4 – Rage

3815 Words
4 – RageLessivé, dégoûté, je rentrai à Kearsen-City. Pari gagné, quant à l’issue du procès. L’infect Lutin et sa complice avaient écopé de trois mois, le maximum envisageable sans indisposer les autorités locales et prendre le risque d’un incident diplomatique. Quant à ce Wild Jack dont je n’avais pas retenu le véritable nom, il avait accueilli avec le sourire sa relaxe, l’incertitude sur son état mental ne pouvant être levée. Une façon élégante de nous signifier que nous, Terriens, n’avions pas le droit de juger de la santé mentale d’une ordure dans son genre – un simulateur ? – qui avait torturé à mort en toute impunité un malade en phase terminale. Il nous aurait fallu passer un accord avec leurs autorités, afin qu’ils nous autorisent, par exemple, l’accès à leurs données médicales et qu’ainsi, l’on parvienne à cerner la psychologie indigène sans se faire b****r en beauté, comme cela s’était produit dans le cas présent. C’était aussi un sujet sensible sur le plan social, autant que l’était le « dossier STYx » dans son ensemble, et celui d’éventuelles contreparties à ses effets sur notre population venue de la Terre et sur son moral. Le gouvernement lutin, très clairement, restait passif et attentiste, car il était chez lui ; à croire que celui-ci attendait qu’on ait tous crevé de ce nouveau SIDA pour négocier un avantage, en position de force, avec les derniers survivants humains. Néanmoins, la vie en bonne intelligence était un concept sacré, surtout quand nos finances étaient en jeu, et la Terre ne s’arrêta donc pas à nos petits « désagréments » locaux (sic) pour annoncer à la galaxie tout entière que, sur ce monde-là, l’expérience de « co-développement », de « coopération avec une planète éloignée », d’ « assimilation constructive avec l’habitant » et autres grands principes, avait parfaitement réussi. Silvo en était mort, Keith en mourrait un jour, et la victime de ce procès, consciente lors des faits, avait été mise à mort d’une façon ignoble. Or, que représentait cela, une victime ou deux, vis-à-vis d’une politique considérée comme « constructive » à l’échelle galactique ? Un tribut à payer, quelques victimes isolées à l’autre bout de la galaxie, anonymes, déjà oubliées. Mon loft ne donnait pas sur les crocs sanglants qui déchiraient l’horizon vert. Loyer trop élevé, presque doublé pour tout ce qui donne sur la face nord-est ; mon maigre salaire de journaliste ne m’aurait pas permis cette folie. J’avais cependant sacrifié au rite et épinglé sur un mur un poster des terrifiants monts Kearsen, immortalisés par leur face nord, la plus impressionnante. Ce n’était qu’un holo de bas de gamme : un effet 3D simplifié, limité à quatrevingts degrés d’ouverture angulaire, sans variations de perspective sur l’axe vertical, comme c’était le cas sur des versions élaborées, et donc plus chères. Je préférais investir le peu que je consacrais à la décoration de mon cadre de vie dans des œuvres plus expressives et emblématiques qu’une carte postale améliorée. Je m’ouvris un jus de tychopapayes en boîte, m’écroulai dans le canapé-mousse, et me remis debout aussitôt, nerveux, électrique. Quelque chose ne collait pas : moi. Je n’avais pas admis le jugement. Les autres procès que j’avais suivis, ou ceux dont j’avais pu voir le verdict sur écran, m’avaient moins impressionné, marqué, gêné aussi. C’était le sourire du demeuré qui ne me revenait pas, ce Wild Jack qu’ils avaient relâché au bénéfice du doute, sans autre contrainte qu’un implant-balise apposé pour trois mois de mise à l’épreuve, afin de surveiller ses déplacements et d’éviter une récidive trop rapide. Une misère. Je pensais à Silvo, à d’autres qui, eux aussi, risquaient de finir comme celui qui s’était appelé Henryk Gradsky : un colon, un Terrien fraîchement débarqué qui, en plus d’avoir attrapé la peste locale, STYx, avait fini son périple depuis sa Terre natale tel du bétail à l’étal ! C’était trop. Nerveux, je me levai, m’avançai vers la fenêtre, dont je déverrouillai le chromoimplant pour le basculer en mode transparent. La ville s’étendait jusqu’aux collines de Krrohn-Ghellyaim – le nom local avait été conservé, en mode phonétique, l’un des rares prononçables dans leur langue chantante mais surchargée de superlatifs. Le panorama était déjà empreint de ce vert bronze s’égouttant du ciel telle une malédiction biblique. En perspective plongeante, j’apercevais l’immeuble-miroir du journal, là-bas, l’un des plus élevés du secteur sud-ouest. Quelque chose n’allait vraiment pas. Moi. Quelqu’un me manquait terriblement. Silvo. Depuis son départ brutal, je n’avais ni retrouvé ni cherché d’alternative pour combler le manque : ni homme, ni femme, ni qui ou quoi que ce soit d’autre… Et, ce soir, je me sentais seul. Pourtant je n’aurais jamais franchi le pas, surtout pas avec une Lutine. Je pressentais qu’à cette date, Silvo avait des chances d’être encore vivant – au stade Létal moins trois, certes, soit le même que ce Gradsky, selon mon estimation. Impossible, par conséquent, d’envisager de faire entrer quiconque ici dans ces conditions ; Silvo, je le sentais encore en moi, même si nous nous étions trahis réciproquement, et même s’il allait mourir bientôt et que ni moi, ni personne au monde ne pouvions rien contre l’inéluctable. p****n de STYx de m***e ! Pareille à une bile amère, l’image du sourire oblique de Wild Jack remonta en moi ; et il me vint une idée qui ne m’avait jamais effleuré, jamais, depuis qu’avait cours la chasse au « positif STYx », les ratonnades, les meurtres, et l’abomination insupportable de ce matin, un véritable affront au genre humain. J’aurais voulu avoir cette ordure à ma portée, dans cette chambre, j’aurais voulu le tuer à petit feu, lui faire subir une part de ce qu’il avait infligé à ce Gradsky qui, pourtant, n’était pour moi qu’un inconnu, un frère humain mais guère plus. Car j’avais peur pour Silvo, tout à coup. Je venais de me rendre compte qu’il n’était pas à l’abri de ces poursuites destinées à assouvir la curiosité de petites ordures des bas quartiers. Un mauvais pressentiment me hantait, m’étouffait. Et la seule chose qui m’aurait soulagé, à ce moment précis, aurait été d’ouvrir le ventre de cette ordure de Wild Jack, ou de ce Shark Nose, ou de l’autre, la fille, la Lutine, afin que ce monde porte deux ou trois êtres de cette engeance en moins, ou même un seul… Un seul m’aurait suffi. Une délivrance, une purge. Une vengeance ? Je basculai la fenêtre sur le mode opaque ; j’avais peur que quelqu’un, depuis la rue ou d’un autre loft, en face, me voie dans cet état : pâle, le regard ravagé, animé de pulsions bizarres, de bouffées de vengeance me traversant le crâne tels des chocs électriques. Je m’efforçai de diluer mon tourment dans la vision hyperréaliste de l’holo des Kearsen, sur le mur. Crocs sanglants. Et j’eus une pensée pour Tod Kearsen, l’un des pionniers sur ce monde, le leader d’une avant-garde de quinze astronautes qui, douze ans plus tôt, avaient débarqué ici. Logiquement, on avait donné son nom à ces montagnes en forme de mâchoire titanesque ; puisqu’il les avait découvertes, d’une façon, je veux dire de notre point de vue d’humains, de colons. Le lieu d’atterrissage s’était imposé de lui-même à leur vue, tel un amer, un point d’ancrage visuel idéal. Or Tod Kearsen, le pionnier, avait aussi été la première victime de STYx. Triste découverte, et triste sort. Le premier d’une longue liste. On aurait mieux fait, finalement, de ne jamais mettre le pied ici, et de se contenter de mettre à disposition de la Terre les paradis touristiques de l’Archipelago, les sept Tycho, bien moins satisfaisants sur le plan des échanges commerciaux ou de leurs ressources minières locales, mais globalement inoffensifs, si l’on excepte le taux de rayonnements UV et la ponction sévère sur la carte CodExpress du touriste moyen, en mal d’exotismes chromatiques. Tod Kearsen en était mort, un an plus tard environ. On avait découvert que son malaise étrange et persistant venait d’une amitié rapprochée avec une « locale », une Lutine qui, bien sûr, n’en souffrait pas puisque, même si cette affection bénigne les atteint, celle-ci ne leur fait guère plus d’effets qu’un simple rhume chez un Terrien. Du moins, s’ils savent éviter de s’apitoyer en retour sur le sort d’un Terrien parvenu au stade final, comme par un juste retour des choses. Or, Kearsen, avant d’en mourir, avait eu le temps de contaminer sans le savoir douze de ses collègues masculins ou féminins. Sachant qu’il ne couchait avec aucun d’eux, la deuxième vague de pionniers avait déduit des faits disponibles la vérité, terrifiante : le dit « virus » était local, endémique chez les Lutins. Extrêmement actif, il se transmettait à l’homme par le vecteur le plus immatériel qui soit : par la compassion, la pitié. Le pont viral s’établissait lors d’un contact à très faible distance – un mètre, deux ? –, par le biais d’ondes mentales difficiles à visualiser ou à modéliser par nos moyens humains, dans ce domaine d’analyses, quelque part entre l’électromagnétique et le biologique, les ondes « alpha » ou je ne sais quoi. Cela dit, les faits étaient là, et les moyens d’éviter l’hécatombe très limités, si l’on exceptait, bien entendu, l’abandon définitif de la planète par les colons. Soit adopter vis-à-vis de tout interlocuteur « non sûr » une attitude réservée – méprisante, voire carrément hostile serait le mieux, constituant de facto la meilleure garantie possible. Soit, pour parer à tout, s’en tenir à une distance raisonnable que l’on pouvait estimer à cinq mètres environ – sans qu’il y ait jamais eu d’essais précis sur ce critère, bien sûr, bien qu’il fût plus matériel, et mesurable. Depuis lors, la Terre, engluée dans bien d’autres urgences politiciennes, nous avait peu aidés. Et, malgré les mises en garde et autres exhortations à la prudence, rien n’avait vraiment évolué, hormis le nombre toujours croissant des victimes, et la tendance des survivants à adopter une attitude plus froide, défiante ou indifférente, dans les relations entre colons et Lutins – voire, vu le mode de transmission, entre colons eux-mêmes. Attitude qui, faute de mieux, restait l’unique garantie absolue et, de ce fait, la meilleure des préventions. Je m’absorbai dans la contemplation forcée de ma Joconde, m’imaginant que sa beauté hiératique saurait me remonter le moral, et me servir d’exutoire. L’holographie était un art à part entière. Le neuvième du nom – ou était-ce le dixième ? On n’entretenait plus le décompte, depuis la floraison d’œuvres virtuelles et autres modes d’expression novateurs. Mais la vision en boucle d’un Markus Biermann lacérant au scalpel l’original de la Joconde ne me fut d’aucun secours. J’avais acheté cette copie de l’œuvre sur un coup de tête, moins pour l’Art, assez discutable, que pour la performance absolue : l’histoire rocambolesque de ce dingue, provocateur dans l’âme, qui s’était laissé enfermer toute une nuit dans le musée du Louvre, à Paris, et y avait déjoué toutes les protections spécifiques à la « supermédiatique » Mona Lisa, pour finir par déballer un trépied et s’holofilmer lui-même, lacérant le portrait de la belle à coups de cutter amoureux, imitant, ou contrefaisant le geste créatif d’un peintre en plein travail – celui de Léonard ? Prison pour l’hérétique, scandale mondial, perte irrémédiable de l’œuvre célébrissime, d’un original irremplaçable, presque sacré. Mais Biermann en était sorti, depuis vingt ans environ et, durant ce délai, il avait fait fortune en revendant son acte de bravoure – ou de pure provocation mercantile ? –, sous la forme d’un tableau holographique disponible en plusieurs dimensions et en versions de durée variable, sélections ou remixes de vingt secondes à six minutes, selon le budget de l’acheteur. Or ce soir, cette « Lacération de Mona » en 45x60 me faisait horreur. Autant j’avais pu me dire, parfois, que cet acte avait eu le mérite d’inclure l’ultime vision de Mona intacte, autant, ce soir, il me semblait odieux ; peut-être m’imaginais-je un autre visage sous la lame précise, à la place de l’énigmatique dona inconnue. Celui d’Henryk Gradsky ? Ou était-ce celui de Silvo ? Je détournai la tête de la boucle inlassable de trente-sept secondes, écœuré, à nouveau assailli de pensées insupportables, macabres, obsessionnelles. Réflexion fortuite : détruire peut-il être beau, au point de devenir un acte moralement acceptable, surtout appliqué à un objet d’art dûment identifié et reconnu comme tel ? Depuis l’ère du premier violon écrasé sur une toile et l’urinoir brisé de Duchamp, le débat était ouvert. Ce soir, la réponse me paraissait évidente. Je crois que j’aurais aussi bien assassiné Markus Biermann que Cat Jaws ou ses monstrueux complices, si j’avais eu l’un d’eux à ma portée. Ces derniers temps, on venait de mettre en vente, sur Terre, un holotirage numéroté d’un maître du tai-chi détruisant à mains nues la tour de Pise. Seul, avec la bénédiction des autorités de la cité ne supportant plus l’agonie sans fin de leur monument et ne trouvant rien de moins définitif que d’immortaliser sa chute attendue, tant qu’à faire, sous la forme d’une colonne 3D cylindrique à holovision totale de deux mètres de haut, mise en vente pour un prix astronomique. Comment pouvait-on justifier la sévérité pénale pour avoir découpé un homme en rondelles quand, sur la Terre, « l’Art » avait déjà sacrifié, par deux fois, deux symboles absolus d’une Renaissance authentique à de tels concepts plus iconoclastes l’un que l’autre, se réclamant de l’holographie souveraine et d’un théâtre de l’instant, primant sur la pérennité de l’œuvre originelle ? L’œuvre sur l’œuvre, issue de l’œuvre ou « inspirée de » – ou l’œuvre à la place de l’œuvre – était-elle une œuvre elle aussi ? L’être humain ferait-il partie du prochain wagon ? Il l’était déjà, à quoi bon se leurrer, dans le secret de mises en scène abominables ; snuff movies où l’argent et le vice autorisaient tous les débordements, y compris celui du sang. À quand des holomeurtres tournant en boucle sur un mur de salon, pour le prix d’une potiche pseudo Ming ? Je frissonnai ; je pensai à Silvo, ce soir. Et j’avais peur pour lui, sans défense. C’était de la compassion que j’éprouvais, très lâchement, à l’abri derrière la porte blindée de mon loft alors que je savais que ni lui ni STYx ne pouvaient m’y atteindre. Il suffisait d’être seul, ou d’être sans pitié, j’avais le choix. Mona Lisa eut à mon égard un ultime sourire souverain – une œillade complice ? – juste avant que la lame de Biermann ne lui découpe l’œil gauche comme on dénoyaute une olive. J’aurais vomi. Le lendemain non plus n’était pas un bon jour. Mal dormi, rêvé d’un mix de séquences, meurtres réels et holos mêlés : le sourire de Wild Jack découpé au laser, Mona Lisa écrasée sous la masse de la tour de Pise, Silvo, nu, bras en croix, baignant dans un océan de mousse rouge sang tel un gisant polychrome, sous la voûte d’une crypte marine de l’Archipelago. Une journée à ne pas s’attarder au bureau. Unique bonne nouvelle : mon reportage sur le concert de Keith avait eu un succès d’estime. Ceux qui ne se déplaceraient jamais à ses concerts appréciaient en revanche de disposer des images différées du spectacle ; extrapolation typique du cas de victimes appréciant bien moins la mise en scène de leur malheur que ceux qui en goûtent les images sur écran, le c*l enfoncé dans un siège de plastimousse. Feu et sang, tragédies, s**e ou pleurs, feront toujours recette, tant qu’il s’agit des autres… On est tellement mieux chez soi, une bière à la main. Le fait divers est un marché juteux, un produit d’avenir, au renouvellement assuré par sa nature même, un investissement sans risques. Sergi me demanda ce que j’avais. Je lui dis que j’avais mal dormi, ce qui était la stricte vérité, mais j’évitai d’en évoquer la véritable raison. D’une façon ou d’une autre, j’aurais tôt ou tard été amené à évoquer Silvo ; sinon c’est lui, Sergi, qui l’aurait fait. Tous se taisaient, mais tous savaient, au journal, que je n’avais pas encore encaissé, pour Silvo. On ne quitte pas un amour comme on abandonne un concert avant son final… Quoique, avec Keith, la frontière entre ces deux passions soit si ténue que l’on souffre tout autant de l’un que de l’autre. À midi, malgré ma morosité, je me laissai mollement inviter et allai manger en compagnie de Sergi. Je ne vis rien venir et, lorsque cela arriva, ce fut par surprise, quasiment malgré moi. — Hé, Orfeu, que… t’arrive-t-il ? Le visage de Sergi était d’un blanc crayeux, autant que le mien sans doute. J’observai mes mains qui tremblaient encore, tétanisées. Puis le couteau, dont je venais de planter la lame dans la table de vrai bois. Sergi semblait fasciné par ce manche qui vibrait encore tel un diapason, sous la puissance fabuleuse que j’avais donnée à mon geste instinctif. — Orfeu, tu es… certain que… que ça va, vraiment ? Il agrippa sa serviette de cellulose et s’essuya les doigts, troublé, comme s’il les avait englués de sang, ou comme si j’avais tenté de l’assassiner, lui. Alors que je n’avais qu’entrevu le visage grimaçant de Wild Jack, suspendu dans l’air, quelque part entre le visage de Sergi et le mien. Hallucination ? Ou désir de sang et de meurtre, inavoué et mal réprimé ? — Excuse-moi, dis-je, embarrassé, mais pas autant que lui, semblait-il. Je, hum… c’est la fatigue ou… je ne sais pas, excuse-moi. Je tentai de retirer le couteau. Mais la lame résistait et je dus me lever, de façon assez peu discrète, et l’arracher à la table en l’empoignant de toutes mes forces. Une fille, à une autre table, me lança un sourire perplexe, ou prometteur, auquel je répondis tant bien que mal par une grimace. Elle avait dû prendre mon geste pour une tentative inédite d’attirer l’attention ; la sienne par exemple. Sergi n’avait pas fait de scandale, ni insisté. Il avait même eu la délicatesse d’éviter de raconter l’incident, à notre retour au bureau, avec celle, tout aussi attentionnée de sa part, d’éviter de prononcer le nom de Silvo. — Tu devrais rentrer, Orfeu. L’holobande du procès est en montage chez David depuis ce matin. Elle sortira donc ce soir, quoi que tu fasses. Et tu as fait du sacré bon boulot pour le concert. Ils te doivent bien ça, non… ? J’acquiesçai mécaniquement. J’avais assuré, fait ce qu’il fallait pour le concert de Keith, en effet, mais c’était l’enregistreur qui avait tout avalé, pas moi. Moi, j’y étais allé pour autre chose, une autre quête dont je ne pouvais parler à quiconque, même pas lui. Je ne répondis rien, surtout, qui pût mettre Sergi sur la piste. Il n’avait pas tout à fait tort ; il y avait Silvo, en toile de fond, mais il y avait aussi trois monstres aux gestes obscènes, à l’attitude répugnante. Véritables affronts à la mémoire de la victime martyrisée, mépris absolu pour leur acte, affiché en public, attitude inhumaine, animale, inexcusable, comme si… Je craignais de subir à nouveau la même vision, s’imposant à moi sans préavis. Peur de fixer Sergi en face, peur que par un mécanisme pervers, mon esprit ne manipule ses traits et ne transforme à nouveau son visage en celui, grimaçant, du monstre : celui de Wild Jack ! J’avais peur de moi-même, et peur pour Silvo, Silvo qui pouvait très bien s’être caché à Kearsen-City, parmi les cinq à six cents mille âmes de Kearsen-City, humains et Lutins confondus. Je ne tenais plus en place, je fuyais les zones d’ombre des couloirs comme s’il pouvait en émerger un spectre horriblement mutilé sur le crâne scalpé duquel resterait encore une poignée de dreadlocks ensanglantés. Je surveillai le cadran de ma duo-montre, guettai l’heure où je pourrais, enfin, m’en aller, m’enfuir. Je me décidai d’un coup, vers vingt-six heures, soit dix-sept heures trente terrestres en mode « standard 24 ». Deux heures plus tôt que d’habitude. Je ne sais pourquoi je me suis dirigé vers Narghaï, à pied, au lieu du subtrain habituel. Peut-être pour fuir l’oppression et le défilement trop rapide des tunnels : trop de monde, dans trop peu de place, et avec trop peu de ciel et d’horizons ? Narghaï est le véritable nom de Kearsen-City, je veux dire, le nom que les Lutins lui donnent, le premier mot d’un nom très fleuri, très long, très descriptif… et très imprononçable comme sont tous leurs noms, impossibles à retenir. Nous en avons gardé la forme tronquée pour désigner ces quartiers à population lutine majoritaire, une concession de peu de prix dans l’absolu. Les bas quartiers, dit-on aussi, tant pour la déclivité prononcée d’un terrain en dévers que pour des raisons moins avouables : discrimination latente ou son pendant, cet élitisme sémantique du plus fort, du conquérant – humain en somme – vis-à-vis de la « ville haute » de Kearsen-City qui, a contrario, forme une sorte de bastion, seul point de vue de la région d’où l’on ait une vue correcte sur la mâchoire sanglante des monts Kearsen. J’ai marché, suivi des ruelles descendantes et tortueuses à l’image de souks arabes, si l’on omet cette dominante vert bronze, glauque à souhait, qui vient du ciel autant que des murs de torchis d’argile, tous de guingois. Mais j’ai évité avec soin l’ombre émeraude des placettes en c*l de sac ou des recoins borgnes, truffés d’échoppes lilliputiennes. De peur qu’émerge à nouveau de cette pénombre étrangère ce faciès immonde dont je ne peux plus supporter l’idée. Vu par l’œil humain, les Lutins ne se ressemblent pas vraiment ; on parvient sans peine à les différencier, du fait de leur tendance à ce que s’exacerbent sur leurs visages les traits comme les caractères, telles des caricatures ou des figures de la commedia dell’arte. Ils se ressemblent donc moins à nos yeux que des Asiatiques, ou des Africains, vus par le filtre d’un œil occidental. Et leurs vieillards, les plus anciens d’entre eux, tendent peu à peu vers cet aspect, hiératique et noble à la fois, des gargouilles qui gardent les toits des cathédrales de la vieille Europe. Lorsque les vieux Lutins aux gestes lents se chauffent sur un banc, immobiles, alignés par deux ou trois, et vous laissent passer sans vous voir, sans bouger leurs yeux sans paupière pour vous suivre, presque sans respirer, gris et comme perdus dans leurs pensées pétrifiées, l’analogie est troublante avec nos monstres de pierre gothiques. Les Lutins sont cependant plus petits que nous, pionniers humains. Guère plus d’un mètre cinquante, moins encore pour les Lutines. Hanches étroites, tête plus ovoïde que ne l’est la norme terrestre, peau d’un gris-vert-rose, en harmonie avec leur monde si minéral. Leurs « femelles », je veux dire les Lutines, sont quant à elles aussi belles que des poupées de luxe, attirantes, étranges figurines de porcelaine aux reflets gris-vert-jaune. Elles n’en sont pas moins femmes, cependant, aux yeux d’un Terrien sensible à l’apparence. Elles ont tout ce qu’il faut pour ça, « là où il faut », et la curiosité en plus, au fond de leurs yeux gourmands. Narghaï n’en est que plus inextricable encore, et son essence secrète plus inexpugnable aux envahisseurs que nous sommes, comme par une infime correction, un subtil effet d’échelle entre eux et nous, qui ne nous permettrait pas de nous immiscer totalement en son sein. Rues plus étroites que nos souks méditerranéens, passages plus secrets, portes plus effacées – surtout, ne pas heurter son front aux chambranles juste haussés à leurs mesures ! Bien plus de vie aussi, grouillante, et dans moins d’espace. Sous la ville haute sans âme, de métal et de verre teinté hyper-technologiques, vitrine ou miroir de notre monde natal, s’étend à nos pieds un labyrinthe étranger couleur de tourbe séchée, un microcosme inaccessible. Je marche encore, jusqu’à l’épuisement total qui, peut-être, est une forme d’ivresse ou d’oubli acceptable, cherchant pourquoi je m’obstine à marcher. Je ne suis pas perdu. Si cette ville est immense et torse, serpentine, vous pouvez sortir à tout moment de votre poche le SubTilt, dont le bip directionnel vous indiquera quelle est la direction de l’entrée de subtrain la plus proche. Sinon, vous pourriez toujours demander votre chemin, et ils vous répondraient ; ils sont distants parfois – à cause de STYx ? –, ou juste surpris, voire séduits par le fait qu’un humain daigne s’adresser à eux sans qu’il s’agisse d’un ordre, mais jamais obtus, et toujours curieux de tout. Peut-être boivent-ils dans votre question, ou dans votre façon d’être, plus que vous n’y aviez mis d’intentions. Qui peut dire ? Je marche, ne discernant déjà plus rien des arches de bronze minéral qui se dessinent au-dessus de ma tête, en équilibre instable, mais ne s’écroulent jamais. Je ne vois plus les enfants Lutins jouant avec des billes ocre de terre façonnée et vitrifiée, les faisant rouler à l’infini le long des ruelles en pente douce. Je ne vois plus les jougs souples de marchands ambulants chargés tels des ânes terrestres, encombrés de breloques multicolores, face auxquels il faut s’écarter au plus vite. S’écarter, ou acheter, selon le code implicite initiant le marchandage rituel qui débutera dès lors que vous auriez marqué plus d’une seconde d’hésitation. Je ne vois plus ces Lutines aux courbes, aux fesses et aux seins semblables à ceux des femmes de la Terre sous leur chemise, au point que certains colons y goûtent les yeux fermés et les préfèrent, parfois, pour leur peau. Peau de fruit, couleur de pierre, mais senteurs d’épices lointaines, se dit-il chez les connaisseurs. Je marche, et maintenant je sais pourquoi je marche : je veux le retrouver, lui, dans cette foule bigarrée, si étrangère. Je veux le retrouver, sans bien savoir ce que je lui dirais, ni ce que je ferais si, par hasard – une chance sur six cents mille ! – je le trouvais face à moi. Avec son sourire idiot. Wild Jack… L’immonde. L’assassin.
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