Chapitre VI

1690 Words
Chapitre VI Le vendredi soir, après un long entretien avec son père, le vicomte de Sainte-Austreberthe prenait, à la gare d’Orléans, le train express pour Bordeaux. Il avait demandé qu’on lui gardât un coupé pour lui seul, sans payer d’autre place que la sienne, bien entendu ; mais cette faveur n’avait pu lui être accordée que conditionnellement ; tant que les places de coupé qui se trouvaient dans le train ne seraient pas prises, on le laisserait seul ; mais si, par hasard, toutes ces places étaient occupées, et s’il se présentait alors un nouveau voyageur, il faudrait bien qu’on le fît monter avec lui. Assurément on avait le plus grand désir d’être agréable à M. le vicomte, mais les règlements étaient là. Le hasard voulut que ce soir-là il y eut affluence de voyageurs, et, quelques minutes avant le départ, un sous-chef de gare vint d’un air désolé annoncer à Sainte-Austreberthe qu’on était obligé de lui donner un compagnon de route ; au reste ce compagnon était un homme charmant, don José Rivadeynera, le fils du riche banquier de Madrid. – Don José Rivadeynera ! Comment donc ? amenez-le, amenez-le. Les minutes étaient mesurées ; l’Espagnol arriva, courant aussi vite que le permettaient ses petites jambes, car c’était plutôt une réduction d’homme qu’un homme véritable, mais une réduction très joliment réussie. – Comment, mon cher, s’écria Sainte-Austreberthe, tandis qu’on fermait la portière, vous étiez à Paris et je ne vous y ai pas vu ? – Je n’étais pas à Paris, j’y passais en transit. – Vous arrivez de voyage ? – D’Amsterdam, où j’étais allé pour les affaires de notre maison. – Il me semble que, la dernière fois que j’ai eu le plaisir de vous voir, vous reveniez aussi d’Amsterdam, ce qui ne vous a pas empêché de passer à la Sainte-Barbe. – Où vous m’avez complètement nettoyé. – Il fallait venir me demander votre revanche. – Assurément, dit l’Espagnol avec un certain embarras, c’était mon intention, c’était même mon désir le plus vif ; mais j’ai été retardé en Hollande plus que je ne croyais, et forcé d’être à Bordeaux à jour fixe, il m’a été impossible de m’arrêter à Paris, je vous donne ma parole que cela m’a beaucoup contrarié. Vous me croyez, n’est-ce pas ? Je serais désolé, si vous ne me croyiez pas. – Et pourquoi ne vous croirais-je pas ? – C’est évident. Le train s’était mis en marche. – Positivement, continua don José se penchant par la vitre et regardant les monuments élevés qui se perdaient dans la brume du soir, ce m’est un véritable chagrin de quitter ainsi Paris : je suis comme un collégien à la rentrée des vacances, j’ai presque la larme à l’œil. Vous ne comprenez pas cela, vous qui avez le bonheur de toujours vivre à Paris. – J’avoue qu’il me paraît impossible qu’on puisse vivre ailleurs. – On ne vit pas ailleurs ; on désire, on attend ou l’on se souvient. Paris est le seul endroit du monde où un homme qui se respecte puisse dépenser sa fortune, et ce sera la gloire de l’empereur d’avoir fait de Paris une ville de plaisir où l’on accourt des quatre coins du monde pour s’amuser. – Est-ce que vous dormez en chemin de fer ? interrompit Sainte-Austreberthe, qui n’écoutait cette dissertation que d’une oreille distrait. – Jamais, il m’est tout à fait impossible de fermer l’œil. – À quoi employez-vous votre temps ? la nuit est longue. – Je fume. Disant cela, don José tira de sa poche un étui à cigares et, l’ayant ouvert, il le présenta à Sainte-Austreberthe. La conversation resta un moment suspendue, mais bientôt Sainte-Austreberthe la reprit : – Et quand vous avez fumé deux, trois, quatre cigares ? dit-il, poursuivant son idée. – Je m’ennuie, et vous ? – Je m’ennuie avant le quatrième cigare, à moins toutefois que je ne trouve à employer mon temps. – À quoi ? – À jouer, si un heureux hasard n’a donné un compagnon de route. Don José s’inclina sans répondre, comme s’il ne lui plaisait pas de s’engager sur ce terrain. – Le malheur est, continua Sainte-Austreberthe, que je n’ai pas de cartes, et vous ? – Je n’en ai jamais. – Moi, j’en ai toujours ; mais je croyais si bien voyager seul, que je n’en ai pas fait mettre dans mon sac. Le train arrivait à Étampes. Sainte-Austreberthe descendit vivement et bientôt après il revint, suivi d’un garçon du buffet, qui portait une lampe d’une main et de l’autre un de ces plateaux en bois recouvert de drap, qui sont en usage dans les cafés pour les joueurs. – Mettez cela là-dessus, dit Sainte-Austreberthe au garçon, en montrant la tablette du coupé. Puis quand la portière fut refermée : – Puisque vous regrettiez de n’avoir pas pu venir me demander votre revanche, je devais vous l’offrir. Voici des cartes, – il tirade sa poche deux jeux neufs, – de la lumière, une table ; comment trouvez-vous mon idée ? – Il me semble que tout cela est assez difficile à organiser. – Rien n’est plus facile au contraire. Tenez, voyez. Me voici à votre disposition. Nous n’arrivons à Bordeaux qu’à sept heures ; cela nous donne dix heures ; l’écarté vous plaît-il ? Il était évident que l’écarté, comme tout autre jeu, ne plaisait pas à l’Espagnol : cela se lisait dans son attitude contrainte, dans ses regards embarrassés, dans ses paroles hésitantes. Mais, devant une proposition si nettement formulée, il fallait répondre par un refus tout aussi net qu’il ne voulait pas jouer, et cela ne lui plaisait pas davantage. Sous quel prétexte refuser de jouer, alors que tout le monde savait qu’il était joueur passionné ? Trois mois auparavant, il avait joué, pendant quatre nuits consécutives, à la Sainte-Barbe ; et si, après la dernière nuit, qui avait porté sa perte au joli total de 55 000 francs, il avait compris, averti par un ami, qu’il était imprudent de jouer avec Sainte-Austreberthe, il ne pouvait pas parler à celui-ci de l’avertissement qu’il avait reçu, pas plus qu’il ne pouvait parler des doutes qui s’étaient alors élevés dans son esprit. Si forts que fussent ces doutes d’ailleurs, ils ne s’appuyaient en réalité sur rien de précis : Sainte-Austreberthe gagnait trop constamment, cela était évident ; mais personne n’avait d’autres reproches que celui-là à lui adresser, et la chance n’a jamais été un crime. On peut très bien ne pas vouloir jouer avec ceux qui gagnent toujours, mais on ne peut guère le leur dire, ou bien il faut avouer en même temps qu’on a peur de perdre, et il y a peu de gens disposés à cet aveu. Don José Rivadeynera, fier de sa fortune, était moins décidé que personne à se retrancher derrière une pareille défense. – Cinquante louis la partie vous conviennent-ils ? dit-il en tirant de son portefeuille une liasse de billets de banque. – Parfaitement. – Alors, c’est bien. Vous avez la dame, moi le valet ; à vous. Aux Aubrais, les voyageurs qui se trouvaient sur le quai voulurent voir ce qui se passait dans ce coupé éclairé d’une façon insolite ; mais Sainte-Austreberthe tira les stores brusquement, et les curieux en furent réduits aux conjectures. – Pourquoi cette lumière ? – Pourquoi ces stores fermés ? – Que se passait-il là-dedans ? Il s’y passait un fait bien étrange : Sainte-Austreberthe perdait 8 000 francs. Tout d’abord il avait commencé par gagner, puis la chance avait brusquement tourné, et, en moins de trois quarts d’heure, il avait perdu quatre cents louis. Or, comme la somme qu’il avait pu à grand-peine réunir avant son départ n’atteignait que 3 000 francs, il se trouvait endetté de 5 000 francs en arrivant aux Aubrais. – Prêtez moi donc 10 000 francs, dit-il à son adversaire ; cela m’enlève toute liberté d’esprit de retenir ce que je vous dois en augmentant ou diminuant ma dette, selon les hasards du jeu. – En toutes circonstances, ces 10 000 francs seraient à votre disposition ; mais vous savez que chaque joueur a ses idées, ses superstitions : il me semble que si je touchais à mon argent en ce moment, je vous donnerais ma chance. Excusez-moi de vous refuser. – Alors ne jouons plus. – Et pourquoi cela ? dit l’Espagnol, qui, depuis qu’il gagnait, n’avait plus de répugnance à jouer avec Sainte-Austreberthe, et commençait à croire que les avertissements qui lui avaient été donnés naguère étaient peut-être un peu risqués. – Mais parce que, comme je vous l’ai dit, la préoccupation du calcul me place à votre égard dans une infériorité trop grande, et vous n’êtes pas homme à vouloir profiter d’un avantage ainsi obtenu. – Qu’à cela ne tienne. Prenez une vingtaine de vos cartes de visite, écrivez dessus : « Mille francs ; » je les accepte pour cette valeur, exactement comme si elles étaient des billets de banque. C’est un moyen de battre monnaie. En quelques minutes, les cartes furent transformées en billets de mille francs, et la partie recommença. À Saint-Pierre-des-Corps, l’équilibre s’était rétabli, Sainte-Austreberthe avait regagné ses propres billets et jouait avec son argent. À Poitiers, au contraire, un écart considérable s’était fait : Sainte-Austreberthe avait perdu ses billets et en plus ses vingt cartes fabriquées aux Aubrais. N’en ayant plus dans son carnet, il était obligé de couper des lettres en petits morceaux et de donner à chacun d’eux la valeur convenue de 1 000 francs. Don José rayonnait de joie et sa conviction bien arrêtée cette fois, était que Sainte-Austreberthe était décidément le plus galant homme qu’on pût connaître. Sur le quai de la station, les quelques voyageurs qui étaient descendus du train s’étaient groupés devant ce coupé aux stores obstinément tendus, et ils restaient là ébahis, malgré le froid du matin et les appels réitérés des conducteurs, qui passaient en criant : « Les voyageurs en voiture, en voiture ! » Le train se remit en marche et le jeu reprit, empressé, dévorant comme s’il suivait la marche rapide de la locomotive, qui descendait la vallée de la Charente. Mais qu’importait à ces joueurs le pays qu’ils traversaient ? ce dont ils avaient souci, c’était du temps qui s’écoulait. Il était trois heures du matin, ils avaient encore quatre heures devant eux ; cartes et paroles tombaient précipitamment : – J’en demande. – Non. – Le roi. – Vous m’avez refusé, je marque trois. – À vous. À Angoulême, la chance continuait à être contraire à Sainte-Austreberthe : il perdait 49 000 francs ; à Libourne, il n’en perdait plus au contraire que trente mille, mais il n’avait plus qu’une heure pour les regagner. Bientôt le train, à la sortie des tunnels de Lormont, arriva en vue de la Gironde, couverte de navires à l’ancre et de vapeurs qui chauffaient ; puis il traversa les vignes et les jardins de la Bastide, franchit la Gironde, et, le mouvement s’étant ralenti, les wagons sonnèrent avec un bruit de ferraille sur les plaques tournantes de la gare Saint-Jean. On était arrivé : Sainte-Austreberthe perdait 21 000 francs. – Encore une partie ! Et tandis que les voyageurs descendaient heureux de sortir de leur prison, ils continuèrent à jouer dans leur coupé fermé. Les employés vinrent ouvrir la portière : il fallut bien descendre. Sainte-Austreberthe avait gagné cette dernière partie, et il ne perdait plus que 20 000 francs, représentés par les vingt cartes de visite. – Vous savez que je suis sans argent ? dit-il. – Oh ! peu importe, je reste toute la journée à Bordeaux ; vous me trouverez à l’hôtel de France ; et vous, où descendez-vous ? – À la préfecture. – À propos, ne venez pas dans l’après-midi, parce que j’irai très probablement à Château-Pignon, chez M. Donis, où je passerai sans doute la soirée et la nuit. Au revoir.
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