Chapitre II

1695 Words
Chapitre II Le jour où commence ce récit, le vicomte Agénor de Sainte-Austreberthe était rentré de son club à cinq heures du matin, et, avant de se coucher, il avait recommandé à son valet de chambre de ne le réveiller sous aucun prétexte. À sa voix en donnant cet ordre, à son geste saccadé et tremblant, surtout à la façon dont il avait froissé et jeté au loin les cinq ou six feuilles de papier timbré qu’on lui présentait sur un plateau d’argent, il était visible qu’il se trouvait dans un accès de mécontentement ou de colère. Tout en allant et venant par la chambre, le valet regarda du coin de l’œil son maître vider ses poches, et, voyant qu’il en jetait négligemment le contenu sur la cheminée, au lieu de le mettre sous clé comme à l’ordinaire : – Bon ! se dit-il, M. le vicomte a perdu ou n’a pas pu jouer ; ça va mal. Et il sortit discrètement en glissant sur le tapis. Mais, malgré l’ordre qui lui avait été si nettement donné, il n’attendit pas que son maître le sonnât pour rentrer dans la chambre, et, avant neuf heures du matin, il vint tirer bruyamment les rideaux et ouvrir à deux battants les volets matelassés qui fermaient les fenêtres. Un flot de lumière et un souffle d’air chaud emplirent l’appartement ; mais ni le bruit, ni le soleil, ne troublèrent le sommeil du dormeur. Ceux qui la veille, au théâtre des Bouffes, avaient vu le vicomte de Sainte-Austreberthe, appuyé contre le montant de sa loge, la poitrine bombée, la chevelure frisée, le regard brillant, les lèvres souriantes, représentant admirablement la fleur des pois du gandinisme, ne l’auraient assurément pas reconnu dans l’homme qui dormait là, sur ce lit, d’un sommeil de plomb, la face bouffie, les paupières rouges, les traits contractés, les lèvres exsangues, montrant sur son visage jaune les stigmates de la fatigue, et dans son attitude les marques d’un profond affaissement. – Monsieur le vicomte, appela le valet de chambre, monsieur le vicomte ! Mais le vicomte ne bougea point. Un second appel ne produisit pas plus d’effet que le premier. Alors le valet le prit par le bras et le secoua, doucement d’abord, plus fort ensuite ; pour tout mouvement, le vicomte se retourna du côté de la ruelle sans se réveiller. Le valet de chambre leva les bras au ciel dans un mouvement désespéré ; puis tout à coup, comme s’il était frappé d’une inspiration, il pencha sur son maître, et d’une voix forte : – C’est M. Brazier qui est là, dit-il. Ce nom fut plus puissant que ne l’avaient été le bruit et le soleil ; le vicomte se dressa vivement. – Brazier, dit-il, quoi ? – Il est là, il demande à voir monsieur le vicomte. – Bien. En un tour de main, il fut habillé. Mais il était chancelant ; son esprit s’était subitement réveillé par un effort de volonté, son corps dormait toujours. Avant de passer dans le parloir où on l’attendait, il entra dans un cabinet de toilette et se plongea la tête, à plusieurs reprises, dans une cuvette pleine d’eau. – Je vous ai réveillé ? dit le visiteur, sans autrement s’excuser. – Je ne vous attendais que dans l’après-midi, notre rendez-vous était pour trois heures. – Oui ; mais, passant par ici, je suis entré : ça ne me dérange pas. – Quel résultat m’apportez-vous ? – Aucun. Ronsin ne veut rien entendre. Il dit que vous l’avez lanterné et joué de toutes les manières ; ses clients l’accusent de s’être fait rouler par vous. Son amour-propre d’huissier est maintenant engagé à vous mener rondement, en vous montrant ce dont il est capable. Or, tout le monde sait qu’il est le plus fort des huissiers de Paris et qu’il sait faire payer ceux-là mêmes qui n’ont jamais payé personne. Défiez-vous de lui. Quant à Carbans, il m’a été impossible de lui faire accepter une seule des valeurs que vous voulez négocier ; à aucun prix il ne veut les prendre. Je crois que désormais, quand vous voudrez avoir la certitude d’escompter vos billets, vous ferez bien de les signer d’un nom autre que le vôtre. M. Brazier, Tom Brazier, comme on l’appelait généralement, Anglais de naissance, établi à Paris depuis quarante ans, rue de la Paix, où il tenait un magasin de brosses, de cosmétiques, de coutellerie, auquel il avait joint un cabinet d’affaires, un bureau de location d’appartements meublés et une agence de courses, était un patriarche à cheveux blancs qui, malgré la gravité de sa prestance et la loyauté de ses principes, pratiquait la plaisanterie ; sa coutume était de toujours réconforter ses clients malheureux par un petit mot pour rire. En voyant que Sainte-Austreberthe ne riait pas de cette consolation, il parut désolé. – Ne m’accusez pas, dit-il, de n’avoir pas mis dans cette négociation tout le soin dont je suis capable ; j’ai fait le possible, et c’était l’impossible qu’il fallait. J’ai bien des fois, il est vrai, arrangé des affaires presque aussi mauvaises que les vôtres, mais alors j’offrais quelque chose, et maintenant ce n’est pas notre cas : au lieu d’offrir, nous demandons… – Du temps. – Sans doute, mais à quoi le temps peut-il vous servir ? Dans six mois, dans un an, serez-vous en meilleure situation qu’aujourd’hui ? Non ; vous aurez un an de plus de dépenses à ajouter à votre passif, voilà tout. Bien entendu, ce n’est pas moi qui parle ainsi : ce sont les créanciers, les huissiers, les escompteurs. On accorde du temps à ceux qui ont un patrimoine, m’ont-ils répondu, ou une position, ou un avenir assuré, et ce n’est pas le cas de M. le vicomte de Sainte-Austreberthe. De patrimoine, il n’en a jamais eu, et si depuis douze ou quinze ans il a pu dépenser cent cinquante mille francs par an, c’est un tour de force qui l’a éreinté, – ce sont eux qui parlent ; – la Sainte-Barbe a été sa dernière invention, et elle est usée. De position, il n’en a pas d’autre que celle de gentleman à la mode, et ça coûte plus que ça ne rapporte ; d’avenir, on ne lui en voit pas, son passé lui rendant tout impossible. – J’ai mon père. – C’est précisément ce que j’ai dit : « Et le général de Sainte-Austreberthe, le comptez-vous donc pour rien ? n’a-t-il pas une position, n’est-il pas tout-puissant, ne peut-il pas obtenir pour son fils ce qu’il voudra ? » Savez-vous ce qu’ils m’ont répliqué ? Que le fils n’était pas le père, et que d’ailleurs le général, si grandes que fussent son influence et son importance (que tout le monde connaît), avait assez de débrouiller ses propres affaires, sans se charger encore de celles de son fils, qui étaient désespérées. – Je ne les vois pas si désespérées que vous dites. – Tant mieux, monsieur le vicomte ; au moins il vous reste l’espérance, et c’est toujours quelque chose. – Il me reste aussi mon écurie de courses, le mobilier de cet hôtel, ces tableaux. – Je sais, je sais ; seulement il ne faut rien exagérer et ne pas faire comme ces commerçants qui, à la veille de déposer leur bilan, grossissent leur actif. Ce mobilier, je le reconnais, a dû coûter cher ; mais par malheur il n’a rien d’original, d’artistique, d’unique, si vous aimez mieux, tout cela, tapis, tentures, meubles, bronzes, est de fabrication courante. Quant à vos tableaux, je ne voudrais pas vous blesser ; cependant il faut bien dire qu’ils sont loin d’avoir la valeur que vous leur attribuez. – Cette valeur est reconnue. – Par des gens qui ne se connaissent pas en peinture ou par des complaisants qui ont voulu vous plaire. Parce que les journaux ont parlé de votre galerie, il ne faut pas croire que vous en avez une. – Enfin j’ai des tableaux ; les voici, ils sont là, visibles. – Des toiles peintes, oui ; des tableaux, non. Ce n’est, parbleu ! pas votre faute ; vous n’êtes pas artiste, vous vous en êtes rapporté à ceux en qui vous aviez confiance. Mais aussi pourquoi n’avoir pas acheté des tableaux modernes ? Vous auriez traité avec les artistes eux-mêmes et vous en auriez eu pour votre argent. Vous avez voulu des tableaux anciens, et naturellement on vous a trompé : votre Terburg vaut 300 fr. ; votre Cuyp 100 fr. ; votre Berghem est faux, faux aussi est votre Velasquez. C’est là un accident qui ne vous est pas particulier, et, dans quelques années, quand on vendra les galeries formées en ces derniers temps, on verra une jolie dégringolade. – Et mes chevaux ? – Oh ! pour cela, vous vous y connaissez, et si j’ai l’avantage sur vous d’avoir brocanté des tableaux, vous avez brocanté assez de chevaux de courses pour en remontrer au plus fin ; seulement vous savez aussi que j’ai une certaine expérience des choses du turf. Eh bien ! vos chevaux sont dans un état à n’en tirer rien de bon : ceux de trois ans sont sucés et ceux de deux ans ont été entraînés trop tôt, sans qu’on choisît ceux qui pouvaient l’être immédiatement et ceux qui devaient attendre ; quant à ceux de quatre ans, il n’en faut pas parler, il n’y en a pas un sur ses jambes. Vous avez suivi pour vos chevaux votre système général : coûte que coûte, faire un beau coup, et vous avez mangé votre bien en herbe. Si vous aviez réussi, c’était parfait, vous pouviez vous rattraper ; le malheur est que vous n’avez pas réussi. Aussi, je vous le dis en toute loyauté, il faut prendre un parti, monsieur le vicomte. – Et lequel ? – Faire le plongeon, disparaître du monde parisien pendant quelques années. Il faut voir les choses telles qu’elles sont. Pour le moment, vous êtes fini, et tout ce que vous ferez pour vous cramponner au-dessus de l’eau vous sera imputé à crime. J’avais conscience de cet état avant de m’occuper de vos affaires. Maintenant, que j’ai vu de près vos ennemis et vos amis, je vous répète mon conseil : disparaissez. Les conseils sont souvent plus faciles à donner qu’à suivre. – C’est vrai, mais je ne vois pas en quoi celui que je vous indique est difficile. Je vous fais vendre à un bon prix votre écurie et ce mobilier. – Vous avez donc un acheteur ? – J’en trouverai : avec le prix que j’en retire, j’offre quelque chose à vos créanciers, je les fatigue, et dans deux ans, trois ans, quand vous revenez, je vous offre une jolie collection de quittances obtenues avec 75 ou 80 pour 100 de rabais. Aujourd’hui tout le monde est contre vous ; à ce moment, tout le monde sera pour vous : une absence intelligente aura fait ce miracle. Voilà mon conseil. – J’y réfléchirai. – Vous ferez sagement d’y réfléchir le plus vite possible : vous êtes plus menacé que vous ne croyez, et il suffit d’un acte d’huissier pour rendre impossible la vente que je vous propose. Alors vous n’auriez plus qu’à disparaître pour de bon, sans espoir de retour. Je serai ce soir au Betting, vous me direz ce que vous aurez décidé. Il se dirigea vers la porte ; puis, revenant sur ses pas, il se plaça devant Sainte-Austreberthe, et, avec la gravité d’un clown anglais, il simula le mouvement d’un homme qui s’enfonce dans une trappe. – Tout est là, dit-il ; pour vous, c’est le salut.
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