3 – Procès-1

3039 Words
3 – ProcèsMalgré STYx, ou avec STYx, la vie continue pour les autres. Or je suis du côté des vivants, j’ai survécu, je suis toujours au journal. On ne m’a pas viré, malgré une passe difficile ; une à deux semaines à errer tel un zombie, incapable de penser, de parler, de pondre un holoarticle correct, inapte à toute vie sociale. Pâle, revivant les souvenirs d’un corps-liane souple comme un air électrojazzy sans titre. Excuses murmurées, lorsque je n’étais pas à la hauteur ou que le silence se faisait trop lourd, un peu trop vagues et allusives, néanmoins acceptées : « Perdu quelqu’un, famille proche. Imprévisible, désolé. » Mais ça n’était de la part de mes collègues qu’une compassion de pure forme, professionnelle et sans risques pour eux, entre politesse, tolérance et laxisme. Étaient-ils dupes à ce point ? En revanche, en accord avec la direction du journal, j’avais cessé pour un temps de couvrir les événements transplanétaires. Lassé des futilités, des voyages en bonbon fluo au-dessus de la mousse marine, des prairies-fleuves de mondes/loisirs semi-aquatiques, où les filles vivent demi-nues. Avaient-ils compris, ou juste « fait comme si » ? En contrepartie de mon indolence et de mon manque de cœur à l’ouvrage, je me mis à couvrir des faits plus graves, moins reluisants, plus sombres ou plus anecdotiques, des corvées dont les autres ne voulaient pas : le concert de Keith à Kearsen-City, par exemple. Une formule qui arrangeait tout le monde, moi y compris. J’y serais allé, de toute façon. Ne serait-ce que pour approcher STYx en observateur privilégié, avoir une chance de comprendre le phénomène et ses effets, observés de l’extérieur. Je m’acquitte aujourd’hui d’une autre de ces corvées journalistiques qui font partie du métier et que j’ai acceptées sans rechigner, non sans arrière-pensée, je l’avoue. Je veux savoir, pour moi-même, et non pas en tant que journaliste à la curiosité éteinte. Quinze rangées de sièges face à l’estrade de pierre lisse. C’est aussi un spectacle, d’une certaine façon – avec en moins les lasers, et les polyphaseurs, et la fièvre créatrice, remplacés par une autre forme de folie. La salle est en forme d’éventail. Aussi grande et sonore qu’une salle-bulle de concert. Claire, trop, autant que la bulle du musidancer était sombre, avant que Keith n’irradie la scène de sa présence. Cette autre scène, en revanche, est noyée de lumière, en phase avec le rôle pénal et social d’un procès : faire toute la lumière sur une affaire, faire un exemple, éduquer, dissuader. La salle est éclairée par des faisceaux de fibres optiques alignés, dont la gamme chromatique offre une tonalité globale vert-jaune assez désagréable à l’œil humain. Je le ressens comme une tentative, hélas ratée, de synthèse entre deux cultures, deux sensibilités contradictoires, voire incompatibles : entre la tonalité verte omniprésente ici, et le blanc-jaune solaire qui nous convient mieux, à nous humains. Le résultat de ce compromis bâtard est une lueur de crypte, glaciale, glauque, malsaine. Malsaine ? Toute l’affaire l’était, et je n’étais pas dans les meilleures dispositions pour goûter à cet ersatz maladroit de design architectural. Pourtant, j’avais fait l’effort d’être en avance sur ceux qui, malgré eux, y assureront le « spectacle ». Nouveau privilège d’une carte de presse, qui permet d’être aux premières loges dans le cadre d’un procès en assises, le premier de cette ampleur. Un événement, considéré au plan local. Mais aussi, qui sait, l’émergence possible d’une nouvelle ère de terreur, de fracture consommée, instituée, entre les deux communautés ? Au journal, sans le dire ouvertement, personne ne souhaitait « couvrir » ce procès, vu le contexte, malsain à l’extrême. L’une des émergences prévisibles de STYx, qui pourrit tous les domaines d’activité, et jusqu’à la vie quotidienne sur cette planète maudite. A été réunie pour la circonstance une instance mixte, seule compétente pour légiférer, puisque les accusés sont des locaux (des Lutins), et la victime humaine, c’est-à-dire étrangère. Un compromis délicat comme l’est l’organisation de l’événement, privilégiant l’équilibre strict des voix, et des forces, entre les deux communautés concernées. Ce ne sera pas la première fois que siège une instance mixte, sur une planète où tout est affaire d’équilibres de plus en plus instables, hélas, avec le temps. Cependant, c’est la première fois que l’on devra y délibérer autour d’un cas à ce point ignoble, et improbable. Un cas quasiment hors norme, avant que STYx ne s’en mêle et ne vienne altérer la norme elle-même. Sur Terre, un tel procès relèverait du huis clos, du fait de l’atrocité inconcevable, quasi insoutenable de l’acte d’accusation. Mais ici, sur ce monde vierge, rude et à peine urbanisé, nos autorités centrales trop lointaines, sur Terre, n’ont plus droit de cité, et ceux qu’on y a envoyés en son nom disposent d’une totale autonomie de juridiction en ce qui concerne les affaires intérieures. On s’est donc forgé ici d’autres usages, et on y a fait d’autres choix. Reste à voir si c’est à bon escient. Un haut-parleur central relaie la voix du président du tribunal qui énonce le nom des accusés, et leur nom seulement, aux fins d’établir le repère audio de début de séquence sur l’holobande du procès. Ils entrent alors tous les trois, encadrés par des policiers : un policier humain à gauche et un local à droite, tel un symbole d’union, afin de garantir l’impartialité de la justice sur le critère, si sensible, de la représentativité. Les trois prévenus s’assoient sur le banc des accusés, l’air arrogant mais curieux à la fois, juste troublés un instant par la lumière trop crue. Trop jaune pour eux. L’un des trois monstres lève les bras, un geste qui pourrait être de défi. J’aperçois ses mains trifides, qu’enserrent les menottes adaptées à ceux de sa race, ces E.T. qui vivent avec nous. En réalité c’est nous qui sommes venus et vivons avec eux, en bonne intelligence, se dit-il, formule qui a perdu tout son sens en ce jour de folie. Avant de s’asseoir, la fille (je veux dire la Lutine) adresse à la salle un geste obscène, une ondulation esquissée de ses hanches étroites de fillette pré-pubère, une reptation explicitement sexuelle. Nouvelle provocation de sa part, ou est-ce le signe d’une victoire qu’elle sent déjà acquise ? Les trois prévenus savent-ils – déjà ! – qu’ils ne risquent pas grand chose pour eux-mêmes d’un tel procès, que l’on ne peut rien intenter dans le domaine légal, contre STYx ? Le procès commence selon des règles globalement copiées sur les nôtres : présentation des accusés, leurs noms à nouveau, un couplet sur leur passé, puis sur leur activité, pour le seul qui ait un travail. On inaugure la séance par un très banal étalage factuel, un simple curriculum vitae. L’horreur arrivera bien assez tôt, tout à l’heure, juste après. La fille : Cat Jaws. Son nom véritable serait Kimm-Arann-Lyaak-Beillschennk mais, dans les bas quartiers de Narghaï la verte, on l’a surnommée ainsi à cause de ses dents, qu’elle a très petites et pointues : celles d’un chat terrestre. Tout est pointu, chez elle. Ses oreilles, petites ; sa langue, qu’elle se passe sans cesse sur les lèvres tel un chat, à nouveau ; ses seins – des armes blanches de p**e – que l’on devine sous la combi moulante qu’elle porte en bombant le torse – provocation, encore ? Et ses yeux, vifs, gourmands, inquisiteurs, meurtriers, pointus en somme. Sa voix aussi, lorsqu’on lui a demandé de décliner son nom. Si pointue, sa voix. L’autre : Shark Nose, et peu m’importe le nom local, je préfère l’oublier, comme on chasse un cauchemar de ses souvenirs. Celui-là semble devoir son surnom à sa mâchoire inexistante déportée en arrière du visage, à ses yeux trop ronds et inexpressifs, recouverts d’une taie d’une étonnante fixité, plus dangereux encore que d’être trop mobiles. Celui-là ne doit avoir aucune pitié quand il tue, ni aucune larme quand il fait l’amour. Ses pupilles sont deux billes minérales, de glace pure, froides, éteintes. Je le hais déjà. Je le haïrais, rien qu’à son expression vide qu’il arbore tel un masque, même si je pouvais oublier les faits pour lesquels il est là aujourd’hui. Wild Jack, enfin. Insignifiant celui-là, givré, et sans direction intérieure apte à conférer la moindre logique à sa propre folie : regard vide, pareil à un aquarium sans poissons. Sauvage mais sans cervelle : animal. Il a dû suivre les deux autres, participer, bien sûr ; peut-être même est-ce lui le tortionnaire ? Ses yeux vides indiquent qu’il n’est pas de limites, ni d’interdit, à ce qu’il est capable de faire, même sans intention maligne – plus encore dans ce cas, peut-être. Trois Lutins donc, identiques à nous, et tellement autres à la fois, telles des caricatures exagérées de nous-mêmes ; ne serait-ce que par leurs traits, où se lit le catalogue restreint des émotions qui leur seraient accessibles, mais aussi de celles qu’ils n’éprouveront jamais. Ils sont d’ici, ils sont chez eux, ils n’ont rien d’humain, hormis leurs surnoms qui leur viennent assurément des nôtres, accentuant la caricature, l’impression d’inabouti. Ils tuent, et ça leur plaît, pour autant que cette émotion parfois subtile qu’est le plaisir leur soit accessible. Le plaisir ? Même pas. En réalité, ça n’est pas pour ça qu’ils l’ont fait. En réalité, ce sont des charognards. Étant insensibles à la pitié, par simple logique de survie, ils appliquent cette logique jusqu’à ses limites, sans états d’âme. Des charognards, certes, mais des charognards jouisseurs : « De toute façon, ils étaient foutus. » C’est là leur unique défense et, d’une façon, celle-ci se tient. C’est une mission qu’ils s’inventent ainsi, sans se concerter, une croisade d’un soir, une purification ethnique ou biologique. C’est ça, très exactement : STYx mérite une croisade ; et ils s’en chargent, eux, avec leur brutalité propre, empreinte de logique naïve et d’efficacité à la fois, sans avoir rien demandé à quiconque ni s’être cherché d’autre justification, puisqu’en plus, ça leur plaît. Ils voulaient juste démontrer, se prouver à eux-mêmes à quel point ils étaient sains, jusqu’à quel point ils n’étaient pas atteints par le mal, et jusqu’à quel point ils étaient capables de jouer avec STYx. Ce sont des monstres. Quel est ce monde dans lequel être capable d’amour, ou partager l’amour, est devenu une faute punie de mort, dans lequel c’est un délit d’intention, de compassion, transmissible par les Yeux ? « Honnis soient les généreux en amour, car le royaume du STYx est à eux... » Le président du tribunal soupire, il va en venir aux faits. Il jette un œil embarrassé vers ses assesseurs, comme s’il se demandait encore si c’est à lui d’énoncer l’acte d’accusation dans tous ses détails, et toute son horreur. Signes discrets, entre lui et le procureur, qui lui passe le relais d’un sourire obséquieux : « Continue, mon vieux, semble-t-il émettre. Puisque tu as pris la parole, tu la gardes ». Le président soupire à nouveau, résigné, à l’issue de cet échange que j’ai décodé à quelques gestes esquissés, tel un pied de nez au cérémonial habituel. Il va devoir le faire, il le savait. Mais les holobandes prendront le relais pour présenter le lieu du crime, les gros plans en holo3D du cadavre torturé, l’animation holo qui va reconstituer, sur écran géant, le ballet de mort présumé entre les trois monstres et leur victime, sous la forme de silhouettes colorisées. Rouge : Cat Jaws. Bleu : Shark Nose. Ocre : Wild Jack. Vert acide : la victime, puis ce qu’il en reste, juste après… Avec extrapolation automatique des blancs et des incertitudes résiduelles de l’infâme scénario médico-légal. Une envie de vomir me noue déjà les tripes, de savoir que je vais devoir rester jusqu’au bout, subir cela. Or il le faut ; au-delà du travail, du compte-rendu, je suis aussi venu pour STYx, pour comprendre, Le président commence à livrer les faits. Mais je les connais, moi, les faits ! Je ferme tant bien que mal mes portes mentales ; une habitude à prendre, dans ce métier. Extrapoler me suffit. Je m’efforce de réfléchir au pourquoi, au comment. Comment a-t-on pu en arriver là, sur ce monde ? Comment en est-on arrivé à STYx, à ce qu’il appose sa marque ainsi ? Au stade ultime, STYx rend insensible, engourdit, annihile les terminaisons nerveuses – et de même lève les barrières d’autres sensibilités, plus intimes. Il octroie au malade une forme d’insensibilité physique, mirage, blindage, atrophie synaptique, engourdissement, bien-être trompeur qui, parfois, laisserait croire à une rémission spontanée. Un nirvana, vis-à-vis des mois précédents : la souffrance de l’âme percevant le piège, un écho insidieux de la fameuse ciguë de Socrate, lorsque la mort s’est tant approchée de vous qu’elle éteint jusqu’à la douleur, jusqu’à la peur. La Mort ne fait plus peur, sans doute, lorsque sa Faux est si proche qu’elle devient invisible et qu’on la brave dans le blanc des orbites. Ou lorsque STYx, cette morphine du Diable, en est la cause. Le malheur est qu’on l’ait dit, et fait connaître les caractéristiques de cette étrange accalmie, cet œil du cyclone. Qu’on l’ait largement diffusé sur le NET avec une profusion de détails « techniques » et « biologiques » : premiers indices, premiers malaises, premiers symptômes, quand, comment, jusqu’où, etc. Seul manque le pourquoi. Ce qu’il fallait éviter à tout prix. Avides de sensations fortes, des petits malins d’ici, tels ces trois-là, ont pris le parti d’en jouer. Ils voulaient vérifier, et ils ne demandent que ça, de varier un peu le menu, vis-à-vis des sensations banales du quotidien : celles de l’alcool, du c***k, du flush ou du flushNET. Finies les banales ratonnades nocturnes. Pour s’exciter et se faire les crocs, il fallait du neuf, du live, du sang plein leurs trois doigts ! Avec, en bonus, cette touche de sado-expérimental, de curiosité de foire, de monstruosité que l’on peut toucher du doigt, tester à loisir, triturer, jusqu’à les faire crier ; les faire jouir aussi, peut-être ? Juste pour voir s’ils hurleront enfin, à force de surenchère, ces étrangers, ces zombies humains, ces rois déchus, ces adeptes de la provocation silencieuse par leur douceur imméritée et leurs sourires à contretemps. « Si on te frappe la joue droite, tend la gauche. » Seigneur, prie pour eux, car ils ne savent pas ce qu’ils font. Ces Lutins ne connaissent-ils donc pas la pitié ? Je ne pouvais oublier nos trois derniers jours ensemble, avant que Silvo ne me quitte. Notre façon de f***********r s’était subtilement modifiée. Ce n’était même pas la façon, ou pas tout à fait ; plutôt les sensations, je veux dire les siennes, ce que j’en percevais en retour. C’était comme si ses bras, ses cuisses, son s**e, sa peau, étaient masqués, annihilés d’un voile d’insensibilité tactile, très léger encore à ce stade précoce du mal. Un effet secondaire d’une subtilité indétectable, hormis pendant l’amour. Là où, quelques semaines plus tôt seulement, il aurait pu gémir, supplier à l’envers, se tordre avec cette grâce de liane qu’il avait, issue du Tai-Kueong ou de sa propre sensibilité – voire des deux à la foisu –, il était devenu distant, et surpris lui-même de l’être à ce point. Amant déçu, dépossédé de ses droits et de ses désirs. Meurtri. Autant que je l’étais moi même. Sans doute est-ce cela qui lui avait fait savoir, pour STYx ? Je ne sais même pas s’il a pris le temps de confirmer ses doutes par un avis médical, avant de me quitter. C’était subtil, léger encore, confiné aux instants privilégiés de l’amour, de l’o*****e juste retardé ou juste atténué, qui ne savait plus survenir avec la docilité et le synchronisme délicieux qu’offrent l’échange amoureux et le partage du plaisir… Je présume que, comme le reste de son corps, ses doigts ne lui transmettaient plus que des sensations atténuées, cotonneuses : chaud, froid, tiède, contact, caresses le long d’un corps qui, déjà, ne parvenaient plus à se prolonger dans le sien, jusqu’au sien, jusqu’au bout, par ses muscles et ses nerfs. Ses doigts, à l’intérieur desquels quelque chose s’était glissé ou interposé tel un gant, ou s’était éteint à jamais ? Quelque chose en train de mourir en lui, de s’éteindre, et de s’étendre à la fois ? Je ne sais pas, je ne saurai jamais : nous n’en avons jamais parlé, puisqu’il a préféré la fuite. Tout s’est terminé si vite. Il est peut-être mort à ce jour. J’ai survécu, moi, et si j’en ai souffert au plus profond de moi, j’ai échappé à STYx sans même le savoir, parce que Silvo est parti à temps, juste avant de devenir contagieux. Sans doute a-t-il agi ainsi dans ce but. Bien sûr, qu’il l’a fait pour ça ! Silvo m’aurait donc sauvé la vie ? D’une façon, c’est le cas, et son départ serait moins une fuite, en somme, qu’un ultime acte d’amour. Donner la vie, la protéger, la perpétuer, et se sacrifier, renoncer à ses derniers mois de survie à mes côtés. Cela fait plus d’un an. STYx permet de tenir plus longtemps. Keith, par exemple, tiendra plus longtemps, s’il ne se découpe pas lui-même en tranches sous le lent scalpel de ses propres lasers. S’il ne perd pas tout son sang sur la scène, au seul bénéfice du spectacle, du partage de la douleur. Ceci est mon sang. Silvo aussi pourrait encore être en vie aujourd’hui, selon le degré de résistance de son corps au poison du sang, et la résistance de sa cervelle à ce poison lent qu’est l’extinction totale des sensations. Ciguë, si lente. STYx. J’ai rouvert brièvement les yeux, à cause d’un murmure de la salle qui a interrompu mon rêve éveillé. Jeté un regard sur l’écran holo, où s’étale une vue d’ensemble de ce qui reste du corps atrocement mutilé : le corps d’un innocent, frappé par le mal suprême. Tout ce qu’il en reste, après que trois Lutins curieux ont joué avec lui toute une nuit, afin de tester jusqu’à quel point une grâce étrange nommée STYx permet de résister au mal. Un jeu. Afin, aussi, de tester jusqu’à quelles limites, confrontée à leurs actes barbares, leur insensibilité face à l’horreur ne cèderait pas d’un pouce à la pitié, face à ce qu’ils ont osé infliger à ce corps sans défense. Wild Jack ! Si c’est lui qui a œuvré dans les derniers instants, alors, il ne devait y avoir aucun risque, pour lui. Dans ses yeux vides, dans sa cervelle vide, il n’est aucune place pour la pitié, pas même pour le mot. C’est un jeu de la mort, et un jeu avec la mort. Ils savaient qu’ils risquaient gros, et c’est pour cela qu’ils l’ont fait. Un peu comme ces types fêlés, sur la Terre, souvent des gamins, qui jouent sur les boulevards excentrés des mégapoles : auto-roulette russe, provocation de flics armés, tout et n’importe quoi, du moment que ça te fait cogner le cœur et que tu joues avec jusqu’au bout, jusqu’au fond des rues sombres, jusqu’à l’impasse ultime. Cat Jaws et Shark Nose savaient qu’ils ne devraient pas céder une seconde, face à l’horreur absolue qu’ils avaient mise en scène. Car, à ce stade, et approché d’aussi près, STYx ne pardonne pas le moindre instant de faiblesse STYx est une malédiction. Dix décennies seulement que la précédente est vaincue, sur Terre, écrasée par la science des hommes, qui semble toujours en retard d’une guerre. Cent ans à peine qu’a disparu le SIDA, assassin de la tendresse des corps, de la confiance, et assassin d’amours, si souvent, un épisode cruel d’une histoire déjà chargée en malédictions cycliques. Disparu le SIDA, mais pour voir ressurgir de ses cendres à peine refroidies un autre anathème, confiné pour l’heure à un monde lointain. STYx. À peine cette planète neuve occupée par nos colons, on aurait pu la rebaptiser de ces quatre lettres terribles, telle une marque d’infamie. Au temps du SIDA, un mal n’exigeant pour se transmettre rien de moins que l’amour des corps, et leur contact intime, certains brandissaient déjà des boucliers ridicules, hors de proportions avec la nature profonde du mal, évitant tout contact, jusqu’à la conversation ou l’échange de regards avec des « positifs » si peu contagieux dans l’absolu. S’ils avaient su alors ce que serait STYx ! S’ils avaient imaginé ce mal qui, au cœur de la pitié éprouvée, trouve un pont suffisant à sa propagation. Si j’avais su, moi-même, que Silvo serait atteint, su que pour en être préservé, je renierais nos liens et le renierais, lui, que je marcherais sur son corps, que je le battrais, à mort peut-être, pour sauver les ruines de ma propre existence, vouée depuis lors aux gémonies du souvenir ! Si j’avais su !
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