2 – Mourir un peu-1

3033 Words
2 – Mourir un peuJ’inspirai l’air tiède. Au-dessus de moi, les deux lunes sœurs éclairaient la ville basse, y créant des ombres doubles. À l’horizon s’ouvrait sur un ciel vert la mâchoire des monts Kearsen hurlant en silence à la face des lunes, cherchant peut-être à les gober. J’avais craqué moi aussi, bien plus vite que je l’aurais imaginé. Keith était le plus fort, Keith était trop fort. Il allait mourir bien sûr, bientôt, et il le savait, il en profitait. Une onde de polyphaseurs envahit l’espace, s’échappant de la salle-bulle où le spectacle se poursuivait. Des sons riches en spectres harmoniques déchiraient la nuit, lancinants comme un chœur de cromornes anciens ou un big band infernal, abyssal, insane. J’avais bousculé, sans la voir, la petite sœur Lutine qui m’avait tendu les bras à ma sortie, faisant voler sa cape sur ses seins de fillette à peine pubère. Je l’avais jetée à terre, dans ma hâte. Sans m’excuser. Je vomis contre un mur bas où d’autres, avant moi, avaient payé leur seconde obole au spectacle. Est, ouest, sud. J’étais l’un des derniers à réagir, j’avais tenu bon. Les rangs s’étaient clairsemés. Décimés, ils n’étaient plus habités que de spectres amorphes trop effondrés pour songer à bouger, frappés à cœur, n’écoutant plus, n’entendant plus. Ils avaient atteint l’état de transe attendu, et ils avaient payé pour ça. J’avais parcouru les rangs désertés au pas de course, poussé par un flot de bile puissant qui montait, hanté par une ultime vision de la travée nord encore remplie aux trois quarts, celle des condamnés. Celle de STYx. L’une des Lutines s’approcha – l’autre, cette fois. La première devait avoir gardé sur son flanc l’hématome reçu lors de ma fuite éperdue vers l’air du dehors, qu’avait à peine ralenti son corps d’enfant. La nouvelle venue posa une main trifide sur mon épaule, puis me caressa doucement le visage. L’un de ses doigts inquisiteurs sécha une larme sur ma joue et descendit, comme s’il cherchait à se blottir dans la commissure de mes lèvres serrées. Geste d’apaisement ? Ou, à l’opposé, geste calculé, de p**e consciencieuse et aguerrie, destiné à ouvrir les défenses d’un client stressé ; geste d’invite à rejoindre la salle – ou à rejoindre ses bras, en attendant ? Je fis non de la tête, et me retournai. Ses yeux de chatte avaient les mêmes reflets verts que la nuit ; ils se firent suppliants, presque émouvants : ceux d’un enfant mendiant une miette de pain ou d’amour dans une ruelle sombre, comme elles savent faire. Sa peau gris-jaune-rose était tiède, douce d’aspect, satinée, lisse comme un sein. Je le savais, car je venais de lui saisir un bras et de l’enserrer entre mes doigts, exprès, pour lui faire mal, et pour qu’elle aussi sache – qu’elle s’en souvienne et en garde la marque visible dans sa chair – que c’était assez, que je n’étais plus à acheter, par son sourire faux de tendre Lutine, sa pitié, ou même son c*l. Elle émit un petit cri pareil à un o*****e à l’envers, arracha son bras à ma poigne et recula, les yeux agrandis par la douleur ou la peur. Elle secoua la tête, replia sa cape sur son ventre rond, murmura au vent quelques mots hachés – d’excuse ? – que je ne compris pas, vite couverts par une nouvelle nappe sonore échappée aux polyphaseurs. Puis s’enfuit vers la salle, la sortie où l’attendait peut-être déjà un autre navigateur-épave venu d’un sud en déroute, déserté, effondré, un être à la dérive qui chercherait le réconfort sur son épaule, entre ses bras ou dans la tiédeur de son s**e exotique avant de s’enfuir ou de tenter, magnétisé et tous ses repères enfuis, une nouvelle entrée vers la scène. Moi, j’avais abandonné. Keith était une d****e dure. Il faut savoir s’arrêter quand on a un boulot, une carte de presse, une vie et des projets à mener à bien. Et puis, je pouvais le retrouver chez moi quand je voulais, via les tridiCDs. Ça n’était pas la même chose, bien sûr. Un tridiCD n’est qu’un enregistrement poli, un objet décoratif et de consommation courante, sans angles vifs, banal, et banalisé. Et l’on en connaît par avance les aspérités, on peut le choisir, le filtrer, l’arrêter aussi : Pause, ou Stop, d’un geste. Alors qu’à l’opposé, un concert, un live est un flux irrépressible. C’est subir, ou sortir. Je décidai de marcher. L’espace libre alentour et le vent léger étaient les bienvenus, la seule contrainte que je puisse supporter à l’issue de l’étau mental que je venais de subir de mon plein gré. Les rues n’étaient pas vraiment sombres, à cause des deux lunes immuables qui conféraient à la nuit sa tonalité inimitable, une semi pénombre frustrante pour certains visiteurs de passage. Ils ne restaient pas. Venant d’une Terre où tout est contrastes, ils disaient qu’un paysage, qu’une ville, ne sont que la moitié d’eux-mêmes s’il n’y a pas la nuit. Mais la nuit est affaire de convention, ou d’ambiance, bien plus que de lumière, leur répondait-on, et ils finissaient par l’admettre du bout des lèvres, avant de repartir sur leur monde natal, consolés par la beauté hiératique de l’étrange regard lumineux des lunes jumelles qui descendait en pluie, de là-haut. Je passai devant un cabaret louche, d’où sourdait un arrangement jazzy d’un air qu’avait aimé Silvo, autrefois. Je ne voulais pas entrer. Pas assez d’air, trop de notes, trop tard aussi. Un aérotaxi passa, détectable à son souffle plus tiède que la nuit verte et à une ombre plus épaisse, l’espace d’une seconde. Rapide, il roulait pile sur l’axe de la chaussée vitrifiée, mais il m’avait évité sans peine. Sonar frontal… Léger drone d’hyperfréquences dans l’oreille gauche ; je soufflai, en me pinçant le nez. Plop. Et la musique reprit le dessus. Électrojazz à nouveau. Silvo. Comment s’appelait cet air, déjà ? Le souvenir de Silvo me submergea. Silvo disparu, mort malgré le timbre – ou serait-ce à cause de lui ? Où résidait la vérité thérapeutique, entre soigner et abréger les souffrances finales d’une victime ? Le visage, les yeux de Silvo, abyssaux, à s’y perdre jusqu’en des profondeurs interdites. Un an plus tôt environ, Silvo encore lui-même, Silvo intact, Silvo avant STYx, ou presque. En vérité, je n’avais jamais su quand le mal s’était logé en lui, exactement, puisqu’il s’était enfui sans un mot, avec son secret. Silvo. Nous nous étions rencontrés par hasard, comme toujours en amour, lors d’un voyage professionnel. Un plan débile que m’avait imposé le journal : une course de catafoils solaires sur les océans blanc-rose de l’atoll de Tycho l’aquatique, un sujet à couvrir pour des raisons publicitaires, autant que sportives. Il y avait, en effet, cette grand-voile à trame holographique qui équipait les catafoils géants ; un support idéal pour afficher, environné de mousse rose à l’infini, tout ce qui peut s*******e dans la galaxie ; une sorte d’écran géant laminaire, mobile, rapide, tout juste creusé par près de cent nœuds de souffle puissant. J’avais pris l’aéroscenseur côtier avec ses nacelles ludiques et rondes, gros bonbons luisants s’enfilant sur leur axe-support aéromagnétique telles de grosses perles habitées : une rose, une vert fluo, une cerise, une opale, une passion-mangue, etc., idéales pour longer les rivages fractals de Tycho IV à trente mètres d’altitude. Trajet aléatoire, tel un télédrone qui suivrait les avancées de dunes presque sensuelles, les criques plus abruptes, les bancs de sable d’un rose-rouge violacé ; ribambelles de mini-satellites-chercheurs scotchés au relief du parcours, au ras de la mousse. Formule idéale les bons jours, ceux où l’on a la chance de voyager seul ou, sinon, de tomber sur des passagers moins lourds que celui-là. Il y avait fallu que je trouve ce gros plouc sur mon chemin ; un touriste pur jus, attiré par la foule de spotters venus mater le public des catafoils et, avant cela, mater le maillot tendu et humide des groupies des champions ; le genre de type qui comptait sans doute se faire l’une d’elles dans la nuit émeraude, en lui laissant voir juste ce qu’il fallait de sa carte de crédit CodExpress. Un Terrien d’origine, et qui aurait mieux fait de rester chez lui. L’homme était en short, un short à grosses fleurs, moulé sur son gros c*l flasque ; il fallait voir ça ! Aussi assorti à sa graisse qu’un crachat sur un holodallage de Lukas VanHobst ! Il n’avait honte de rien, ce gros sac à viande : ventre de bouddha, poitrine de vieille Lutine, corps feuilleté à replis, tout en largeurs, en c*l et en seins gélatineux ; tout en superflu, en somme. Rien de personnel contre les obèses, mais il est difficile de supporter qui l’est viscéralement, dans son comportement et dans sa tête, et le porte sur lui, étalant sa graisse en surplus comme on étale sa bêtise. En entrant dans la nacelle quadriplace, l’homme m’avait bousculé. Exprès, ou par un débordement incontrôlé de ses boursouflures adipeuses ? Il est vrai qu’il ne pouvait m’éviter sans en faire l’effort, sans ramasser une seconde ses bourrelets et faire gaffe à sa trajectoire. Était-ce trop exiger de lui ? En tout cas, il n’avait pas apprécié que je ne m’excuse pas, moi. La meilleure façon de pas avoir à s’abaisser, en somme : attaquer le premier, tactique payante quand on est le plus fort. Fort, il l’était, fichtre… Cent trente kilos au bas mot – en équivalent grav. Terre, bien sûr. Pas de muscles, mais de l’inertie à revendre. Et, je l’aurais parié, l’indispensable CodExpress en poche, ensevelie sous le massif de fleurs distendues. À ce moment, je n’avais pas encore noté le troisième passager assis au fond de la nacelle, sur l’un des plastomoules assortis à la carrosserie grenat fluo. Masqué par le volume du Terrien qui aurait fait tanguer la nacelle d’un seul claquement de ses doigts boudinés. Derrière le monstre d’importation, l’inconnu se leva sans hâte, d’un glissement quasi reptilien. Je me demandai ce qu’il nous voulait. — Je pense que ce monsieur apprécierait que vous lui présentiez vos excuses, suggéra-t-il, s’adressant à la baudruche terrienne. Vous l’avez bousculé, il me semble. Comme indifférent, mais un regard brûlant qui ne trompe pas. Lui non plus n’aimait pas voir les ploucs friqués envahir son territoire. J’esquissai un sourire gêné, jetai un regard vers le gros type dont les poings s’étaient crispés, puis vers l’autre à nouveau. Étrange, très fin, élancé, autant qu’un Terrien qui aurait grandi ou vécu longtemps en orbite et compensé sa carence de développement musculaire par quelques années de séjour gravifique sur Ariel II, ou par un body-building discret, tout juste thérapeutique, préservant la souplesse de sa silhouette, d’une grâce absolue. Dreadlocks sur tignasse blonde, des yeux d’un tel bleu qu’il restait décelable à travers les polaréversibles. Et un T-shirt assorti, océan, mais océan terrestre, d’un deepblue profond, et non pas ce rose guimauve fondue, habituel sur Tycho, qui vous colle à la cervelle comme à la semelle une friandise laissée au grand soleil. — Hum, ce n’est rien… balbutiai-je, afin d’atténuer la tension palpable qui venait de monter dans la cabine. Or le plouc ne l’entendait pas de cette façon. S’était-il senti agressé, ou n’avait-il pas l’habitude qu’on lui résiste ? Il n’allait quand même pas s’acheter le silence de l’autre passager, voire le mien, à coups de carte CodExpress ? — Cet homme m’a bousculé, vous vous trompez de cible, mon jeune ami, sortit le Terrien pur jus, gluant et condescendant, comme s’il s’adressait à un vendeur de tychopapayes trop entreprenant dans les rues de Kearsen-City. L’autre secoua ses dreadlocks en signe de dénégation – premier signe d’agacement ? Puis il ôta ses polaréversibles, lentement. Incroyablement, ses yeux restèrent tout aussi bleus. Bleu naturel, chromogreffe, lentilles ? Peu importait. — Tu l’as bousculé, gros tas, toi. Et tu pourrais donc t’excuser ; ça coûte moins cher de faire ça gentiment que de se sortir une p**e à Pinkkoconut Grove, non ? De la façon dont il l’avait prononcé, ce n’était pas une insulte, mais un fait énoncé sans passion, sauf ce trop-plein de bleu marin dans les yeux, comme une plongée profonde. Je n’ai rien vu venir, juste vu le bras droit du Terrien glisser vers la poche de son short, y plonger comme pour… mais n’ayant pas le temps d’en ressortir, avant l’impact. Aperçu la silhouette aux dreadlocks tassée un instant sur elle-même, puis une paume ouverte cueillant le monstre adipeux au creux des reins. Vu l’amas de graisse s’écrouler, gémissant, éructer, en manque d’oxygène, chialer enfin, se tenant le côté, presque suppliant, langue sortie, et sur les lèvres une bave mousseuse presque rose, bientôt rouge. Sonné pour de bon. Vexé plus encore. Et je venais d’apercevoir l’objet tombé sur le sol : un mini bâtonnet anthracite, dont je ne connaissais que trop l’effet en défense rapprochée : un innerveur ! Ce gros plouc se baladait avec en poche un innerveur, un modèle militaire à surtenseur, réservé aux flics et à l’armée. Peut-être avait-il une licence ; il en était capable, avec sa tête de politico-friqué pourri jusqu’à l’os, sous la graisse. — Chaud, hein ? lança le dreadlocks blond, tout en rajustant ses polarêv’ sur son visage et me tendant la main. Enchanté, je m’appelle Silvo. Et toi… ? Le début de la compassion, celle qui lui coûterait sa peau. C’était tout Silvo, déjà. L’autre avait fui sans un mot, dès qu’il avait pu remarcher. Monté dans un bonbon voisin, autre couleur, autres passagers, pour ne pas perdre la face. Silvo était resté. Personne d’autre dans la nacelle. Nous sommes arrivés ensemble à Pinkkoconut Grove, déjà amis. Il avait eu le temps de me raconter deux trois pages essentielles de sa vie d’errances, pendant que la nacelle remontait le vent au ras des micro-fractales, survolant les champs dérivants de mousse côtière. Le temps, aussi, de m’expliquer sa recette, je veux dire sa façon si expéditive de traiter l’incident avec ce gros plouc : « Je m’essaie au Tai-Kueong à l’occasion. Et j’entretiens le coup d’œil, ça fait partie du concept ». Il m’avait expliqué que le Tai-Kueong était un art martial d’origine terrestre, qui avait été enrichi sur Ariel II, c’est-à-dire adapté à une gravité de deux g et quelques. Vous voyez le défi ; ça expliquait la souplesse féline du corps de Silvo, et les épaules puissantes, tout cela pour compenser une gravité redoutable sans y perdre la grâce, jamais. Ça expliquait aussi la réaction et l’œil bleu marin, si vifs, pour détecter – deviner ? – cette saleté d’innerveur, avant même qu’il puisse le voir. Ça expliquait aussi sa façon divine de f***********r. Comme si, sans cesser de sourire, il pouvait se plier sans effort apparent à des mouvements à jamais interdits au commun des mortels, se tordre, se tasser, s’étirer, rien à voir avec l’inertie exaspérante de tous ces ploucs de passage. Coup de foudre, réciproque, immédiat. Pourquoi, et pourquoi moi ? Qui peut décrire, après coup, la logique interne de cette alchimie ? Et pourquoi chercher, alors que le temps est forcément compté, toujours ? Notre lune de miel sur Tycho IV, nos corps roulant dans l’océan de mousse rose des plages de jaspe, et le son des vagues éclatant sur la roche corail creuse, Silvo, alternativement lointain et proche, comme de f***********r sous la mer, de caresser une conque marine dans son intérieur secret, là où la torsion de sa spirale de nacre sait engendrer des harmoniques inouïs, intimes, des chants d’une galaxie minérale, de poche, et si fragile. Le point G d’un coquillage et celui d’une musique intérieure, tout à la fois. Silvo. Ce nom lui allait comme un gant, une peau de cétacé. Pour cette senteur de feuilles, de jungle après l’averse – après l’amour ; cette vigueur souple d’arbre-liane ; ce délié absolu des mouvements, celui de la feuille qui laisse s’écouler la pluie avec grâce, se détend, puis reprend sa forme initiale au soleil ; pour cette danse de tout le corps, héritage du Tai-Kueong, qui était aussi celle d’une algue dans le courant, d’une holoméduse dans son élément subaquatique. Laminaire. L’archipel de Tycho était à cette constellation ce qu’étaient à la Terre les îles touristiques encore « fonctionnelles », encore ouvertes au tourisme de masse. Même ambiance chaude, exotique, afrocréole dans les sons, et bordée de tous les dégradés imaginables de rose et de mousse ; balnéaire, artificielle, débilitante avec, partout, des détenteurs de CodExpress en groupes compacts, luisants tels des Maillol en goguette, venus y promener leur gros c*l à holorayures ou à fleurs et afficher au soleil leurs seins graisseux. Rassurez-vous, les maigres ne valaient pas mieux dans leur genre. Silvo n’aimait pas non plus, bien qu’il ait recopié le meilleur de leur look avec ses holoT-shirts destroy, ses polarêv’ deep ocean, et ses dread-locks blond paille de faux rasta. — Débile, ce spectacle de catafoils, de la pub sur de la mousse. Pourquoi fais-tu ça, mon vieux ? Pourquoi joues-tu le jeu de cette course au fric ? m’avait-il jeté, dès que nous fûmes à Pinkkoconut Grove, dès qu’il avait compris que j’étais là pour suivre la course. J’avais haussé les épaules, malheureux de le décevoir. J’en avais moi aussi horreur, des catafoils publicitaires, avec leurs holovoiles qui vous balançaient leur sauce gluante à holomessage sur fond de ciel rose pâle. Mais j’avais un métier, une carte de presse ; il fallait que je vive, que je suive, que j’enregistre, que je rende compte, que j’assume. C’est pourtant ce jour-là, notre premier jour ensemble, que nous entendîmes pour la première fois ce morceau électrojazzy. Je me souviens que nous n’en avons jamais su le titre. Peu importe le flacon, disait Silvo. L’ambiance suffit, et l’ivresse, pour la musique, ou pour l’amour ; alors pourquoi les mots, pourquoi parler. Je l’entends, ce soir, ce jazz lancinant, porté jusqu’à moi par le souffle de la nuit verte. Kearsen-City. Raccourci saisissant. Silvo. Porté par un saut d’un an dans mon passé maudit. Je ne peux plus ne pas me souvenir de notre ultime rencontre, ultime et tragique. Celle au nom de laquelle je m’astreignais désormais à suivre les concerts de Keith. Silvo aussi connaissait Keith et sa musique à la tonalité inhabituelle, bien que Keith n’eût pas encore acquis l’aura mystique qui lui est venue – avec le mal ? Par STYx. Il n’était encore qu’un musidancer très doué. Je l’accompagne désormais à la trace tel un fan, ou un illuminé. Pour comprendre (ou tenter de…), avant qu’il ne meure lui aussi, vivre une poignée de ses derniers instants, souffrir avec lui, un peu, même si ce n’est là qu’un spectacle, un concert. Pour comprendre, enfin, ce que je n’avais pas su capter à temps chez Silvo, ce qu’il avait emporté, mais ne m’avait pas autorisé à vivre avec lui. Sa déchéance, sa mort déjà en route. Tenter de comprendre STYx du dehors, sans y succomber ! Silvo m’avait quitté, après trois mois de bonheur total : Tycho IV, les anneaux-mondes d’Ariel Prime, les satellites du Taureau, Blue-Moon… Trois mois seulement, entrecoupés de quelques reportages, car je ne pouvais couper tous les ponts avec le journal. J’avais pris tous les jours de congé possibles, profité de toutes les opportunités de rester ou de partir ensemble, triché avec le journal à l’occasion, louvoyé entre l’interdit et le tolérable. Pour Silvo, pour nous deux. Il m’a quitté sans un mot d’adieu, tel un assassin d’amour, un passager clandestin, un voleur de bonheur, un souvenir enfui. Un amour trahi. Dès qu’il a su que STYx l’avait rattrapé. Malgré la grâce marine, malgré l’amour et la force intérieure née du Tai-Kueong. Oh, Silvo. « Je ne veux pas savoir à l’avance ce qui va m’arriver, je veux me battre, pour que cela n’arrive jamais ! Même si… » (Keith – extrait-murmure de l’un de ses spectacles) Avaient suivi quelques jours d’errances solitaires, d’interrogations sans fin, de doutes me concernant. Et j’avais fini par deviner que c’était STYx qui me l’avait emporté. Partir sans un mot, sans un message, avait été le choix de Silvo, le seul raisonnable : ne pas m’imposer la compassion, et la contagion avec, à la clé, la mort partagée. J’avais fini par l’admettre au fond de moi, par-delà la douleur et l’absence intolérable. Parce que STYx brisait tout. STYx brisait les amitiés, les amours, les couples, tel le nôtre qui avait failli naître. Cela se savait, cela arrivait tous les jours sur ce monde, à cause de STYx, la grande faux qui tranchait les liens entre les âmes, avant de faucher aussi les corps.
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