Avant-propos

1934 Words
Avant-proposAu-delà de la légende où elle est entrée vivante, Sarah Bernhardt fut une femme moderne et libre. Appuyée fermement sur sa devise « Quand même », elle bâtit son mythe et fut à elle-même son propre personnage. Jean Cocteau inventa pour elle l’expression « Monstre sacré ». Dans son autobiographie et ses écrits, cette artiste aux multiples talents – tragédienne, écrivain, peintre, sculpteur – a réussi à rendre sa vie sentimentale aussi captivante que tapageuse. Sarah doit combattre les contradictions d’une société fascinée par son génie et ses excentricités, mais qu’insupportait la liberté avec laquelle elle menait sa vie. Cette forte personnalité n’ignorait pas que ses créations artistiques resteraient liées dans l’esprit du public au jugement que les gens porteraient sur ses mœurs. Elle refusa donc cette sorte de jugement, ce qui ne l’empêcha pas, en son temps, de défrayer la chronique. Cette rebelle n’hésita pas, à de nombreuses reprises, à braver le regard réprobateur d’une société conservatrice, d’une Époque qu’on a dit Belle. Sans s’avouer féministe, elle revendique sa liberté de femme dans des amours tumultueuses. Sa vie fut jugée par beaucoup comme scandaleuse. Seuls son grand talent et son charisme rachetaient les extravagances de sa conduite. Peut-être se disait-elle, tout simplement, que les feuilletons de sa vie quotidienne ou les frasques de ses aventures amoureuses étaient banales. Qu’il n’était pas nécessaire de les raconter et les écrire. Autant le puritanisme du xixe siècle est effrayé par la vie privée, autant le siècle actuel est passé au-delà. Il est donc intéressant de creuser ces pistes parce que rarement vie privée prolongea celle du théâtre au point de ne former qu’un seul et même destin. Captivant de se focaliser le côté humain infiniment vulnérable sans doute, presque fragile du personnage, qui transparaît dans ses épisodes sentimentaux. Le mot épisode se définit justement comme « un fait accessoire appartenant à une série d’événements formant un tout qui amène le fragment essentiel ». Ce texte est une adaptation des écrits, documents, articles et anecdotes recueillis dans la bibliographie mentionnée en fin de volume. Il n’a pas pour volonté de dépouiller la grande comédienne de sa gloire, ni d’attenter à son grand talent, que je respecte au plus haut point, ni de raconter au public de méchantes petites histoires qui viendraient ternir sa grande popularité. Ce récit, certes iconoclaste, n’a pas non plus pour but de tourner en ridicule le culte de la Divine, mais de la faire découvrir d’une manière plus amusante, car Sarah Bernhardt aimait faire des farces et cultivait le goût du comique ! Ce personnage n’appartient d’ailleurs plus uniquement à sa famille de sang, mais fait partie de l’Histoire et de la mémoire collective du plus grand nombre. Ce constat permet ainsi de la faire parler d’une manière aussi proche que possible avec la réalité. De surcroît, il n’y aurait pas de roman si l’on n’aménageait pas un peu certaines vérités, d’autant que la comédienne elle-même, dans ses récits autobiographiques, ne se privait pas de concocter les recettes de ses petits plats anecdotiques mitonnés malicieusement à sa sauce pour mieux exciter l’appétit de son public et le faire saliver autour de ses aventures picaresques. En fait, ce récit a tout simplement pour objet de partager avec vous mon amour pour elle, avec un éclairage plus appuyé sur certains traits de son caractère qui la rendent plus proche de nous. Il a pour ambition de vous faire découvrir d’une manière divertissante une nouvelle vision de la vie épique et passionnée de celle qui fut la première star internationale. Il est question de mettre en lumière sous un nouvel angle de la fiction un véritable phénomène, une exception, une des plus folles, une des plus baroques, à la limite du cas pathologique. Sigmund Freud parle d’un « être étrange qui n’a nul besoin d’être autre à la ville qu’à la scène ». Elle avouera pour se défendre : « Il n’y a pas d’artiste digne de ce nom sans un dédoublement incessant de sa personnalité. » Elle s’identifie à la France, terre de la joie de vivre, du plaisir et de l’amour, et parvient à gagner le cœur des spectateurs même dans des contrées les plus hostiles et les plus moralistes. De nos jours, le culte de sa mémoire est toujours vivace, comme en témoigne l’exposition de la Bibliothèque nationale organisée pour le centenaire de l’Aiglon intitulée « Sarah Bernhardt ou le divin mensonge ». Cet intérêt se rencontre également dans les rares ventes aux enchères consacrées à la tragédienne où bataillent les collectionneurs, les fétichistes et les préempteurs de l’État pour s’arracher à prix d’or un objet de la Divine. Même sur le Net, la « Sarahmania », continue de sévir, preuve que le nouveau millénaire, verra la poursuite du mythe. La Ménagerie de Sarah Bernhardt entreprend de raconter une partie de la vie de l’actrice au travers d’une histoire fictive mettant en scène cette femme prodigieuse dont l’aura est encore présente parmi nous. Lors de ses vacances dans son fortin au nord de l’île, Sarah Bernhardt s’entourait de sa famille et d’une joyeuse b***e : le peintre Clairin, le musicien Reynaldo Hahn et bien d’autres artistes célèbres de l’époque qu’elle faisait vivre joyeusement au milieu de ses incroyables animaux de compagnie. On retrouvera dans le livre le puma qui côtoie le singe ou le perroquet, le guépard voisinant avec les multiples chiens, les tortues frayant avec boa et caméléon… Un assemblage délirant dans lequel hommes et bêtes forment une fantastique ménagerie. Ce récit aux apparences de scénario s’appuie sur la connaissance approfondie de la vie de Sarah Bernhardt. Les éléments relatés de sa carrière et de celle de Mounet-Sully sont véridiques. Il est rythmé par la correspondance de courriers imaginaires échangés entre la peintre Louise Abbéma et l’acteur de la Comédie-Française Jean Mounet-Sully. Louise est son amie. Mounet-Sully fut son amant. Louise était une invitée permanente de Sarah à Belle-Île. L’histoire se passe en 1897. Sarah a un peu plus de cinquante ans. Mounet n’a pas été invité, car ses relations avec l’actrice « à la ville comme à la scène » sont très tumultueuses. Il doit rester à Paris et fulmine. Toujours amoureux de Sarah, il reste très possessif. Le vieil ours mal léché s’inquiète pour elle en apprenant la venue à Belle-Île d’un jeune premier, Victor. Sa jalousie le force à entrer en contact avec Louise qu’il veut convaincre de devenir son espionne. Malgré ses réticences, elle finira par accepter et lui décrira par le menu les épisodes de ces vacances rocambolesques. Entre ces deux qui ne s’apprécient guère va se développer peu à peu une réelle complicité qui évoluera en une amitié que l’homosexualité affirmée de Louise Abbéma ne laissait pas présager. Victor et Gabrielle, deux personnages « fictifs » issus du monde du spectacle, échangent aussi des lettres. (Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé est purement fortuite et ne pourrait conduire à engager la responsabilité de l’auteur). Ils ont moins de la trentaine, ont été amants, et le redeviendront à la fin du livre. Leur présence dans le jeu consiste à créer une dynamique originale et complémentaire avec un regard extérieur sur les comiques de situation de ces moments passés en compagnie d’une actrice singulière et son entourage « hors du commun ». L’architecture de ces différents dialogues construit un ensemble original et cohérent qui s’efforce de faire revivre, avec humour, un être enthousiaste, romantique, provocateur, mais ô combien attachant : Sarah Bernhardt. Plusieurs éléments de cette existence dense ont très vite constitué un ensemble, en prenant pour cadre le lieu de villégiature préféré de l’actrice, plus précisément, son fortin sur la côte sauvage, situé à la pointe des Poulains près du port de Sauzon à l’extrémité nord de l’île. Ce fort existe encore aujourd’hui et a été transformé en un musée dédié à Sarah. Il reste le dernier témoin des lieux où elle vécut. Elle en fit l’acquisition le 11 novembre 1894 (j’ai pu lire ailleurs 1893). De nombreux travaux y furent réalisés durant l’hiver 1895. Elle garda le pont-levis et le flanqua de deux énormes pélicans en faïence et transforma cette ancienne caserne en une confortable villa. Son ami Robert de Montesquiou (ami de Proust) surnomme le lieu de villégiature « Belle-Île en Art ». En 1896 elle fit construire à proximité dans la lande une autre maison baptisée « Les Cinq Parties du Monde », puis plus tard la villa Lysiane, du nom de sa dernière petite-fille. L’ensemble du domaine fait environ 40 hectares, ce qui n’est pas neutre pour une île qui fait environ 20 kilomètres sur 9, soit une superficie de 85 kilomètres carrés. Nombre de ses proches vinrent à Belle-Île jusqu’en 1922. Pas forcément au même moment, mais qu’importe. Il n’est pas déraisonnable de rassembler ces personnages le temps d’un séjour dans ce lieu magique et montrer à travers cette escale dans le temps la femme sensible, humaine, dont la façon d’être et la manière de vivre apparaissent comme très divertissantes. L’histoire contée ici est composée de plusieurs tableaux dont le fil conducteur tourne autour de la « Ménagerie » de l’actrice. Aux Poulains, Sarah qualifie, en effet, son entourage de « Ménagerie ». Une ménagerie se définit aussi comme un « rassemblement d’êtres vivants » ou « une collection d’animaux de toutes espèces ». La ménagerie, c’est naturellement d’abord l’amour ou la passion des bêtes domestiques, rares ou exotiques dont la comédienne aime en permanence s’entourer. Ce contact avec la matière vivante de la fourrure ou de la plume se retrouve également dans son goût vestimentaire et la décoration de ses intérieurs. La Ménagerie est une forme de continuité du cabinet de curiosités, qui lui-même est issu du « studio ». Cette fameuse « pièce au trésor », où Isabelle d’Este à Ferrare, les Médicis à Florence ou le cardinal Mazarin au Louvre, accumulaient les merveilles naturelles, techniques ou humaines. Cette pièce intime et secrète où les coquillages et les quartz côtoyaient avec les bijoux, les tableaux et les crânes. C’est aussi de là que prend naissance l’idée du Musée avec l’optique du classement et du regroupement autour d’un thème bien défini. C’est la volonté de choisir personnellement chaque objet (vivant ou mort) afin de le mettre à part. L’objet possède alors plus qu’une simple fonction décorative. Sa rareté, son originalité, sa cherté ou son anormalité lui donnent une valeur en lui-même. Il rentre alors au service des hommes et vient alimenter le système des collections. Sarah Bernhardt s’inscrit, en quelque sorte, dans la continuité de cette tradition. Elle souhaite regrouper, autour d’elle, un cercle choisi où se mêlent dans un cocktail détonnant animaux, amis et proches de toutes sortes. Le décor de son intérieur, dans lequel s’amoncellent des objets extraordinaires, renforce cet état d’esprit. L’atmosphère de ce sublime bazar où s’agitent et cohabitent le guépard avec le poète-écrivain, le singe avec le musicien, le perroquet avec le médecin ou le peintre, les chiens et les dames de compagnie, rappelle fortement l’Art de Cour des empereurs, des sultans, des rois et de leurs aristocraties. Au sein de ce cénacle, trône Sarah. Dotée d’un sens de l’excès, de l’unique, du singulier, son goût déroute. La raison, en elle, paraît souvent chavirer. Elle est consciente d’être une curiosité de plus parmi d’autres, consciente d’être aussi une bête curieuse. Ce sentiment terrible va modifier son rapport à l’autre. Ainsi, parce qu’elle sent qu’on lui impose ce rapport de curiosité, elle finit par ne plus connaître que ce rapport-là et le redistribue aux autres. Elle a alors besoin que ses proches soient comme elle. Ce grain de folie doit être le lien commun de cette communauté et permettre de réduire, voire faire oublier sa propre anormalité. Reste qu’avec la cohorte de cette ménagerie, dont tous ceux qu’elle a inspirés et encouragés, cette femme aura constitué, comme peu de ses semblables, un puissant catalyseur ou un véritable cataclysme ! « Cet amour des autres » se manifeste par des relations étroites et touchantes avec ses « familiers », sa smala qui ne la quitte jamais. Elles traduisent une grande sensibilité de l’artiste, des moments d’émotion et surtout un besoin farouche de donner ou de recevoir en permanence de l’affection. Un besoin également de ne jamais rester seule et d’être saisie par l’horrible impression de se sentir abandonnée. Cette « petite Cour » est composée d’intimes, qui toute leur vie lui donnèrent des gages de leur attachement profondément sincère. Elle est pour eux plus que la simple muse d’un cercle raffiné. Ainsi que le dira son ami proche, le célèbre auteur et médium Victorien Sardou : « Il y a une chose bien plus étonnante que de voir jouer Sarah Bernhardt, c’est de la voir vivre... ! » Belle-Île-en-Mer Jean-Luc KOMADA Première lettre de Louise Abbéma à Jean Mounet-Sullymercredi 24 mars 1897
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