Chapitre III

1755 Words
Chapitre III Nous ne sommes plus au temps où les gentilshommes étaient pour les gens d’affaires une proie facile, sur laquelle on peut s’attacher et vivre grassement ; aujourd’hui les termes sont renversés ; ce sont bien souvent les gens d’affaires qui sont la proie des gentilshommes. Sainte-Austreberthe était un gentilhomme d’aujourd’hui, et il n’avait écouté si tranquillement Tom Brazier que pour le voir venir ; il n’était pas assez naïf pour se laisser prendre aux paroles de ce vénérable patriarche. – Veut-il se charger de ma liquidation pour y pêcher en eau trouble, s’était-il demandé, ou bien veut-il payer un de mes créanciers, son client, au détriment des autres ? Les deux suppositions étaient également probables avec un homme tel que Brazier, et ç’avait été seulement lorsque celui-ci avait parlé de la vente de l’écurie que Sainte-Austreberthe avait deviné son but. – Il veut mes poulains de deux ans ; c’est pour cela qu’il tâche de m’effrayer et qu’il me conseille de disparaître. Au lieu d’arranger mes affaires, il aura exaspéré mes créanciers ; il lui faut ma ruine pour pouvoir acheter mon écurie. Ce que Brazier avait dit de cette écurie était vrai, au moins pour la grande partie des chevaux qui la composaient. Ceux de quatre ans et de trois ans étaient sucés, selon son argot sportique, c’est-à-dire qu’un entraînement sans repos et des courses répétées sur tous les hippodromes de France, où on les avait fait travailler comme des chevaux de cirque, les avaient exténués ; ils étaient à bout de force ; on leur avait fait donner tout ce qu’il était possible d’en tirer. Mais ceux de deux ans n’avaient point été tous entraînés, comme il l’avait prétendu ; parmi ceux-là s’en trouvaient qui n’avaient point été encore essayés, et c’était peut-être l’un de ces inconnus qui devait gagner le futur Derby. Brazier avait-il à ce sujet des indices ou des renseignements que lui-même n’avait pas ? Dans ce monde du sport, où, pour beaucoup de gens, habileté et volerie sont synonymes, tout est possible. Il se pouvait très bien que son entraîneur, le trahissant, l’eût trompé sur la valeur d’un de ces jeunes poulains. Il se pouvait aussi qu’un de ses concurrents connût cette valeur et voulût le cheval : de là l’intervention et le plan de Brazier. Il se pouvait… Mille hypothèses se présentaient. Mais celle à laquelle il s’était arrêté était qu’il avait entre les mains une chance sérieuse pour gagner le derby, et, le derby gagné, c’étaient en manœuvrant bien cinq, six, huit cent mille francs, c’est-à-dire de quoi réparer largement le présent et préparer l’avenir. Pour cela il fallait donc ne pas vendre ses chevaux, il fallait au contraire garder ce billet de loterie et ne pas l’abandonner juste au moment où son numéro allait sortir. Il fallait attendre. Seulement c’était là précisément que se trouvait la difficulté. Comment attendre alors que les embarras, qui le pressaient de tous côtés depuis plusieurs mois, l’avaient enserré de telle sorte, qu’ils l’étouffaient. C’était pour se dégager qu’il avait appelé Brazier à son secours, et celui-ci, au lieu de lui venir en aide, allait lui porter de nouveaux coups. Que faire pour les parer ? Il avait tout essayé, tout usé. Il était à bout d’expédients, et, ce qui était plus grave, à bout de forces. Il en était là, cherchant dans son esprit et n’arrivant qu’à se donner le sentiment désespérant de son impuissance, quand son valet de chambre entra pour lui annoncer que le docteur Horton demandait à le voir. Pour peu qu’on ait approché le monde cosmopolite qui composait alors le high-life parisien, on a connu le docteur Horton, ce médecin anglais qui a eu l’idée originale d’importer chez nous la médecine à l’alcool, et de s’en faire, avec une riche clientèle, 100 000 francs de rente. Sainte-Austreberthe était trop à la mode dans ce monde, et trop en vue, pour que le docteur Horton n’ait pas tenu à l’avoir pour malade et pour ami. – Eh bien, dit-il en entrant, vous avez donc pris la peine de venir hier chez moi ? – Oui, et je ne vous ai point trouvé. – De quoi s’agit-il ? – De rien de grave ; je voulais vous dire que ce malaise général dont je vous ai parlé ne se passe pas. – Vous avez fait ce que je vous avais conseillé ? – Oui. – Tout ? – C’est-à-dire… – C’est-à-dire que vous avez pris les drogues de votre ordonnance, n’est-ce pas ? Et vous vous en êtes tenu à cela, sans vous soucier du reste. – À peu près. – Je sais. Notre estomac, nous le donnons assez volontiers à notre médecin ; mais notre vie, nos goûts, nos occupations ou nos plaisirs, non. La science ordonne d’avaler les remèdes les plus amers ou les plus nauséeux, nous avalons ; elle conseille de changer quelque chose à nos habitudes, nous refusons : « Me lever de bonne heure, c’est impossible, docteur. – Ne pas manger de farineux, j’aime mieux mourir. » – Dois-je mourir pour ne pas vous avoir obéi ? dit Sainte-Austreberthe en riant. – Peut-être, répliqua le docteur Horton de sa voix la plus sérieuse et de son geste le plus solennel. Je vous ai conseillé, n’est-ce pas, de vous coucher tôt, de quitter mademoiselle Balbine, de ne plus monter vos chevaux en courses et de faire de l’exercice à pied ? – C’est cela même. – À quelle heure vous êtes-vous couché ce matin ? – À cinq heures. – Et hier ? – À sept heures. – Et avant-hier et les jours précédents, ç’a été la même chose. Quand avez-vous vu mademoiselle Balbine ? – Hier. – Et avant-hier et les jours précédents. Pour les courses, je n’ai pas à vous interroger ; je vous ai vu dimanche. Il est certain que, pour ne peser que 65 kilogrammes, vous avez dû vous faire maigrir et vous vous êtes fait suer sous le suaire. – C’est vrai. – Je n’ai pas besoin que vous me le disiez, je l’ai vu ; vous avez admirablement monté, aussi bien que le meilleur jockey ; mais vous avez manqué de bras, vous ne pouviez pas tenir votre cheval, et vous avez dû le laisser aller : aussi n’avez-vous pas gagné. Quoi d’étonnant à cela ? Quand vous vous enveloppez dans un suaire de caoutchouc, et que vous placez deux lampes sous ce suaire, il est naturel que, par la transpiration que provoque la chaleur, vous perdiez votre chair et votre graisse ; mais il est naturel aussi que vous perdiez vos forces par cette suée artificielle. Se faire maigrir comme les jockeys, au moyen de l’abstinence, de la marche et de la transpiration, n’a rien de mauvais : se faire maigrir sous le suaire, quand on n’a pas le courage de s’imposer un régime sévère, est désastreux, surtout lorsque cela se répète souvent et dure depuis longtemps, ce qui est votre cas. Alors on vient chez son médecin et l’on se plaint que les malaises pour lesquels on l’a déjà consulté ne se passent pas. C’est cela, n’est-il pas vrai ? Eh bien ! causons sérieusement. – Vous m’effrayez presque. – Je ne veux pas vous effrayer ; mais je dois vous éclairer et, – puisque vous n’avez pas fait attention à ce que je vous ai déjà dit, – y revenir en appuyant. Il faut absolument changer le genre de vie que vous menez depuis dix ou douze ans ; vous entendez, il le faut. Toutes les drogues, tous les remèdes que je vous ordonnerai ne feront rien, si vous ne commencez pas par vivre de la vie simple du vulgaire. Ce n’est pas un excès qui nous tue, c’est la continuité de l’excès, et cette continuité a été votre règle ; aujourd’hui vous êtes arrivé au bout du rouleau. Déjà le fil qui attache votre existence est tendu autant que possible : un pas de plus, il casse. Tenez, donnez-moi votre main et comparez vos ongles aux miens ; les vôtres sont mous, flexibles, transparents, ils ont l’épaisseur d’une pellicule ; tandis que les miens sont formés d’une lame dure et cornée. D’où vient cette différence ? – Peut-être de ce que nous ne sommes pas de la même race. – J’entends : le sang des Horton est un sang plébéien ; celui des Sainte-Austreberthe, un sang noble. Eh bien ! non. Regardez-vous dans la glace et voyez vos cheveux ; ils sont fins, maigres, desséchés, et il ne faut pas tirer fort dessus pour les arracher. Amincissement de l’ongle, dessèchement du cheveu, ont une même cause, qui est une grande faiblesse chez vous, un appauvrissement général. J’ai pris ces deux exemples parce qu’ils tombent sous les yeux ; je pourrais vous en montrer bien d’autres si je voulais entrer dans une dissertation médicale, mais je ne la crois pas nécessaire. – Vous savez que j’ai pleine confiance en vous. – D’ailleurs ce que je vous dis là n’est pas nouveau pour vous, car si vous n’avez pas fait d’études médicales, vous connaissez à fond la science de l’entraînement et vous pouvez y trouver des règles qui vous sont applicables, sauf le respect qui vous est dû, comme disent les paysans. Vous savez qu’il est pour ainsi dire impossible de maintenir en bonne condition d’entraînement un cheval qui a reçu une préparation complète et a été confirmé, comme on dit dans la langue du sport. Eh bien ! vous êtes ce cheval. Votre préparation a été plus que complète et elle a été confirmée plus de mille fois pendant dix ans ; aujourd’hui, si vous êtes encore sur vos jambes, c’est un miracle, après le travail que vous avez fait. Là encore, la ressemblance entre votre existence et celle du cheval de course est frappante. Le vulgaire qui vous voit de loin, l’un et l’autre, brillants et superbes, peut croire que vous n’avez rien à faire qu’à briller, mais celui qui connaît les choses sait que le cheval de course dépense plus de force dans trois ou quatre minutes de lutte que le cheval de fiacre dans un mois de travail ; de même, de minuit à six ou huit heures du matin, autour d’une table de jeu, dévoré par la fièvre, crispé jusque dans les entrailles par l’angoisse du désir, concentrant toute votre énergie pour rester maître de vous, vous fatiguez plus qu’un ouvrier dans toute sa semaine. – C’est bien vrai. – Et ce qui est vrai aussi, c’est qu’on ne demande au cheval cet excès de force qu’une fois par semaine pendant quelques mois, tandis que vous le demandez à votre nature tous les soirs pendant plusieurs années, sans vous priver d’une quantité d’autres excès dont les chevaux, heureusement pour eux, sont préservés. Aussi n’est-il pas étrange qu’après avoir mené cette vie à outrance, on soit dans l’état où vous êtes, c’est-à-dire épuisé. Voilà pourquoi je vous ordonne de vous mettre au vert et au repos ; pour vous, c’est une question de vie ou de mort. Voyez le duc de Seran, qu’une phtisie galopante a enlevé en quelques semaines ; voyez Cugny, voyez Bittlestone : ils étaient dans le même état que vous. Je ne veux point que leur fin soit la vôtre, d’abord parce que vous êtes mon ami, et aussi parce que vous êtes mon malade : je serais déshonoré. Qu’un indifférent nous rencontre et nous dise en l’air : « Tiens, comme vous êtes changé, » c’en est souvent assez pour nous inquiéter. Mais quand c’est un médecin qui parle et qu’on a confiance en lui, ses paroles donnent à réfléchir. Le docteur Horton parti, les réflexions de Sainte-Austreberthe furent sérieuses, et, pendant un grand quart d’heure, il resta la tête appuyée dans ses deux mains. Fuis tout à coup il se leva et alla se poser devant la glace ; puis, après s’être longuement regardé : – Allons, dit-il à mi-voix, il faut se marier. Il sonna. Le valet de chambre entra. – Commandez qu’on attèle le coupé et venez me coiffer.
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