STYx : Syndrome Transmissible par les Yeux, ainsi nommé par erreur ou par ironie lorsqu’on imagina dans un premier temps, naïvement, qu’il puisse être transmissible par le regard – par les yeux ! –, alors que, pour se propager, il lui fallait quand même un appui plus solide qu’un regard partagé, un certain vecteur immatériel, quasi spirituel, un sentiment parmi les plus élevés qui soient, juste après l’amour : la pitié, la compassion. Compassion, compatir : souffrir avec, selon la racine étymologique. STYx sacrifie les généreux, il punit injustement les justes qui cèdent à la pitié mais préserve les autres, ceux qui maîtrisent l’art de ne pas partager, de ne jamais, surtout, jamais céder à la pitié. N’écoutez pas, ne cédez jamais, pas de pitié. Comment vivre encore l’autre, l’amitié, l’amour, le respect, la tolérance, dans ces conditions ?
Changement de plan sur l’holo-image géante. Gros plan sur le cadavre ; détail, arrêt sur image. Les mains, bien sûr. Ils lui avaient coupé les doigts : deux sur cinq à chaque main comme ils font souvent, à l’instar d’un rite initiatique, comme pour faire comprendre à leur victime qu’il était désormais des leurs. L’homme n’aurait rien dû sentir, à ce stade « Létal moins trois mois », selon l’estimation de l’autopsie partielle, la seule qu’avaient permis d’établir les restes épars. Létal moins trois ? Comme Silvo, s’il vit encore, pensais-je, en écho parasite. L’homme n’aurait rien senti, sans doute, s’ils l’avaient fait normalement, sans vice ni excès. Hélas, ce n’était pas le cas… Ce n’étaient pas des humains ; ces monstres ne pourraient plus jamais y prétendre, après de tels actes. Je sentis une remontée de bile assiéger mon œsophage. Mais sur l’écran, le plan immonde s’effaça juste à temps pour noyer cette sensation qui montait.
Wild Jack sifflotait un air débile, trois mesures d’un truc radiophonique afrojazz que l’on entendait partout ces derniers temps, les trois seules mesures que devait pouvoir contenir son crâne ovoïde trop étroit, de monstre humanoïde à trois doigts par main. Il penchait la tête, se donnait l’air curieux, fabuleusement intéressé par l’image affichée, et désinvolte à la fois, tel un chat intrigué face à un insecte qu’il ne connaît pas, un papillon, ou une bestiole d’ici.
Les autres dégâts infligés au corps furent moins exhibés, plutôt suggérés de façon évasive par une voix-off clinique, dans le même temps que les plans-séquences s’accéléraient, devenant trop rapides, trop lointains pour que le spectateur ait le temps de s’appesantir sur l’horreur affichée. On n’en ressentait pas moins le degré atteint dans l’abomination et dans le supplice subi, absolu. Il fallait un esprit tordu, dérangé, non terrestre, pour en arriver là ! Il fallait aussi s’être renseigné, s’être inspiré des pires modes de tortures, pour avoir l’idée de les tester toutes, de les cumuler, de les sublimer en les infligeant ainsi à une victime unique, à un seul corps. Comme si c’était un art, le calice offert à une curiosité dévorante de Lutins. Comme si STYx, et cet engourdissement des sens dû à STYx, excusait tout et effaçait tout excès, de facto !
L’énoncé exhaustif et analytique du m******e, en voix off, prit une bonne dizaine de minutes. Les deux autres accusés se tenaient un peu mieux que Wild Jack, fascinés pourtant, silencieux, attentifs, d’une façon pouvant laisser croire qu’ils redécouvraient leur crime et qu’eux-mêmes n’en revenaient pas encore, d’avoir su le mitonner ainsi, ce cadavre, avec cet art consommé, cette progressivité infernale dans la mise en scène de l’horreur pure, pensée, puis construite et infligée étape par étape, avec une sorte d’application méthodique et néanmoins créative à sa façon, de génie dérangeant dans la perversion.
— De toute façon, il était foutu, se remit à psalmodier en boucle Wild Jack le fêlé, sur le même air afrojazz obstiné. Un charognard jouisseur, une ordure immonde. Un Lutin.
— Taisez-vous ! intima le président, mal à l’aise. La parole est à la défense, mais un comportement aussi… inconscient ne fait qu’aggraver votre cas.
— De toute façon, il était… reprit l’autre, sans faire cas de la remarque.
Mais le cerbère à ses côtés, le flic, le bouscula sans ménagement, et il finit par se taire comme à regret, dodelinant de la tête d’un air borné.
Sur Terre, un tel meurtre n’aurait pas pu avoir lieu, pas à ce point, considéré sous son aspect s*****e. Jamais, à moins d’un accident de l’histoire : guerre, folie, soulèvement de foule incontrôlé qui, par un effet pervers d’émulation ou de perte de toute référence et de toute limite, éveillaient parfois la bête sommeillant en l’homme. Les crimes nazis n’avaient existé que parce qu’il y avait eu le régime nazi en toile de fond, parce qu’il y avait eu guerre, horreur organisée, et induction vers l’horreur, et que l’on n’avait pas toujours conscience, poussé ainsi par le flux, d’outrepasser une logique infernale, un cercle vicieux grégaire conduisant à l’accumulation et à la surenchère, lorsque des hommes tombaient par millions sur les champs de bataille sans que quiconque s’en émeuve outre mesure. Renaissait alors la barbarie primitive, de la même façon que hurler sous les bombes ennemies n’est pas crier : crier n’est plus qu’un son infime, qu’un parasite noyé dans le vacarme ambiant, dès lors que personne alentour ne vous écoute. Voilà la façon dont je m’efforçais, naïvement, subjectivement, d’expliquer les grands crimes de l’histoire humaine.
Ici, c’était différent. Il s’agissait de Lutins… On les avait d’emblée baptisés Lutins, et Lutines. Ce qui, de prime abord, paraissait idiot, voire péjoratif tout comme leurs surnoms, un anthropomorphisme malvenu, un « droit de l’occupant ». Ce nom leur venait de cet air de caricature humaine qu’arborait leur faciès par trop expressif, et leurs mimiques par trop théâtrales. C’étaient de véritables personnages de cartoons dans leur façon, faussement naïve, d’exacerber leurs sentiments, d’en amplifier jusqu’à l’excès les effets visibles. Plus encore, ce terme générique illustrait la curiosité quasi maladive, souvent touchante, qui les caractérisait.
Car pour les Lutins, la curiosité était un trait de caractère véritable, une signature indéfectible de l’espèce, quasiment une tare. Or, quel phénomène aurait su mieux attiser la curiosité, pour les plus atteints d’entre eux, que l’étrange comportement d’êtres humains atteints par STYx, d’étrangers dont on disait qu’ils ne pouvaient plus souffrir dans leur corps, une fois parvenus au stade ultime de la maladie ? Comment des Lutins auraient-ils pu s’empêcher d’y penser puis, à cette idée, sachant qu’il y avait là une opportunité à investiguer, d’être dévorés de curiosité et de ne pouvoir y résister ? Comment, ne pouvant légiférer chez eux, pouvions-nous empêcher certains d’entre eux de vouloir le vérifier par eux-mêmes ?
J’écoutai à peine le plaidoyer de la défense. Je le connaissais par cœur, j’en connaissais tous les arguments. Ce n’était pas le premier procès de ce genre, c’était seulement le pire. Et, à la fois, le premier où l’un au moins des accusés avait des chances sérieuses d’être acquitté : parce qu’il avait un grain, comme on disait sur Terre. Wild Jack ! Les autres se verraient infliger une peine de principe, sans équivalent avec la sévérité qu’aurait requis un tribunal terrestre. Nous n’étions pas chez nous. Les colons Terriens n’étaient qu’invités, ils étaient certes admis, et tolérés, au bénéfice commun des deux parties, hommes et Lutins, en théorie. Mais il ne fallait pas abuser de la « gentillesse » naturelle de nos hôtes, ni de leur « accueil ». Chez eux, une telle attitude n’était pas un crime, pas même un acte de malveillance assumé en tant que tel, tout juste une curiosité exacerbée (certes un brin déplacée de leur point de vue), une fantaisie, une manie, une erreur bénigne, à sanctionner par une punition de principe, comme le fait de détruire, disons, un simple objet, simplement pour satisfaire la curiosité de tester sa résistance aux chocs.
Le problème était qu’il y avait eu victime, que la victime était humaine, et le meurtre odieux, abject, inqualifiable. Soit. Restaient deux questions cruciales à trancher. Tout d’abord, avait-on pour autant le droit d’importer ici nos lois et nos règlements, de les imposer et de les appliquer in extenso à des non-Terriens ? Ensuite, pouvait-on, à l’inverse des Lutins peu versés dans le débat philosophique, considérer qu’un être diminué, parvenu au stade ultime de STYx, était encore un homme, un être humain à part entière, malgré sa réactivité atténuée et ses défenses nerveuses assoupies, perturbées ? N’était-ce pas, déjà, un cadavre en devenir ? Si l’euthanasie, sur Terre, avait soulevé en son temps de tels débats éthiques souvent houleux, au moins n’avait-on pas eu à traiter ou punir, dans le même temps, le sadisme gratuit que ces Lutins s’obstinaient à qualifier de simple curiosité.
Était-ce une excuse valable pour ces monstres, ou n’en était-ce que plus lâche encore ? Car le virus baptisé STYx n’était pas d’origine humaine : il était le pire cadeau de bienvenue que nous aient fait les Lutins, dès notre arrivée sur leur monde maudit.