Chapitre 6 : Un coup de tonnerre
Juin 53 av. J.-C.
Marcus n’avait pu se rendre auprès d’Antonius afin de vérifier s’il se portait bien. Empli de craintes le concernant, craintes hélas renforcées après la sombre découverte en Egypte du corps de Verturius, il pensait plus que jamais qu’Antonius était en grand danger. Mais alors que son bateau venait tout juste d’accoster à Ostie, le port de Rome, un messager était venu lui annoncer que Jules César voulait le voir au plus vite à Samarobriva : la Gaule s’était révoltée et le proconsul souhaitait le retour de son général de cavalerie dans les plus brefs délais. Marcus eut juste le temps de confier un autre message à l’homme, lui demandant de trouver Caius Lingus, son ami chargé de veiller sur le vieux Falerius et de l’avertir du décès de Verturius. Il comprendrait ce qu’il avait à faire : renforcer sa vigilance. Puis Marcus avait embarqué sur une trirème mise à sa disposition par César en direction de Massilia, citée alliée de Rome. Il avait ensuite chevauché durant de longs jours pour rejoindre le proconsul. Lorsqu’il était arrivé à destination, son frère était déjà parti pour Bibracte et ne sut jamais rien du calvaire qu’il avait vécu dans les geôles du camp de Cicéron. César jugea préférable de ne pas lui en parler afin de ne pas le distraire de sa tâche à venir. En effet, il comptait beaucoup sur lui et Labienus pour l’aider à vaincre définitivement Ambiorix.
La nouvelle vient d’arriver et Marcus est sous le choc, tout comme le reste des Romains. Le triumvir Crassus, poursuivant sa campagne contre les Parthes en Syrie, avait franchi l’Euphrate en 54 avant Jésus-Christ. Il avait conquis les villes grecques et, après être retourné sur ses terres, il s’apprêtait à affronter les armées du Roi des Parthes Orodès II.
Au printemps 53 avant Jésus-Christ, Artavazde II, Roi d’Arménie et allié de Rome fit sa jonction avec Crassus. Il lui proposa un long chemin allant de la Syrie en Arménie pour affronter leur ennemi commun. Crassus refusa et préféra opter pour une route courte qui passait par la Haute Mésopotamie. Il franchit à nouveau l’Euphrate à Zeugma, exactement là où Alexandre le Grand était passé : Orodès II scinda son armée en deux et envoya son infanterie ravager l’Arménie pour punir Artavazde de s’être allié aux Romains. Il confia sa cavalerie à Suréna4, son général et lui ordonna d’empêcher les légions de progresser pendant ce temps.
Pris à la gorge, le Roi d’Arménie ne put venir en aide à son ami Crassus, ce qui priva ce dernier d’un appui militaire essentiel. Le proconsul se laissa ensuite abuser par de fausses informations lui conseillant de s’éloigner de l’Euphrate. Les légions se retrouvèrent alors dans une plaine désertique propice au guet-apens. C’était là qu’attendaient les forces de Suréna. Avec 7 légions, 40 000 hommes, 4 000 cavaliers, 4 000 fantassins légers, 1 000 cavaliers gaulois, les Romains semblaient impressionnants face aux 10 000 cavaliers de Suréna, dont une escorte de 1 000 cavaliers lourds5. Mais le Parthe disposait aussi d’une grande réserve de flèches, des renforts mésopotamiens et des unités mercenaires. Utilisant une tactique efficace qui était connue sous le nom de Flèche du Parthe, ses archers faisant mine de s’enfuir pour mieux se retourner et frapper l’adversaire, il surprit les Romains qui ne s’étaient encore jamais battus contre de tels adversaires.
⸺ Quand ses éclaireurs lui ont signalé la proximité de l’ennemi, déclare Marcus à ses amis généraux, relayant ce qu’il avait ouï dire, Crassus a fait ranger son armée sur une longue ligne afin d’éviter d’être encerclé. Puis il a changé d’avis et a disposé ses légionnaires en carré, soutenus par des unités de cavalerie. Crassus commandait le centre, Publius6 une aile et le questeur Cassius l’autre. Ils ont avancé ainsi vers l’adversaire, sans plus attendre. Le 9 juin, les Parthes apparaissaient : ne voyant pas luire leurs armes sous le soleil, Crassus crut l’affaire vite réglée, poursuit-il, parlant avec tant de ferveur que ses compagnons ont le sentiment de voir devant eux les images de cette terrible bataille. Il pensait n’avoir à faire qu’à une avant-garde : les Parthes avaient en réalité recouvert leurs armes de housses. Et soudain les cataphractaires déferlèrent sur les Romains, mais ils renoncèrent à leur charge face au quadrilatère formé par les légionnaires. Les archers à cheval entrèrent alors en action, essayant d’encercler l’ennemi. Crassus contra cette attaque par l’envoi de son infanterie légère vite repoussée par une grêle de flèches. Afin d’éviter l’encerclement, Publius contre-attaqua avec 1’300 cavaliers dont les Gaulois : il parvint à mettre en déroute les archers mais il s’engagea trop loin et se retrouva devant les cataphractaires. Ne pouvant soutenir la charge de ces derniers, il s’est suicidé afin de ne pas tomber en mains ennemies7.
⸺ Publius a toujours su se montrer valeureux, intervient Labienus. Ce n’est pas le cas de cet imbécile de Crassus. Lorsqu’il a été informé de la situation il a bien décidé de faire avancer ses troupes, mais c’était trop tard parce que les Parthes étaient déjà passés à l’assaut, brandissant la tête de Publius au bord d’une pique. Les légionnaires ont été pris à parti à la fois par les archers et les cataphractaires. Ce fut un m******e. Trop abattu, Crassus n’était plus capable de commander et ses officiers, Cassius et Octavius ont réuni un conseil en toute hâte. Ils ont décidé d’une retraite. À la faveur de la nuit, ils ont rejoint Carrhes, abandonnant 4 000 blessés qui se sont suicidés ou ont péri de leurs blessures durant les heures qui suivirent. Le jour venu, les Parthes assiégeaient la ville, termine-t-il la mine sombre.
⸺ Et le 10 juin, Crassus décida d’une nouvelle retraite, vers les Monts Sinnaka cette fois-ci, toujours à la faveur de la nuit, déclare une voix dans leur dos.
Tous se retournent et voient Jules César sur le pas de la porte, le visage plus grave encore. Il parait très affecté par la terrible nouvelle, mais il poursuit néanmoins d’un ton éteint, sous le regard gêné de ses généraux :
⸺ Tous sont partis vers des destinations différentes, divisés. Cassius s’en est allé avec une partie des cavaliers vers la Syrie, tandis qu’Octavius et 5 000 légionnaires s’en allaient vers une autre colline. Crassus était à la traîne avec 4 cohortes. Le 11 juin, Suréna comprit que si ses ennemis atteignaient les hauts plateaux arméniens, il perdait la bataille. Il demanda un armistice avec pour condition que Crassus et Cassius lui soient livrés. Face à ses soldats proches de la sédition, Crassus dut accepter, non sans être conscient du sort qu’on lui destinait8.
⸺ Inutile d’en rajouter, reprend Labienus en voyant la mine défaite de son ami. Nous savons tous ce qu’il est advenu de Crassus9. C’est horrible.
⸺ C’est certain, mais il faut ouvrir les yeux et chercher maintenant à effacer cette infamie, réplique César en affichant un regard dur. Suréna s’est emparé de sept aigles, humiliant à jamais la légion. À nous de relever la tête et de faire oublier au peuple romain ce qu’il s’est passé. Remotivez-vous et partez en chasse, ajoute-t-il d’une voix marquée par la colère. Je veux Ambiorix ! Qu’est-ce que vous attendez ? Arrêtez de me regarder et agissez !
À ces mots tous se lèvent et quittent la pièce. César a raison : l’inactivité ne les aidera pas à retrouver le Sanglier des Ardennes. Tout comme le fait de s’appesantir sur leurs malheurs. Mais le proconsul a d’autres sources d’inquiétude qu’il dissimule à ses amis : cette défaite va avoir des conséquences terribles sur le fragile équilibre des forces à Rome. Il le sait. Elle provoque en effet l’anarchie dans la cité, deux b****s rivales s’affrontant avec à leur tête Milon10 et Clodius11.
Au point de vue politique, le triumvirat perdait un de ses membres et Pompée, en bien mauvais termes avec son collègue après le décès de son épouse12, se distancia encore de César en refusant d’épouser sa petite nièce, Octavie. Il préféra choisir Cornélie, la veuve de Publius Crassus qui était aussi la fille de Scipion13. Le geste était empli de symbole : il se rapprochait ainsi des optimates et s’éloignait des populares, marquant ainsi sa rupture définitive avec son ancien ami. Un autre combat s’engageait pour Jules César, mais pour l’heure il avait suffisamment à faire en Gaule.