Chapitre V

1751 Words
Chapitre V Si le général de Sainte-Austreberthe vivait d’expédients, comme il l’avait dit, il était impossible de soupçonner cette gêne en voyant sa table. Elle était, cette table, servie avec luxe, et dans les mets dont elle était chargée, aussi bien que dans le linge, les porcelaines, les verreries, on sentait un maître de maison qui tient aux délicatesses de la cuisine. On le sentait encore mieux en le regardant manger, car, bien qu’il fût éveillé depuis peu de temps, il déjeunait comme s’il avait employé toute sa matinée à courir les bois en chassant. Cet appétit solide et joyeux chez le père contrastait avec la façon indolente dont le fils rompait son pain du bout des doigts et trempait ses lèvres dans son verre. L’un, assis carrément sur sa chaise, les épaules effacées, la tête droite, la face colorée, mangeait en homme heureux de vivre qui défie les atteintes de l’âge et de la peine ; l’autre, nonchalant et fatigué, ennuyé, dégoûté de tout, semblait boire l’eau claire et le sauterne avec une égale inappétence. Lorsque le dessert fut servi, et qu’on eut placé à portée du général une machine à faire le café et les bouteilles aux liqueurs, le domestique se retira et ferma la porte derrière lui. – Maintenant, dit le général en allumant l’esprit-de-vin de la machine et en mesurant scrupuleusement le café moulu, causons. Mais d’abord je dois te faire des excuses, pour avoir ri de ton projet de mariage. Tout en m’habillant, j’ai réfléchi à ce projet, qui m’avait saisi comme une douche d’eau froide ; car enfin tu conviendras que jusqu’à présent rien en toi ne pouvait faire soupçonner que tu finirais de cette façon tragique, et de réflexions en réflexions, j’en suis arrivé à me dire que décidément tu étais bien l’homme fort que j’ai eu la sottise de méconnaître tout à l’heure. Donc tu as mon approbation et mon consentement. – Il me faut plus. – Mes conseils aussi, mon expérience, mon influence, tout ce que j’ai est à toi, car il importe que nous nous hâtions. – Craignez-vous donc quelque chose ? êtes-vous menacé ? – Ce n’est pas pour moi que je crains. On est habitué à moi ; on ne pourrait guère se passer de mes services, on n’est pas jaloux de mon influence, que je limite à mes intérêts ; on n’a pas peur que je prenne trop d’autorité : enfin, à toutes ces raisons de sécurité personnelle, se joint celle qui résulte de certains papiers qu’on sait en ma possession ou plutôt en sûreté et à ma disposition. Aussi n’est-ce pas pour moi que j’ai des craintes, mais pour le système général ; ça va mal, tout est noir. Nous ne sommes plus dans l’empire et nous ne sommes pas dans le régime parlementaire ; nous sommes dans un état indécis, incertain, qui jette le désarroi parmi les plus fermes et trouble les esprits. Il y a irritation, malveillance et anarchie partout. Les choses ne peuvent pas durer longtemps ainsi. Combien dureront-elles encore ? que se passera-t-il ? Je n’en sais rien. Mais il faut s’attendre à un effondrement général. Nous sommes au printemps, les glaces couvrent encore la mer et se tiennent solides en apparence ; mais qu’il souffle un vent venant de n’importe où, il se fera un craquement immense et ce sera fini, tout se disloquera et disparaîtra. Alors à quoi se cramponner, comment se sauver ?… Veux-tu ton café fort ? – Oui, volontiers. – Ces craintes ne me sont pas personnelles et bien d’autres que moi les partagent. Nous nous sommes préoccupés de ce danger ; nous avons cherché un remède, mais lequel ? C’est chercher un préservatif contre la mort. On ne peut pas toujours durer. Convaincu de l’imminence de cette débâcle, je me suis demandé ce que je ferais quand elle arriverait, et à qui je me rattacherais ; car, si les systèmes doivent fatalement périr, les individus ont le droit de chercher à se sauver. Un système meurt, renaît et remeurt ; un individu ne meurt qu’une fois. Je n’ai rien trouvé ; isolé, sans autre appui en ce monde que celui que je prends dans ma position présente, je dois disparaître avec elle. Par bonheur, tu me tends la main, et, avec ton mariage, tu m’offres un nouveau point d’appui. En ce moment, tu es mon fils ; la débâcle arrivée, je serai ton père. Voilà où la famille commence à avoir du bon… Rhum ou cognac ? – Merci, ni l’un ni l’autre. – Il faut donc que tu fasses un mariage solide, qui te donne une position inexpugnable, dans laquelle les révolutions ne puissent pas nous atteindre. Or, les seules positions inexpugnables sont celles qui ont leurs fondations sur la fortune. C’est là qu’il nous faut chercher. Est-ce ton avis ? – Parfaitement. – Cherchons donc ensemble ; car, si tu ne me parles de personne, c’est que tu n’as pas fait ton choix. Donc condition qui prime toutes les autres : fortune certaine, bien établie, à l’abri des hasards. Que dis-tu de mademoiselle Laurot ? – Est-ce que M. Laurot n’a point passé, il y a quelques années, en police correctionnelle ? – Oui, mais il a été acquitté. Je ne sais s’il était coupable ou innocent des faits qu’on lui reprochait ; mais ce que je sais, c’est qu’il a acquis une fortune considérable dans les travaux publics, que cette fortune est visible aux yeux de tous, puisqu’elle consiste en propriétés en province et à Paris. Ce dont j’ai la certitude pour avoir eu quelques affaires avec Laurot en ces derniers temps, c’est que cette fortune est nette de toute charge et qu’elle est à l’abri de tous risques. Tu ne changeras pas d’ailleurs ton nom en celui de Laurot, c’est mademoiselle Laurot qui s’appellera madame la vicomtesse de Sainte-Austreberthe. – C’est égal. – Bon ! tu n’en veux pas. Veux-tu la fille d’Ephraïm aîné ? – Mais elle a été gravement compromise ; son aventure a été notoire, vous le savez mieux que personne. – Je sais qu’on a pu parler ; mais ce qui s’est passé au juste, je ne le sais pas ; seulement, il est assez probable que, comme presque toujours, il ne s’est rien passé de grave. – Les propos du monde me suffisent. – Alors, mon cher ami, tu te figures que j’ai sur la planche une collection de cousines de la sainte Vierge, d’hermines sans une tache, que je vais prendre par la main et te présenter ; et encore faudra-t-il que celle-ci n’ait pas le nez trop gros, et celle-là les mains trop rouges. Voyons, voyons, parlons-nous sérieusement d’affaires ? ou bien discutons-nous, au point de vue esthétique, les qualités essentielles qui doivent se rencontrer chez une jeune fille à marier ? Tu veux la fortune, n’est-ce pas ? – Et autre chose aussi. – Toutes les perfections réunies, je comprends cela. Mais enfin il faut être pratique. Tu demandes ; en échange de tes prétentions, qu’offres-tu ? C’est ce qu’il faut voir. – Mon nom et ma position. – Ton nom, je veux bien ; mais ta position… Je ne t’en vois pas d’autre que d’être mon fils. Or, de cette position je peux parler sans te blesser, n’est-ce pas, puisque c’est la mienne ? Eh bien ! qu’est-elle ? Celle d’un général de cour tout simplement, c’est-à-dire qu’elle est bâtie sur le sable. Il est certain qu’à la tête d’un État-major ou bien dans une grande cérémonie, c’est brillant ; il est certain aussi que dans un almanach, l’énumération de mes titres a quelque chose d’imposant, mais un souffle peut renverser tout cela. Ah ! si tu avais voulu être quelque chose au lieu de vouloir être quelqu’un ; si tu avais voulu prendre une carrière quelconque, les armes, la diplomatie, dans laquelle je t’aurais poussé, ce serait bien différent ; personnellement, tu présenterais une valeur. Mais, arrivé au bout de la voie qu’il t’a plu de suivre, fatigué, fini, crevé, comme vous dites, tu veux te marier et tu fais le difficile. – C’est qu’aussi vous êtes, vous, un peu trop facile. – En vérité ! Ce beau-père ? Ah ! non. Cette jeune fille ? Pensez-donc ! Alors que nous reste-t-il ? Si tu tiens à une sainte, cherche toi-même. Et que veux-tu qu’une sainte fasse dans la vie, si elle n’est que sainte ? J’en ai connu des saintes femmes, renfermées étroitement dans leur ménage ; il n’y avait rien à dire contre elles ; les maris seuls avaient à se plaindre, les malheureux ! Je comprends toutes les ambitions, mais à condition qu’elles soient proportionnées à nos moyens d’action. Au lieu de poursuivre l’impossible, contente-toi de ce que tu peux atteindre : on n’épouse pas qui on veut, on épouse qui on peut, et tel est parti pour conquérir les pommes hespérides qui s’est contenté d’un navet. Et ceux-là étaient des habiles ; le navet trouvé, ils persuadaient les imbéciles que c’était leur idéal : les pommes hespérides n’étaient pas ce qu’un vain peuple pense, tandis que le navet ! – Alors ne parlons plus de mon projet. – Parlons-en, au contraire, et cherchons ; je ne suis pas homme à me décourager pour si peu. Seulement je crains que nous ne trouvions pas à Paris ce que tu exiges ; non pas qu’il manque de saintes à Paris, mais celles que tu voudrais ne voudraient peut-être pas de nous. C’est en province que tu trouveras ton affaire. As-tu des préventions contre les provinciales ? – Pas la moindre. – C’est heureux, car maintenant que me voilà sur cette voie, je crois que nous pourrions réussir. J’ai vu l’autre jour le comte de Cheylus, l’ancien préfet de Strasbourg, qui est maintenant à Bordeaux, et, en me parlant de l’esprit de la province, il me disait qu’il était fâcheux pour nous de voir presque toutes les grandes fortunes aller par mariage aux mains des orléanistes. À ce propos, il me citait M. Donis, qui très probablement allait suivre cet exemple. – Donis, l’ancien député ? – Précisément. Donis, l’un des plus riches commerçants de Bordeaux, qui n’a qu’une fille ; laquelle, il me semble, doit épouser un jeune homme appartenant à une famille orléaniste. Le mariage est-il arrêté ou simplement projeté, je ne sais, n’ayant pas prêté grande attention à ce que Cheylus me disait. Mais maintenant il faut voir. De ce côté, tu trouverais tout ce que tu désires : fortune et pureté. – Si le mariage de la jeune fille est décidé ? – C’est ce que je vais savoir ; s’il ne l’est pas, tu me feras le plaisir de partir pour Bordeaux, où Cheylus te conseillera et te dirigera. C’est un homme à nous, habile, délié. – Je le connais. – C’est parfait. Il sera bien aise de nous rendre service et de plus il a tout intérêt à empêcher la grande fortune des Donis de passer aux mains des orléanistes ; on lui en saura gré, et ce sera pour lui une victoire qui lui sera comptée. Quant à toi, et en attendant, je vais m’occuper de te caser quelque part, dans une charge quelconque qui te donne une position ; car maintenant il ne suffit plus d’être M. le vicomte de Sainte-Austreberthe, célèbre sur le turf, il te faut quelque chose qui te recommande à Donis. Ce quelque chose sera-t-il suffisant ? là est la question. Je l’ai connu quand il était député ; c’était un homme intelligent, droit et légèrement glorieux. Sa gloriole sera-t-elle satisfaite de t’avoir pour gendre ? C’est à étudier. Je vais écrire immédiatement à Cheylus, reviens me voir après-demain ; sa réponse réglera notre plan. Comme Saint-Austreberthe allait sortir, le général le rappela : – À propos, romps immédiatement avec Balbine et, comme tu n’es pas en état de le faire convenablement, dis-lui que je la fais engager aux Français. Ç’a toujours été son ambition ; elle va être heureuse. Mais en même temps dis-lui de ma part qu’elle est niaise : pouvoir jouer le sentiment avec une supériorité écrasante, et vouloir jouer la comédie, médiocrement. Enfin c’est son affaire. À vendredi, n’est-ce pas ? Viens déjeuner.
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