2.
L'arrivée au château fut saluée par une fanfare des plus bruyantes mais pas des plus mélodieuses. Les instruments parurent légèrement rustiques aux invitées, mais elles décidèrent de ne pas juger un pays sur la qualité de sa musique. Accompagnées et entourées de leurs hôtes, elles ne communiquèrent qu'entre elles dans un langage légèrement différent du local. Elles n'hésitèrent pas moins à complimenter l'architecte des lieux pour son œuvre : le style était totalement différent de celui de la ville, mais ne manquait pas d'un charme très gothique, qui sembla plaire à l'androgyne.
— Votre altesse, sauriez-vous quels furent les coûts, le nombre d'hommes et le temps que coûta un tel chef-d’œuvre ? demanda-t-elle.
— Eh bien, il fallut presque cent ans entre la conception et l'inauguration, des milliers d'hommes et un prix si énorme qu'il fut décidé par le roi de ce temps de ne jamais le révéler, répondit le monarque.
— Mais n'est-il pas capable d'avoir une estimation....
— Ariane, la coupa Gabrielle, je ne pense pas que ce sire souhaite divulguer des affaires concernant de si près l'état et ses dépenses. Si ce château a été construit, c'est qu'il y avait l'argent pour, et de toute manière nous n'avons ni les capacités ni la place pour construire un tel édifice chez nous, la corrigea-t-elle d'un ton sec et sans appel. Et puis de toute manière, je ne vois pas ce qu'on pourrait bien en faire...
Ariane eut une petite moue triste qui lui donna un air très enfantin qui était en total décalage avec l'image qu'elle avait donnée jusqu'ici, mais n'en révélait pas moins un goût très prononcé pour l'esthétique que la reine ne manqua pas de remarquer. Gabrielle, quant à elle, observait les lieux avec un air critique, cherchant à déceler le moindre secret des lieux, ce que le roi et son premier fils virent. Cela ne faisait guère plus de vingt minutes qu'ils s'étaient rencontrés, et déjà le jeu de la proie et du chasseur avait commencé. Restait à savoir qui était le réel chasseur et ce qu'il comptait obtenir à la capture de sa proie.
Après avoir monté les escaliers, recouverts tout comme le port d'un tapis rubis, ils arrivèrent à l'entrée de ce que le roi surnommait le palais. Mais il n'avait rien de tel, c'était plus un château préparé à la défense qu'un palais savamment construit de sorte qu'il n'ait nul besoin d'être armé pour ne pas être attaqué. Les murs étaient épais, on voyait çà et là des tours d'archers et les remparts étaient constamment occupés par des gardes faisant leur ronde. Ces derniers faillirent à leur devoir pour donner toute leur attention à l'étrange formation, avant que ces derniers n'entrent dans l'édifice principal. Les étrangères ne cachèrent point leur admiration pour ce qui allait être, pour une durée encore indéterminée, leur lieu de résidence.
Les pierres qui formaient le sol et les murs étaient d'un gris sombre, aux murs et au plafond se tenaient des chandeliers de cuivre majestueux. Le plafond, menant à l'étage supérieur, était fait d'un bois que les années ne semblaient altérer. Sur les murs, les tapisseries royales et les tableaux représentant les anciens dirigeants et autres héros de guerre ornaient et décoraient l'entrée d'un somptueux intérieur. Une rangée de serviteurs étaient là, à gauche les filles, à la droite les hommes, classés en fonction de leur rôle dans le château dans un ordre précis : personnel de chambre, cuisiniers, écuyers, femmes de ménage et enfin le personnel d'entretien. On voulait montrer qu'on était organisé, propre, imposant, puissant, fort, ordonné, que le niveau royal était très élevé. Malheureusement, l'effet fut complètement raté.
— Ils s'éclairent encore à la bougie ?
— Moins fort Gabrielle, c'est très insultant ce que tu viens de dire, la corrigea son double. Ils n'ont peut-être pas les capacités chimiques de créer des luminescents !
— Mais alors, ils auraient pu trouver la vapeur avant nous, puisque chez eux la création d'une telle technique semble plus appropriée.
— Gabrielle, maintenant ça suffit, tu fais comme moi et tu observes en silence !
— Soit ! Mais maintenant je comprends pourquoi tu ne voulais pas que ce soit lui qui vienne. Il aurait étalé sa science, peut-être même plus que toi.
— Silence j'ai dit ! s'énerva Ariane.
La royauté prit plutôt mal les messes basses du duo, mais ils décidèrent néanmoins de leur faire visiter les pièces importantes du château. Ils commencèrent par la salle du banquet.
— C'est ici que ma reine se plaît à donner maints bals et rendez-vous mondains. Bien évidemment, en tant que résidentes du château, vous serez invitées à chaque événement. Nous n'installons les tables que lorsqu'il faut manger, c'est une salle multifonction, voyez-vous...
— Ingénieux, commenta la curieuse. L'emplacement des chandeliers est aléatoire ou c'est pour pouvoir installer et enlever des banderoles de manière versatile ?
— C'est un choix, et je suis ravie que vous l'ayez remarqué, répondit la reine. Rares sont les femmes avec assez d'esprit esthétique pour pouvoir remarquer un tel détail. C'est pour cette raison que j'ai fait remplacer les anciens vitraux qui étaient de couleur, ainsi la lumière des jours révèle le véritable ton de la célébration et nous régale avec la chaleur du soleil.
— Intéressant, très intéressant, se contenta de répliquer la blonde.
Pendant ce temps, son acolyte se tenait à ses promesses du mieux qu'elle le pouvait : elle tentait de se distraire du spectacle, mais elle avait une furieuse envie de donner une correction verbale au trio masculin royal qui ne cessait de la fixer, car même Charles s'était mis à le faire de manière très gênante. Gabrielle était une femme libre, et être ainsi épiée ne lui plaisait pas le moins du monde. Mais il fallait comprendre leur curiosité : une femme qui s'habille comme un homme mais qui conserve sa féminité... C'était une sorte de découverte scientifique pour eux. Les habitants de l'île lointaine devaient avoir évolué dans le mauvais sens, quelque chose comme ça. Ils passèrent à la salle du trône, juste après, où cinq fauteuils de velours et d'or trônaient fièrement, imposant la richesse de la famille royale. Là encore, l'effet royal fut raté, mais ce n'est plus une surprise.
— Votre altesse, ne put s'empêcher Gabrielle, est-ce bien de l'or sur vos trônes ?
— Des feuilles d'or, plus exactement madame. Un métal très rare. En avez-vous dans votre pays ?
— Chez nous, c'est un des métaux les plus répandus, il est très bon marché mais peu utilisé à cause de sa malléabilité, on préfère plutôt l'argent, qui est nettement plus résistant et plus au goût de nos mondains, même si nous ne nous encombrons pas de métaux fragiles et préférons le fer ou l'acier, un métal que nous avons inventé. Mais bon, chaque contrée à son propre sens de l'utilité, n'est-ce pas ?
— Oui, parfaitement... Du coup, les boutons de votre... veste...
— Exact, c'est de l'or.
On s'impressionna : ainsi donc leur pays était si riche qu'ils pouvaient se permettre de telles tenues, et quand bien même le métal serait une monnaie courante, dans leur pays, l'or était symbole de richesse et de noblesse sur le territoire étranger. Soudain, la sauvage sembla plus raffinée, même si elle n'en était pas moins une vagabonde, perdue dans la civilisation.
Après avoir étudié la salle en détail, le groupe se dirigea vers les salons richement décorés, aux grands rideaux et peintures majestueuses racontant les divers exploits passés, les bibliothèques désertes et poussiéreuses, sources d'un savoir qui semblait ne pas avoir les faveurs de la mode, les salles de commandes où les rênes du royaume étaient savamment tirées par les politiciens et autres nobliaux qui dirigeaient le pays.
— Vous fonctionnez sous un système royal, c'est bien ça ? C'est le roi qui gouverne votre royaume, aidé de ses conseillers et de ses nobles, demanda Ariane.
— C'est bien cela, mais de manière très simplifiée, répondit le couronné. Nous avons un conseil constitué des personnalités les plus brillantes du pays pour m'aider. J'ai cru comprendre que ce n'était pas le cas chez vous ?
— En effet, notre système est très différent... Mais il reste semblable en certains points. Nous en discuterons une autre fois, le coupa-t-elle.
Enfin, ils arrivèrent dans l'aile réservée aux invités qui, à l'occasion, avait été annexée en leur honneur pour devenir une vraie demeure autonome. Très flattées par l'initiative et la gentillesse de la proposition de prendre en charge toutes les dépenses de la maison et de ses occupants, les étrangères finirent enfin par laisser tomber la pression qu'elles avaient instauré, volontairement ou non. Après avoir longuement remercié la royauté, elles organisèrent la maison à l'aide de leurs compatriotes, loin de les laisser de côté. Puis, une fois assurées que tous avaient le nécessaire pour se vêtir, s’abriter et manger, les deux représentantes s'habillèrent avec des vêtements reflétant de manière plus juste leur rang, afin de montrer clairement que la première impression que les gens avaient eue d'elles était faussée, et surtout, se fondre dans la masse pour calmer les tensions. Elles prirent tout leur temps pour se rendre présentables, bien que leurs standards de beauté soient clairement différents de ceux de la région. C'était étrange, elles étaient sur une terre qui aurait pu être leur maison, au milieu d'un peuple qui aurait pu accueillir leurs amis, mais elles étaient tellement différentes qu'elles avaient l'impression d'être une meute de loups dans la caverne d'un ours. Ce ne fut qu'à l'heure du dîner qu'elles décidèrent de daigner se présenter à ceux qui les avaient accueillies.
On peut dire que le changement était remarquable, pour ceux qui avaient l’œil. Ariane, tout d'abord, avait eu la courtoisie de se vêtir de violet sombre, alliant ainsi le bleu de sa nation et le rouge du royaume, attention très appréciée par sa majesté la reine. Elle n'en portait pas néanmoins un vêtement d'homme : une chemise en soie, un veston avec une montre à gousset en or et argent, sertie bien évidemment. Ajoutez à cela une veste et un pantalon assortis et des chaussures en cuir, sa canne toujours à son bras, et ses cheveux toujours courts et toujours ramenés en arrière. Quant à Gabrielle, la différence était étonnante : elle avait abandonné son chapeau à l'intérieur et coiffé ses cheveux d'une manière plus moderne, en demi-queue et ondulés, le tout agrémenté d'un nœud violet, car sur le choix des couleurs elle avait pris le parti de copier sans honte son amie. Elle portait, à la surprise générale, un corset, un chemisier très moderne avec un joli col, mais malheureusement pas de jupe, toujours un pantalon et des bottes, quoique plus féminines, on aurait presque pu croire qu'elle allait partir en chasse. Elle était parée, contrairement à son acolyte, de bijoux très raffinés d'un métal que les dames n'arrivaient pas à identifier, et sertis d’améthystes. On n'allait pas s'abaisser à dire qu'elle était belle, elle ne correspondait même pas à une vraie femme, mais elle avait une certaine classe.
Elles s'assirent aux places qui leur avaient été attribuées par la reine, qui avait la charge de ce genre de mondanités, aux côtés de la famille royale. Ainsi, Gabrielle, soi-disant cheffe de sa nation, se trouvait entre l'héritier et son paternel, tandis qu'Ariane, jugée plus prompte à parler chiffons, fut mise entre l'épouse et sa fille. Elle fit en sorte de ne pas s'en offusquer, quelque part c'était sa faute si la première impression qu'elle avait donnée n'était pas la bonne. On mangea de bon appétit, le voyage avait été fatiguant et on s'émerveillait de découvrir de nouvelles senteurs et saveurs. Les voyageuses enviaient la culture culinaire dont on faisait l'étal ce soir-là et étaient d'une curiosité qui faisait rougir les cuisinières, fort peu habituées à ce qu'on leur porte autant d'attention. On servit de toutes les viandes et de tous les accompagnements possibles et imaginables, à tel point que les visiteuses ne savaient plus où donner de la fourchette. Elles eurent cependant des réticences face à la magnifique volaille, préférant se servir allègrement de légumes et de viande rouge.
La sauvage discutait politique uniquement avec le père, vu que le fils avait décidé de l'ignorer et de parler avec son cadet, l'esthète questionnait les mœurs de la cour et prenait des cours auprès des deux grandes demoiselles. Les artistes venus ce soir-là s'étaient tous massés dans un coin de la pièce afin d'avoir le meilleur angle pour peindre la scène, ou faire des croquis en vue de réaliser une sculpture des étrangères sans qu'elles ne leur prêtent nulle attention, contrairement aux autres qui se mettaient en valeur et posaient jusqu'à en être presque ridicules. Alors qu'on amenait la deuxième volée de volailles, comme la cour aimait la surnommer, le premier mot s'échangea entre Louis et Gabrielle.
— Pourriez-vous me servir un verre d'eau s'il vous plaît, madame ?
Ne prenant même pas la politesse de lui répondre, elle le servit et écouta à peine son remerciement. Or, s'il ne se gênait pas pour ignorer, il avait une sainte horreur d'être ignoré, surtout quand il essayait d'établir un contact.
— Les femmes de votre pays sont-elles toutes aussi désagréables ou est-ce un trait de caractère purement personnel, s'énerva-t-il.
— Je vous demande pardon ? répondit fermement son interlocutrice.
— Louis ! siffla son père.
— Vous êtes une femme de la haute noblesse, si on peut qualifier votre mode de fonctionnement comme tel. Pourtant, bien que votre parler corresponde à votre rang, vous agissez comme une vulgaire marchande de poisson.
— Je ne vous permets pas de parler de moi de cette manière ! Si j'ai décidé d'agir envers vous de cette manière, c'est que votre comportement envers ma personne m'a déplu et que je voulais que vous compreniez cela au travers de mes actions, ce qui n'a pas visiblement été le cas !
— Et bien excusez-moi d'être surprise de rencontrer une femme avec des mœurs si différents des miens ! Comment auriez-vous réagi si la situation avait été inverse ?
— Je m'y attendais, à vrai dire, c'est pourquoi je suis aussi aigre : votre mode de fonctionnement ne me convient pas, tout comme votre mode de pensée ! Si c'était vous qui étiez venu dans mon pays, j'aurais agi en conséquence et aurais fait en sorte que vous puissiez vous intégrer au mieux, comme tout bon hôte se le doit, et je me permets de dire que de mon point de vue, c'est vous qui avez un comportement inadéquat, à m'insulter alors que nous ne nous connaissons que depuis quelques heures, s'emporta-t-elle.
La petite se leva, geste auquel réagit immédiatement son bras droit.
— Gabrielle ? Qu'est-ce qu'il se passe ?
Pour éviter d'offusquer leurs hôtes, mais surtout pour qu'ils ne comprennent pas ce qu'elles avaient à se dire, leurs deux demoiselles se mirent à parler dans leur langue natale, à une vitesse que même un linguiste ne pourrait suivre. On parlait sec, on parlait sans arabesques, et pour vous faire un résumé, Gabrielle se plaignait, et Ariane essayait de comprendre pourquoi. Quand ce fut le cas, la moutarde lui monta au nez.
— Votre altesse sera surprise de savoir que son fils a insulté la femme qui pourrait déclencher une guerre si puissante qu'elle ferait disparaître votre cher pays de la carte.
— Tu as fait QUOI ? s'emballa le roi en lançant un regard furieux à Louis.
— Parfait moment pour s'éclipser, finit par dire la blonde, qui se leva sans plus attendre et quitta la pièce au pas de course accompagnée de son amie.
Le reste de la soirée fut fort agitée : Henry accompagné de son escorte et son héritier partirent très vite vers la salle du conseil, et il n'y a pas besoin d'être passé dans les parages pour savoir que la nuit fut très mouvementée. Les deux étrangères, quant à elles, ne donnèrent pas le moindre signe de vie, bien que leur aile fût agitée par les allées venues de matelots qui semblaient avoir du mal à dormir. Les servantes affectées à l'entretien de la maison racontèrent aux cuisinières que ces dames avaient refusé qu'on les dérange et avaient parlé dans une langue étrange pendant des heures avant que l'une d'entre elle ne finisse par regagner ses quartiers.