de Louise Abbéma à Jean Mounet-SullyMonsieur Jean Mounet-Sully
1 rue Gay Lussac
à Paris
Paris, mercredi 24 mars 1897
Monsieur,
Je reçois votre lettre ce jour. Les bras m’en tombent !
Pour qui vous prenez-vous ? Comment osez-vous m’importuner avec vos jérémiades et dans quel but ? Je n’arrive pas à me décider : êtes-vous un imbécile ? Un foutu menteur ? Juste un jaloux ? À moins que vous ne soyez un petit frustré ?
Ce qui est sûr, c’est que vous êtes un arrogant porteur de couilles qui confond la virilité avec l’autorité.
Vous écrivez « j’ai besoin de savoir… ». Mais de savoir quoi ? En quoi les faits et gestes de Sarah vous regardent-ils ? Ce n’est pas parce que vous avez partagé un temps son lit que cela vous donne le droit de contrôler sa vie. Ou alors les trois quarts de ce que Paris compte de pantalons pourraient réclamer qu’on édite un journal d’information de ses « turbulences ». On pourrait aussi le traduire en anglais : on y gagnerait encore davantage de lecteurs !
Le pompon, c’est quand même de venir me demander À MOI de vous servir de rabatteur… Et en jouant les Tartuffe de pacotille en prime, avec vos jolies risettes du genre : « Ma chère Louise », (chère..., espèce d’hypocrite ! ) « Vous êtes la seule qui puisse comprendre mon inquiétude. » Mais inquiétude de quoi ? De savoir votre ancienne maîtresse s’encanailler comme elle en a parfaitement le droit ?
Et parce qu’en bon chien de garde, vous ne seriez pas sur une île au large de la Méditerranée à veiller sur elle, il pourrait arriver je ne sais quel cataclysme, alors qu’avec vous sur place, même les poissons sauraient bien se tenir et n’oseraient sans doute plus péter dans l’eau !
Non, mais honnêtement, vous pensiez que je crierais d’enthousiasme de recevoir une lettre du grand Mounet-Sully ? Que je me gonflerais la glotte comme un dindon au vu de l’importance que vous m’accordiez : « il n’y a que vous d’assez raisonnable et intelligent dans son entourage pour comprendre… » Eh bien, ces qualités que vous me prêtez si généreusement ne doivent pas être miennes parce que je ne comprends pas, et qu’en plus, pour tout vous dire, je m’en fiche comme de mes premiers pinceaux !
Si vous comptiez sur moi pour la décider à vous inviter, c’est peut-être parce que vous avez a***é de je ne sais quelle substance avant de m’écrire. Vous ne pensiez quand même pas sérieusement que j’allais faire des pieds et des mains pour que vous veniez nous encombrer avec votre quintal et tous vos poils, Monsieur Mounet-Sully ?
Alors, en un mot comme en cent « allez-vous faire voir, Mon Cher ! »
Mais comme je suis une brave fille, je vais vous faire économiser de l’encre en vous signifiant que ce n’est pas la peine de me répondre ni de continuer à m’écrire, car je ne répondrai même pas !
Louise Abbéma