de Jean Mounet-Sully à Louise AbbémaMademoiselle Louise Abbéma
47 rue Lafitte
à Paris
Paris, samedi 27 mars 1897
Ah, crénom de Dieu ! Qu’est-ce qui vous prend de vous mettre en colère comme ça ? Je ne suis pas venu vous demander l’aumône, Louise. Je suis venu à vous pour solliciter votre aide.
J’ai peut-être – sans doute – pris la plume un peu trop vite. Mon arrogance ou ce que vous avez pris comme telle n’était que la fougue que vous me connaissez. Je sais l’amitié que vous avez pour Sarah. C’est à cette amie que je m’adressais.
Parce que je sais qu’elle se met en danger. Elle adore ça, mais cette fois j’ai peur qu’elle ne se retrouve piégée.
En réponse à votre question, la seule substance que j’ai prise pour vous écrire a été l’encre noire de la colère. Quand j’ai appris que Sarah avait l’intention de faire revenir Victor pour l’engager dans sa troupe, j’ai vu rouge. Et quand on m’a annoncé qu’elle projetait de le faire venir sur son île cet été, je suis passé du carmin au violet. (Je vous parle en couleurs, j’espère que le peintre que vous êtes appréciera.)
Ce garçon, je le connais bien. Quand il est parti avec Sarah faire cette tournée en Amérique du Sud, il ne fallait pas être grand devin pour imaginer qu’il ne dormirait pas très longtemps seul dans son lit. Il est magnifique Victor ! Il a le corps d’un lion et la tête d’un ange. Mais c’est un bandit, le bougre ! Il a très vite compris que son pouvoir sur les femmes, et notamment les femmes comme Sarah, s’appuyait autant sur son esprit torturé que sur sa belle gueule. Quand il était au Français1, j’étais fasciné par l’attrait qu’il exerçait sur les femmes. C’était comme s’il émanait de sa personne un parfum qui les envoûtait. Il avait jeté son dévolu sur une petite à peine sortie de sa chrysalide. Quand il est parti, j’ai eu très peur pour elle. Je la faisais surveiller de peur qu’elle n’entreprenne une bêtise. Pendant des semaines, elle a ressemblé à un pauvre fantôme décharné et, sur son visage, le bleu de ses yeux ne se voyait plus tellement ils étaient rouges et gonflés. Heureusement, elle était plus solide que je ne le pensais et, égoïstement, je dois avouer que le chagrin lui a donné la densité qui lui manquait sur scène.
Lorsque Sarah a accroché Victor à sa traîne pour lui faire traverser l’océan, je me suis dit qu’elle serait une belle prise de guerre pour lui. Elle allait lui faire gravir les marches plus vite que son talent ne l’aurait fait. Et pourtant, du talent, il en a, le bougre !
Mais le talent qu’il a montré à leur retour m’a éberlué. Il aurait pu passer pour le greluchon de service. Au lieu de cela, Monsieur étonne. Monsieur crée le manque. Plutôt que de profiter de sa belle notoriété toute neuve, surtout quand on connaît la générosité de Sarah, il décide de rejoindre une autre troupe qui part sillonner le monde et depuis quatre ans, les journaux viennent régulièrement témoigner des effets qu’il produit dans les villes où il passe.
Alors bien sûr qu’elle lui a dû lui signifier son congé à leur retour d’Amérique du Sud. Bien sûr que depuis quatre ans, elle a fait passer autant d’hommes dans sa chambre qu’elle en a oublié dans son corridor. Mais je la connais assez pour savoir qu’un garçon comme Victor est capable de lui faire perdre la tête. Et beaucoup mieux que ce sinistre Damala n’était parvenu à le faire.
Vous savez Louise, quand elle a épousé cette enflure, il y a quinze ans, j’ai eu tellement mal que j’en oubliais d’être furieux. Comment a-t-elle pu prendre pour mari cet être veule, abject, sournois, malsain ? Peut-être parce qu’elle est tout le contraire. Elle a cru qu’elle pourrait le tirer de son néant, qu’elle saurait lui donner le souffle nécessaire pour vivre dans la lumière. Quand je pense que le seul homme auquel Sarah ait été fidèle, c’est cette ordure de Damala qui la frappait, la trompait, l’humiliait : vous rappelez-vous le jour où il était tellement défoncé qu’il lui a arraché sa robe sur scène, lui laissant les fesses à l’air devant son public ? Qu’elle ait renié à ce point la grande Sarah pour un amour qui la rapetissait m’a fait comprendre qu’elle était beaucoup plus fragile que je ne l’avais jamais imaginé.
Louise, écoutez-moi ! Je connais Sarah mieux que personne. Les années m’ont rendu moins furieusement jaloux de tous les hommes qui sont passés entre ses bras, mais ce Victor, j’ai l’intuition qu’il est capable de la faire souffrir.
Je l’aime encore, Louise. Je l’aimerai toute ma vie. Je ne peux pas supporter l’idée que quelqu’un lui fasse du mal.
Nous avons connu la gloire tous les deux, Sarah et moi. Il n’y avait qu’elle qui soit capable de partager le public avec moi. Quand nous jouions ensemble, la passion nous emmenait si loin, si haut, que nos vies se confondaient. Nous avons éprouvé des émotions qui n’étaient plus humaines tellement elles étaient fortes. C’est peut-être cela qui nous a terrassés.
De tout ce vécu, Louise, il me reste une compréhension absolue de Sarah. J’ai l’impression que nous avons fusionné pour n’être qu’un et que je ressens ce qu’elle peut ressentir encore aujourd’hui. Quand j’ai vu Victor pour la première fois, quand j’ai senti l’animal en lui, j’ai immédiatement pensé qu’elle n’aurait de cesse de le harponner jusqu’à sa couche. Elle ne l’a certainement pas emmené en Amérique du Sud que pour lui montrer la baie de Rio.
Il y a en lui bien autre chose qu’un puissant aimant à femelles. Il promène sa carcasse, fort belle je vous l’accorde, avec suffisamment de dédain pour affoler les demoiselles et en même temps il distille un savant dosage de mystère, de gentillesse, de douceur mélancolique, véritable glu à pucelles. Pour les autres, il use de son charme avec une prétendue innocence qui rendrait incestueux l’instinct maternel qu’il réveille chez les femmes un peu mûres. Il faut les voir tourner autour de lui comme des abeilles sur un pot de miel.
Seulement le gars est intelligent.
Ce type n’a pas que de l’ambition, Louise. Il est dangereux. C’est un félin, un carnassier qui va planter ses crocs là où le conduit son appétit et ensuite il jettera sa proie sans état d’âme. Que Sarah le fasse revenir après l’avoir déjà sans doute dégusté pendant sa tournée, il y a quatre ans, ne lui ressemble pas. Si elle en est amoureuse, cela signifie qu’elle devient vulnérable et un type comme Victor saura parfaitement se servir de l’aubaine.
Aidez-moi, Louise. Je suis persuadé qu’avec moi dans les parages, il n’osera pas déballer son petit jeu de tombeur et entortiller Sarah dans ses filets. Connaissant sa ménagerie, je doute que peu soient de taille à tenir ce renard à l’écart.
Il n’y a que vous, Louise, qui soyez capable de comprendre mes craintes et la persuader de me laisser venir.
Sarah a toute confiance en vous !
Je sais qu’elle vous appelle familièrement « Loulou » !
Cette proximité, cette amitié particulière, me rend aussi dingue que jaloux !
J’attends de vous lire avec impatience et si je n’ai pas économisé mon encre comme vous me le suggériez si généreusement, c’est parce que ma plume vous fait autant confiance que moi.
J. Mounet-Sully
1. La Comédie-Française