J’éprouve désormais la puissante envie de m’en aller de cet espace trop exigu et étouffant, afin de gambader, ventre à terre, dans cette forêt qui m’appelle. Je déclare à mon tour en serrant la main de Bleiz, une main chaude à la poigne virile : ⸺ Je m’appelle Gaius. ⸺ Bienvenu Gaius, me réplique-t-il d’une voix devenue beaucoup plus humaine, au timbre enchanteur. Veux-tu nous rejoindre ? ⸺ Oui. À cet instant ce n’est plus un humain qui se retrouve enchainé dans le cercle, mais un grand loup gris magnifique, au corps athlétique. J’urine sur le sol, en grognant avec force, puis je me lève sur mes pattes arrière et tendant ma tête vers le plafond de la pièce, je hurle, mon cri se répercutant sur les murs pour s’en venir résonner bien au-delà du sanctuaire. À ce son Leonidas et le druide échangent un sourire : la cérémonie a été couronnée de succès. Mais la conversation qui s’engage alors est loin d’être aussi révélatrice de la joie qui anime leurs cœurs en ce grand jour de naissance d’un nouveau lycanthrope : ⸺ Sait-il quelle est son origine réelle ? demande le vieil homme en regardant les collines enneigées qui s’étalent devant eux, en contrebas. ⸺ Non, répond Leonidas en se perdant à son tour dans la contemplation de ce paysage splendide. Il l’apprendra par lui-même, quand il sera prêt. ⸺ Il le comprendra peut-être avant, réplique le druide. Il n’est pas stupide. À moins que quelqu’un lui fasse remarquer que seul un Celte sert Cernunnos. Il est désormais un lycanthrope de la famille de Bleiz et il doit le savoir. On ne peut vivre convenablement sans connaitre ses racines, mon cher Leonidas, poursuit-il en lui lançant un regard chargé de reproches. Aurais-tu souhaité qu’il en soit ainsi dans ton cas ? Je te conseille de lui redonner son histoire. Rapidement. Le Grec acquiesce, mais au fond de lui il reste convaincu de son fait : Gaius ne doit pas savoir qui il est réellement, sinon le risque est grand de le voir se retourner contre Rome.
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