Je ne l’ai revu que six mois après sa fuite. Une seule fois, par ma faute. Silvo.
Je venais de sortir de l’aérostation. Temps clair, malgré les nuages verts accrochés aux crocs sanglants des Kearsen. Clair, comparé au défilement glauque du subtunnel sous la ville-fleur, chlorophyllienne. Léger éblouissement, le temps que les polalentilles compensent, puis vert tout à coup plus sombre, nuances de bronze antique. Deux minutes de marche jusqu’à la façade d’alu-miroir du journal. J’engageai ma carte de presse dans la borne de contrôle.
Au même moment, on me saisit le bras. Force terrible dans les doigts que je sentais décharnés, et un tremblement insolite que j’attribuai d’abord à une sorte de rage contenue. En réalité, c’étaient les stigmates d’Ariel II l’écrasante, gravité deux. Je n’avais rien vu venir. Que me voulait-on ?
Je me retournai d’un bloc, prêt à frapper l’importun qui… Mais n’aperçus qu’un clochard des bas quartiers de Narghaï, identique aux autres. Crasseux, efflanqué, banal, hormis une lumière trop intense dans le regard, d’un bleu délavé. Qu’avais-je donc de si fascinant pour lui ? Que me voulait-il, ce type ? De l’argent, un regard en retour, de la… pitié ? Mon bras prêt à frapper retomba d’un coup, telle une holovoile déréglée lors d’un empannage.
Rien de tout cela. Silvo, c’était Silvo, il était revenu ! Je le savais, ça devait se produire un jour, fatalement. M’avait-il suivi ? Et depuis quand, comment ? Par le subtrain ?
Silvo. Depuis le mal omniprésent, j’avais su éviter le pire dans ma vie quotidienne : foules compactes, ruelles sombres dans Narghaï la verte, fronts fuyants, porteurs de timbre. Tous les signes présumés de STYx. Surtout éviter d’y perdre mon âme, quand j’avais perdu déjà le corps-liane de Silvo. Or c’était une attitude à double sens ; gagner chaque jour contre le mal, c’est aussi refuser toute pitié et se damner sans rémission. Juste un pli à adopter, une étrange façon d’envisager une relation minimale, codifiée, avec les autres et le monde. Bien sûr, je pouvais l’accepter, s’il ne s’agissait que du reste du monde, de la foule, des anonymes… Mais je pensais ne jamais retrouver Silvo dans ce monde-là ; je pensais ne jamais le revoir, après ces mois de silence, d’absence. Si longtemps après. Presque une vie, à la vitesse où elle s’en va ! Silvo, dans cet état. Car sous les coups de griffes du mal, son corps, ses joues, sa chair, sa vie presque, avaient fondu. Et Silvo n’était plus qu’une ombre de lui-même.
STYx ?
Face à face sous la façade-miroir, prismes de ciel vert nous entourant tel un décor de théâtre, de tragédie antique. M’y avait-il attendu, guetté, espionné ? Et ce depuis plusieurs jours, qui sait ? Il savait où je travaillais, sauf certains jours d’absence pour cause de reportage lointain. Il m’avait reconnu tout de suite, car je n’avais pas changé, malgré la peine et la solitude consentie, qui ont au moins l’avantage de me préserver du mal qui rôde, ici. Il m’attendait, il m’avait reconnu le premier. Avait-il oublié la Règle Absolue des « positifs »… et oublié leurs droits, c’est-à-dire : plus rien ? Pour revenir, et rechercher ainsi le contact, il fallait qu’il ne se soit souvenu que du passé : Tycho, Pinkkoconut Grove… De jours enfuis, aspirés vers le passé comme s’ils avaient juste été rêvés. Or, rien d’aussi irréversible que STYx n’aurait dû séparer nos routes, depuis les plages-conques, les nacelles-bonbons, les…
Troublé, gêné, un brin honteux aussi, je réfléchis. Qu’espéraitil, aujourd’hui ? Ma pitié fraternelle, le partage de ses souffrances ultimes ? Il se disait qu’en phase finale, STYx s’en prenait aussi au cerveau et à la raison, faisant perdre aux « positifs » le contrôle de la seule règle qui fût incontournable pour eux : éviter le contact, et le risque de compassion !
Silvo en était donc rendu à transgresser l’interdit majeur ? Le fou ! Il ne disait rien, ne demandait rien, mais je savais, par ses yeux, double mare d’un bleu croupi, ciel éteint, déjà morte. Silvo hésita, jeta un œil inquiet alentour. Nous étions seuls. Il se jeta sur moi, avec les yeux. Son corps figé, en arrêt, lamentable, efflanqué, il me dévorait des yeux, depuis la trop faible distance nous séparant, et je percevais son souffle doublement raccourci, par STYx, et par l’attente, digne encore, mais prêt à tout pour prolonger l’instant et saisir sa chance de… de quoi, au fait ? De partager STYx ? Silvo marqué par le mal, prêt à m’offrir un b****r empoisonné ? Non, ça n’était pas dans sa nature que de se venger ainsi du monde et de ceux qui lui survivraient. Pas Silvo !
Je sentis, un instant, mes défenses internes se craqueler, s’effondrer avec une lenteur mortelle. Tour de glace, fondant sous le souffle rauque des souvenirs brûlants. À cette idée, la panique afflua et mon dos se noya d’une sueur glacée, trop vite apparue : dangereux signes avant-coureurs d’une faiblesse interdite. Rien qu’un instant… STYx ? Non ! Pas moi !
Alors que me fouillaient ses yeux délavés d’une profondeur de fosse marine, je me ressaisis enfin, juste avant que le poids de notre passé commun n’afflue en moi et n’arrête mon bras. Je frappai. Comme un fou, comme un sourd, je le frappai au visage, aux tempes, au thorax, au ventre, dans un déferlement d’énergie charriant la haine aveugle, l’oubli de soi et de lui. Ô, la mousse de Tycho, rose, répandue sur nos corps ! Noyer tout indice des souvenirs enfouis, encore vivaces, déjà perdus. Je frappai, impitoyable envers moi-même, jusqu’à ce que Silvo s’effondre sur le sol vitrifié, le front meurtri, les lèvres gonflées, les arcades éclatées pissant le sang… Toujours silencieux sous le poids de sa faute inavouable : avoir tenté de m’attirer, de me corrompre. Il n’avait même pas tenté de se défendre, ni d’user des pouvoirs du Tai-Kueong pour éviter les coups. Lorsqu’il ne bougea plus, je m’enfuis. Intact, sauvé, vainqueur de STYx, et sous le coup d’une colère brutale née de la violence de l’acte, afin de me justifier après coup. Pas encore bouleversé, juste essoufflé, la sueur rédemptrice du sportif après l’action, après la victoire arrachée à l’adversité… Intact !
STYx ne m’aura pas. Pas moi !
Silvo. Oh Silvo, qu’ai-je fait, que t’ai-je infligé pour sauver ma peau ?
Ce n’est qu’après ma course éperdue, sans jamais me retourner, fuyant ce lieu maudit afin de gagner une distance d’innocuité, que je m’effondrai à mon tour. Bien plus sous le poids d’une honte tardive que de ma course trop brève.
Je ne revins sur place qu’une heure plus tard, l’esprit en déroute. J’avais erré dans les rues, n’osant revenir au pied du building-miroir. Y gisait-il encore ? Je ne pouvais éviter les lieux plus long-temps, il y avait mon travail, un rendez-vous raté, un retard à justifier, inexcusable. Tout cela le temps d’une heure de vie pour Silvo, à peine partagé.
Il n’y était plus. Avait-il été ramassé par une patrouille ? S’était-il sauvé par ses propres moyens ? Avait-il fui vers une cache secrète pour y enfouir sa honte et sa déception ? Pourquoi avait-il voulu me revoir après six mois d’absence sans excuse ni message, déjà condamné, déjà vaincu ? À l’image de nos amours, assassinées en une poignée de secondes de violence, d’urgence vitale, de non-compassion délibérée. Amours assassinées par STYx, puis par moi.
Journée horrible : j’avais annulé mes rendez-vous, incapable de penser ou d’une action sensée. Faut-il bannir toute pitié par où saurait s’insinuer STYx, et laisser son humanité derrière soi pour rejoindre la caste des survivants, ceux qui ne peuvent que se souvenir et pleurer leur humanité perdue ?
STYx. On l’a décrit comme une malédiction nouvelle pareille à celle des Écritures, étrangement circonscrite et réservée à ce monde verdâtre, une frappe chirurgicale, une punition divine, transmissible aussi.
STYx, l’invisible, l’insidieux. L’Ultime ?
En surimpression de l’ultime souvenir de Silvo me revenaient les exorcismes baroques que j’avais vus, un jour, inscrits à la bombe sur un mur de la ville haute, stigmatisant l’unique issue au mal. Lettres de sang tracées à la hâte, formules préventives lapidaires, incantatoires, formules expiatoires de la peste nouvelle. Elles dérivaient du terrifiant constat qui s’imposa, dès que tombèrent les premières victimes de STYx, les plus faibles d’entre nous, les plus sensibles, les innocents, en somme :
vivre est sans pitié
mourir est une faiblesse
compatir, c’est souffrir avec
partager, c’est mourir, un peu
STYx rend plus forts ceux qui savent l’éviter, tuant en nous toute humanité et toute compassion, en contrepartie.