Chapitre 4
La victime n’était autre que le neveu d’Armand Bonnadieu, éminence grise et caution morale de tous les ministres de la Justice de la Ve République.
Ce Lemercier était donc le fils de la jeune sœur d’un important personnage aujourd’hui réduit, suite à un grave accident de voiture, à se véhiculer dans un fauteuil d’infirme. Un garçon peu recommandable, aux dires des gendarmes, joueur invétéré, qui avait commencé à voler chez son oncle pour assouvir sa passion au casino de Dinard, puis à détourner des sommes de plus en plus importantes dans les entreprises où sa famille avait réussi à le caser. Lorsque lassé de ses frasques le tonton lui avait coupé les vivres, Anthony avait, pour le plus grand soulagement des époux Bonnadieu, cessé de les visiter.
La réapparition, sous forme de cadavre, de ce neveu peu recommandable amena les gendarmes à perquisitionner à son domicile et là ils trouvèrent des documents qui prouvaient qu’Anthony Lemercier n’avait jamais cessé de voir son oncle ni de lui soutirer de l’argent.
Dans le silence de la nuit, Mary perçut des pas furtifs dans le couloir. Instinctivement elle referma le dossier.
La porte s’ouvrit sans qu’on eût frappé et une tête chafouine apparut. Le front de Mary se plissa. Elle avait reconnu le regard torve du capitaine Donval, un type qu’elle n’appréciait guère et qui le lui rendait bien.
— Hé hé ! fit Donval vaguement embarrassé en voyant Mary. On travaille encore à cette heure, commandant ?
— Comme vous voyez, capitaine, répondit-elle du tac au tac.
La tête de travers, il essayait de voir quel dossier elle consultait, mais elle avait posé ses mains sur la couverture, si bien que le pauvre Donval louchait en vain.
Elle demanda sèchement :
— Vous cherchez quelque chose ?
— Non, fit-il avec son sourire cauteleux, j’ai vu de la lumière sous la porte et je pensais qu’on avait oublié d’éteindre.
Elle persifla :
— Voilà des soucis d’économie qui vous honorent. Je n’aurais jamais pensé qu’il était dans vos gènes de faire des heures supplémentaires.
Le ton de Mary dut déplaire au capitaine Donval.
— J’fais ce que j’ai à faire, jeta-t-il hargneusement.
— On en est tous là, mon cher Donval, fit-elle aimablement.
— En tout cas, lança-t-il en passant au tutoiement, tu ferais bien de faire gaffe, le vieux est en tournée nocturne.
— Je ne sais pas si monsieur le divisionnaire apprécierait de se faire traiter de « vieux », mais si l’intention est bonne, je te remercie du tuyau. Pour autant, je n’ai rien à cacher.
Donval eut un clin d’œil salace et sa voix se fit insidieuse :
— C’est vrai que tu n’as rien à redouter de sa part. À ce qu’on dit, vous êtes du dernier bien, n’est-ce pas ?
Avant qu’elle n’ait pu répondre, fier de son trait d’esprit, il avait fermé la porte et disparu dans un dernier ricanement.
Agacée, elle grommela :
— C’est ça, casse-toi pauvre c… !
Elle se morigéna immédiatement : « Voilà que je cause comme le premier président de la République venu ! »
Elle se replongea dans ce dossier qui avait été établi à partir de l’enquête de gendarmerie.
À nouveau sa porte se rouvrit et elle s’apprêtait à rembarrer vertement l’intrus lorsqu’elle s’aperçut qu’il s’agissait du divisionnaire Fabien.
Le chapeau à la main, l’œil malicieux, il demanda :
— Je dérange ?
Elle se leva pour l’accueillir :
— Mais pas du tout patron !
Il tira une chaise, s’assit, et constata :
— Vous en faites une tête !
— C’est que je ne m’attendais pas à vous voir ici à cette heure.
Il fit remarquer :
— Vous n’avez pas non plus l’habitude de vous attarder dans nos locaux.
Elle reconnut :
— En effet !
Et elle ajouta :
— Ce n’est pas tous les jours non plus que je suis chargée d’aller récupérer un suspect à Dinard pour le mettre en garde à vue à Quimper.
Le visage du commissaire se rembrunit :
— Au fait, comment s’est passée la corvée ?
Elle haussa les épaules :
— Comme une corvée.
— Où est cette dame ?
— À l’hôpital.
Fabien se leva à demi. Le sujet était sensible. Ce n’est pas souvent que l’on soupçonne la femme d’un haut fonctionnaire de justice de meurtre et qu’on la place en garde à vue.
— Madame Bonnadieu est…
— Hospitalisée, oui monsieur.
— Elle est…
Visiblement le commissaire Fabien redoutait le pire.
Elle leva les mains :
— Rassurez-vous, elle va aussi bien que possible. Simplement elle a été éprouvée par cette arrestation subite, fatiguée par son transfert en voiture, et le docteur Brissac n’a pas voulu prendre le risque d’une incarcération en cellule. Il l’a fait transporter à l’hôpital où le médecin-chef lui a administré un calmant, si bien qu’à cette heure elle dort paisiblement sous la garde d’un de nos hommes.
Le commissaire regarda fixement Mary :
— Qu’y a-t-il, commandant, quelque chose vous tracasse ?
Elle eut un mouvement d’épaules. Le « vieux » restait redoutablement perspicace.
— Qu’est-ce qui vous le laisse à penser ?
Il secoua la tête :
— Je vous connais, Mary, je sais quand quelque chose ne va pas. Et là, il y a quelque chose qui ne va pas !
— Il y a tout simplement des besognes qui me plaisent moins que d’autres, répondit-elle.
— Des besognes… Vous voulez sans doute dire des missions ?
— Bien que le résultat soit le même, j’ai employé le mot besogne à dessein car il induit une notion de travail obligatoire et désagréable.
Elle le regarda :
— Vous-même avez parlé de corvée…
Fabien souffla. Celle-là avec ses approches sémantiques de la langue allait encore lui coller la migraine. Il ne voulait surtout pas l’affronter sur un terrain où, il le savait, il ne tarderait pas à perdre pied.
— En quoi cette mission était-elle désagréable ?
— En premier lieu parce qu’elle était inutile.
Le commissaire objecta :
— Le magistrat en a jugé autrement.
— C’est bien ce que je déplore ! On n’en aurait pas fait autant pour serrer un d’jeune surpris à brûler vingt bagnoles.
— Allons, pas de mauvais esprit !
Elle leva les yeux au ciel :
— Le magistrat craignait-il que madame Bonnadieu tente de se soustraire à la justice ?
Le commissaire agacé botta en touche (comme aurait dit Fortin).
— Le cas échéant, vous lui poserez la question. D’ailleurs, ce n’est pas un magistrat, mais une magistrate.
— Je sais, dit-elle d’un ton lugubre.
Le commissaire eut un mouvement de menton vers le dossier qui était sur la table devant Mary.
— Je suppose que vous avez pris connaissance du dossier ?
Elle confirma :
— Oui monsieur.
Ce en quoi elle s’avançait un peu car elle n’avait fait que jeter un œil sur cette liasse de documents. Il lui aurait fallu bien plus de temps pour l’étudier sérieusement. Or le commissaire le lui avait remis le matin même en lui commandant de procéder à la mise en GAV4 de madame Bonnadieu dans la journée. Le temps d’aller de Quimper à Dinard, d’effectuer sa mission et de revenir à Quimper… Ouais, il lui aurait fallu bien plus de temps. Qu’importe, elle n’allait pas entrer dans les détails.
— Pensez-vous que cette inculpation présente des points faibles ?
Elle eut une moue d’ignorance.
— Comme je n’ai fait que survoler le dossier, je ne saurais le dire pour l’instant.
Il insista :
— Vous avez tout de même un avis ?
Elle demanda :
— Ce sont les gendarmes qui l’ont établi ?
— En effet. Mais je croyais que vous entreteniez avec ces messieurs des relations plutôt cordiales.
Elle reconnut :
— Le plus souvent leurs enquêtes sont sérieusement menées et solidement étayées.
— Alors ?
Il tendit la main les doigts grands ouverts et les rabattit à mesure qu’il énonçait un point d’enquête :
— Un, la victime était un parent proche du conseiller Bonnadieu…
— Son neveu, dit Mary, le fils de sa jeune sœur prématurément décédée.
Le commissaire acquiesça en secouant la tête et poursuivit :
— Deux, ce Lemercier a donné bien du fil à retordre à son parent qui a pourtant fait tout ce qui était en son pouvoir pour lui venir en aide. Trois, il a tenté de le faire chanter en lui adressant une lettre dans laquelle il le prévient qu’à défaut d’un versement d’argent immédiat, des documents impliquant le conseiller Bonnadieu dans une affaire scabreuse seraient remis à la presse. Quatre, Lemercier a été empoisonné à l’arsenic et une visite dans la cave de la villa Bonnadieu a permis de retrouver de la mort-aux-rats contenant, comme par hasard, de l’arsenic.
Mary, les bras croisés, restait impassible.
— Et enfin, cinq, bien qu’elle le nie formellement, madame Bonnadieu aurait soupé avec Lemercier à l’auberge de « La Tour Penchée », un hôtel de luxe en bord de mer peu de temps avant sa mort.
Mary reconnut enfin :
— Ça fait beaucoup de présomptions.
— Heureux de vous l’entendre dire ! Et pourtant vous persistez à ne pas être satisfaite.
Il insista :
— Rien ne cloche, absolument rien !
Elle reconnut :
— Apparemment non.
Elle soupira :
— Et pourtant…
Le patron s’agaça :
— Pourtant quoi ?
— Ce ne sont que des présomptions…
— Évidemment, mais leur accumulation veut bien dire quelque chose…
— Probablement. Mais, pour tout vous dire, je ne vois pas madame Bonnadieu dans la peau d’un assassin.
Elle laissa passer un silence et ajouta :
— En disant cela, je me rends bien compte du peu de poids d’un tel argument. J’ai serré d’autres meurtriers qui, eux non plus, n’avaient pas le physique de l’emploi.
— En outre, rajouta Fabien, toutes les statistiques prouvent que le poison est par excellence l’arme des femmes.
— On le sait depuis les Borgia, reconnut Mary. Je crains que cette pauvre madame Bonnadieu n’ait du mal à se dépêtrer de toutes ces preuves qui convergent vers elle.
— C’est ce qui vous la rend sympathique ?
— Ce n’est pas une affaire de sympathie ou d’antipathie, c’est une question de mesure.
— De mesure ? fit Fabien ironique. De quelles mesures parlez-vous ?
— Eh bien, on n’utilise pas un marteau-pilon pour écraser une mouche. Les mesures qui ont été prises à l’encontre de madame Bonnadieu sont disproportionnées en regard de sa dangerosité potentielle.
— C’est de la responsabilité du magistrat, soupira Fabien.
Mary joignit ses deux mains devant elle et, lentement, éleva sa main droite au-dessus de sa tête.
Fabien la regardait, les sourcils froncés :
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— On ouvre le parapluie, dit-elle.
— Quel parapluie ?
— Le parapluie de la loi, de la procédure, de la hiérarchie !
De nouveau Fabien s’irrita de cette réflexion. Décidément, elle avait le don de le mettre en rogne. Il réussit à répondre sans agressivité :
— Eh oui, commandant, nous sommes dans un état de droit, que ça vous plaise ou non.
— Ce qui me plairait, c’est que la loi soit appliquée à tous avec la même rigueur et surtout avec discernement. Si madame la juge était sortie de son prétoire et avait vu de ses yeux vu la vulnérabilité des époux Bonnadieu, je ne peux pas croire qu’elle aurait pris cette décision…
— Qui vous dit qu’elle a éludé cet aspect du problème ?
Mary regarda le commissaire avec étonnement. Où voulait-il en venir ?
— Posez-vous la question : pourquoi la magistrate a-t-elle instamment recommandé que vous soyez chargée de cette désagréable mission ?
Mary se redressa, surprise :
— Moi ?
Fabien confirma :
— Oui vous ! Elle vous a nommée !
— Mais je ne la connais pas, cette juge !
La surprise de Mary n’était pas feinte.
— Non mais visiblement, elle vous connaît, elle ! Au moins de réputation.
— Comment dois-je prendre cela ?
— Comme un compliment !
Elle ironisa :
— Et allez donc, un compliment de la part d’un juge ? Pincez-moi que je me réveille !
— Si le mot vous paraît excessif, disons comme une marque d’estime.
— Mais pourquoi…
— Pourquoi vous a-t-elle réclamée ? Peut-être parce que vous êtes une femme et qu’elle connaissait la fragilité d’un vieux couple dont le mari a servi l’État au plus haut niveau et toujours avec honneur.
Il ajouta :
— Fragilité toute relative pour ce qui concerne monsieur Armand Bonnadieu ; cet homme connaît la loi dans tous ses recoins et, au cas où quelqu’un l’aurait oublié, il saura le faire comprendre le moment venu. Madame la juge, qui n’ignore rien de l’entregent du bonhomme, a pensé que vous procéderiez à cette interpellation avec plus de tact qu’un escadron de gendarmerie. C’est d’ailleurs ce que vous avez fait et je vous en remercie.
Elle rendit les armes avec un gros soupir en levant les yeux au ciel.
— Alors, tout est bien qui finit bien, patron.
Le commissaire parut soulagé qu’elle le prenne de la sorte :
— On ne saurait mieux dire ! Je vous avais chargée de nous ramener madame Bonnadieu, vous vous êtes parfaitement acquittée de cette mission. Là s’arrête notre action. La gendarmerie va reprendre la main et madame Bonnadieu devra répondre aux questions de madame la juge Laurier qui est chargée d’instruire l’affaire.
— Bien, dit Mary en se levant. Dans ce cas, je n’ai plus qu’à rejoindre mon domicile.
— En effet, fit Fabien en prenant la porte. Je vous souhaite une bonne nuit.
4. Garde à vue.