Chapitre IV

1685 Words
Chapitre IV Quand il descendit, son coupé l’attendait devant le perron. – Chez mon père, dit-il au cocher, qui se tenait sur son siège dans une attitude correcte, le fouet et les guides en main. Mais celui-ci, au lieu de toucher le cheval, se pencha vers la glace que Sainte-Austreberthe venait d’abaisser. – Vous êtes donc sourd ! Je vous ai dit chez mon père. – J’ai bien entendu, mais je ne sais pas le numéro de monsieur le comte. – Vous ne m’avez jamais conduit chez mon père ? – Jamais. – Depuis combien de temps êtes-vous chez moi ? – Depuis trois mois. – Ah !… Enfin c’est bien : rue de Rivoli, n° 188. Allez. Le général était encore au lit, et comme les rapports entre un père et un fils qui ne se sont pas vus depuis trois mois n’autorisent pas la familiarité, Sainte-Austreberthe entra au salon, après avoir fait prévenir son père qu’il attendait son lever. Dans ce salon, qui ouvrait ses hautes fenêtres sur les Tuileries, se trouvait déjà un visiteur, attendant, lui aussi, le moment d’être reçu par le général. Sur un fauteuil, devant lui, était posé un vieux coffret recouvert en peau et fermé de fermoirs en cuivre brillant. En voyant entrer Sainte-Austreberthe, le visiteur se leva vivement et vint au-devant. – Ah ! monsieur le vicomte, dit-il d’un ton respectueux, c’est un hasard vraiment heureux qui me permet de vous rencontrer ici. Je me suis présenté à votre hôtel plus de dix fois, et je vous ai écrit plus de trois lettres sans pouvoir être reçu par vous. – C’est possible, je n’en ai rien su, répondit Sainte-Austreberthe, qui avait l’habitude de ne pas lire les lettres qu’on lui adressait. – Je comprends cela, vous avez un valet de chambre qui est vraiment un homme précieux ; il n’a vu en moi qu’un créancier venant vous relancer, il a toujours trouvé moyen de vous préserver de mes réclamations ; j’ai eu beau lui répéter, lui jurer que je ne venais pas au sujet de ce que vous me devez, rien n’a fait. – Eh bien ! que me vouliez-vous ? me voici. – Croyez bien, monsieur le vicomte, que, si je vous parle de ce que vous me devez, ce n’est pas pour vous le réclamer, au contraire, et même, si j’avais pu vous voir, je ne me serais jamais adressé à monsieur votre père. – Est-ce que vous venez demander à mon père ce que je vous dois ? – Non, monsieur le vicomte ; je ne suis pas assez simple pour cela. J’ai besoin d’une protection, d’une introduction : j’avais compté sur vous pour me l’obtenir. N’ayant pu vous rencontrer, j’ai pensé à M. le général ; mais je ne suis pas connu de lui comme de vous. – De quoi s’agit-il ? – De faire accepter ce coffret. – Et qu’est-ce que c’est que ce coffret ? – C’est un coffret qui contient des objets de toilette ayant appartenu à Marie-Antoinette. Voici la cuvette, le pot à l’eau ; enfin, vous voyez, c’est complet. – Et authentique ? – J’ai les preuves entre les mains. Notez que je ne veux pas vendre, je demande à offrir. – Pour le plaisir d’offrir ? – Ça, c’est mon affaire, et il est certain qu’étant commerçant, je dois penser à mes intérêts. Mais, tout en m’occupant des miens, je saurais reconnaître le service qu’on me rendrait en présentant ce coffret et en le faisant accepter. Ainsi je suppose que ce soit M. le vicomte qui veuille bien être mon introducteur, voici ce que je ferais : au lieu de m’associer aux autres créanciers de M. le vicomte, comme on est venu me le proposer, pour le poursuivre vivement, je prierais M. le vicomte de me faire des billets pour les 17 580 francs qu’il me doit ; ces billets seraient échelonnés de trois mois en trois mois, et le premier ne serait payable que dans un an. De plus, j’aurais le plaisir d’offrir à mademoiselle Balbine un petit chandelier à branches qu’elle a vu l’autre jour au magasin, et dont elle paraît avoir envie. – Quel est le prix de ce chandelier ? – Cinq cents francs. – Vous déduirez ces 500 fr. de mon compte ; vous ferez pour 17 000 fr. de billets, comme vous me le proposez, et vous aurez le plaisir de présenter vous-même votre coffret et de le faire accepter. Au moins, je l’espère, le culte de Marie-Antoinette tourne au fétichisme. Laissez ce coffret, que je le montre à mon père. – C’est que… – Vous aimez mieux l’emporter ? – À cause de la fragilité. – Emportez alors. Je vais voir mon père ; je lui recommanderai votre affaire. – Qui est un peu la vôtre aussi. – Notre affaire, si vous voulez ; et je vous ferai prévenir. – Alors, il est inutile que j’attende le général ? – Tenez-vous à lui offrir aussi un chandelier ? – Non, non. – Eh bien, vous n’avez pas besoin de le voir ; mon père vous refuserait peut-être ce qu’il m’accordera. Sainte-Austreberthe n’eut pas longtemps à attendre, et ce solliciteur était à peine parti, emportant précieusement son coffret sous son bras, que le général entra dans le salon. Son pantalon et son veston de flanelle prouvaient qu’il avait quitté son lit pour recevoir son fils. – Qui me vaut le plaisir de ta visite matinale ? dit-il en venant au-devant de celui-ci et en lui tendant la main ; c’est un miracle de te voir ici. Je t’ai aperçu l’autre jour à Longchamps, mais tu étais avec Balbine et je n’ai pas osé affronter les reproches de cette grosse endiablée… Ah ! ça, c’est donc entre vous à la vie et à la mort ? Quelle constance ! Elle est donc bien drôle ? – Ce n’est pas de la constance. – Vraiment. Alors qu’est-ce donc ? – Si je quittais Balbine, on dirait que je suis ruiné ou tout au moins gêné ; elle est en vue, elle vaut pour mon crédit ce que valent les trois signatures pour l’escompte de la Banque. – Très fort, positivement, tu es très fort ; je l’ai toujours dit, et quand on veut me chicaner à propos de toi, parce que tu n’es rien, ma réponse est toujours la même : « Mon fils sera ce qu’il voudra. » Et tu sais, ce n’est pas l’orgueil d’un père qui parle ; c’est une conviction. – Vous êtes trop bon. – Je voudrais l’être ; par malheur, les circonstances ne me permettent même pas de faire ce que je devrais. Elles me sont dures, mon cher ami, très dures. – Ne craignez rien, je ne viens pas vous imposer le chagrin de me refuser un service d’argent. – Et ce chagrin serait réel, je t’assure, et très vif. Dans ma position, les difficultés d’argent, au milieu desquelles je me débats sans cesse, me sont une humiliation, et il y a des imbéciles qui nous accusent de gaspiller la fortune de la France ! Je vis d’expédients. – Il me semble pourtant… – Oui, mes places, n’est-ce pas ? mes traitements, les intérêts que j’ai dans quelques affaires, les dons que j’ai reçus, qu’est-ce que tout cela ? Une goutte d’eau dans la mer. Ce qu’il aurait fallu, ç’aurait été qu’on payât mes dettes d’un seul coup, mais cela je n’ai jamais pu l’obtenir. Des à-compte, oui, donnés généreusement, cela est certain, mais non intelligemment, puisqu’ils ne m’ont jamais débarrassé complètement de mon passé, qui est lourd à traîner. Tu ne sais pas ce que j’ai à payer, sans compter la vie quotidienne, qui est chaque jour plus difficile ; et puis enfin chacun a ses vices. Mais, rassure-toi, tout ce que je te dis là n’est pas pour en arriver à t’emprunter quelques billets de mille francs. – Heureusement. – Est-ce que tu es mal dans tes affaires ? – Si mal, que je viens vous annoncer qu’il faut absolument que je me marie. – Toi ? – Et le plus tôt possible. – Allons donc ! toi, te marier, toi ! Laisse-moi rire un peu. C’est trop drôle. Et le général se mit à rire de si bon cœur que les veines de son front se gonflèrent comme si elles allaient crever. – Je vous assure que je parle sérieusement. – C’est bien cela qui te rend si drôle, parbleu. Tu es impayable avec ton flegme anglais. – Enfin, mon père, vous vous êtes bien marié, vous. – Ah ! oui, oui, je me suis marié, c’est vrai. – Eh bien ! alors vous ne devez pas trouver étrange que je fasse aujourd’hui ce que vous avez fait autrefois. – Aujourd’hui n’est pas autrefois, et tu n’es pas ce que j’étais. – Enfin vous vous êtes marié ? – J’avais dû donner ma démission de capitaine, je n’avais plus de patrimoine, je devais une centaine de mille francs ; que faire ? Sans cela, est-ce que l’idée me serait jamais venue de me marier ? Ce que je dis là n’est pas pour accuser ta mère, et même, si mon opinion sur le mariage avait pu changer, elle eût certainement été la seule femme qui eût fait ce miracle. Excellente femme, bonne, douce, indulgente, dévouée. Mais le mariage ! Enfin la Providence a permis que je n’y laisse pas ma santé et mon intelligence ; Dieu a rappelé ta mère à lui, et j’ai recouvré ma liberté. Crois-tu donc que, si j’avais vingt années de mariage à porter, je serais ce que je suis ? – Il est vrai que vous rajeunissez ; malheureusement je ne suis pas comme vous, je vieillis. – Quel âge as-tu donc ? vingt-quatre ans ? – J’ai trente ans. – Trente ans ! Ce n’est pas possible. Tu es né un dimanche, je me rappelle parfaitement. – Le 14 septembre. – Précisément. Je devais ce jour-là aller aux courses à la Croix-de-Berny. Le matin, ta mère a été prise des douleurs ; j’ai cru qu’elle se trompait, et je suis parti quand même. Le soir, quand je suis rentré, tu étais couché dans ton berceau auprès de ta mère. Je te vois encore avec ton béguin, et tu n’étais pas beau. Les enfants, en voilà encore un plaisir ! Eh bien ! l’année de ta naissance, j’avais trente-quatre ans ; si tu avais trente ans aujourd’hui, j’aurais, moi, soixante-quatre ans, ce qui est absurde. Je n’ai pas soixante-quatre ans et ne les ai jamais eus. – Vous ne les aurez jamais. Quoi qu’il en soit, moi, j’ai trente ans, j’en suis sûr. – Sois sûr de ton âge, c’est très bien ; mais laisse-moi la liberté d’être sûr du mien. Et c’est parce que tu crois avoir trente ans que tu t’es mis dans la tête que tu devais te marier. Allons, tu n’es pas l’homme fort que je pensais. – Je veux me marier parce que pécuniairement je suis à bout de ressources et physiquement à bout de forces. Horton, que vous connaissez et que vous estimez… – Comme homme, oui ; mais, comme médecin, je me moque de lui. – Eh bien, Horton déclare que, si je continue le genre de vie qui a été le mien, depuis douze ans, je suis perdu. – Eh ! eh ! – Alors que faire ? Je n’ai trouvé qu’une réponse, précisément celle qui a été la vôtre quand vous vous êtes posé cette question : me marier, et je viens vous consulter à ce sujet. Si vous avez mieux à m’offrir, j’accepte. – Ceci devient sérieux, et je n’ai plus envie de rire. Reste à déjeuner avec moi et nous allons causer. Il sonna, un domestique parut. – Qu’on mette deux couverts et qu’on ne reçoive personne. Puis se tournant vers son fils : – Donne-moi le temps de m’habiller, dit-il, et je suis tout à toi. C’est égal, tu as une manière de réveiller ton monde qui est bonne ; comme tu vous remues !
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