Chapitre 3
Fortin attendait Mary au volant de la voiture de police au fond de laquelle madame Bonnadieu était prostrée. Il prit immédiatement la route de Quimper.
Par téléphone elle avait prévenu le chef de poste de son arrivée et lui avait demandé de convoquer le médecin de garde, si bien que lorsqu’ils parvinrent au commissariat à la nuit tombée, le praticien était déjà là.
Mary le prit à part pour le mettre au courant de cette procédure inhabituelle et lui recommanda de faire hospitaliser madame Bonnadieu.
Le médecin se rendit à ses raisons et une demi-heure plus tard, une ambulance emportait madame Bonnadieu vers l’hôpital où elle passerait la nuit.
Fortin déposa Mary devant sa porte à dix-neuf heures trente et regagna ensuite son domicile où sa très attentionnée épouse devait l’attendre.
Comme d’habitude, Amandine, la pittoresque voisine – et quasi-mère de substitution – de Mary lui avait préparé un délicieux petit repas : un potage de légumes suivi d’un gratin de macaronis agrémenté de deux tranches de jambon. En guise de dessert il y avait une barquette de compote maison mêlée de quartiers de poires cuites.
Mary dîna agréablement en écoutant Mozart, puis elle caressa son chat qui parut tout à fait satisfait de l’hommage qui lui était rendu. Décidément, ce Mizdu se comportait en grand seigneur !
Cette mission remplie aussi rondement que possible lui laissait un goût âcre au fond de la gorge. Bien qu’elle sût que de lourdes présomptions pesaient sur Béatrice Bonnadieu, elle ne put s’empêcher de souffrir pour celle qui venait de plonger d’une sphère protégée où tout était luxe et sérénité vers ce monde extérieur dont elle s’était jusque-là efforcée d’ignorer l’existence.
Mary regarda sa montre : vingt et une heures trente. Elle se décida tout d’un coup à aller jusqu’à l’hôpital pour savoir comment réagissait la malheureuse Béatrice Bonnadieu, mais songea qu’à cette heure les visites étaient interdites et elle se rabattit sur le commissariat.
Elle avait parcouru beaucoup de kilomètres en voiture dans la journée et une petite marche nocturne ne lui ferait pas de mal.
La ville était déserte, le commissariat aussi. La pleine lune inondait la cathédrale et, quand elle traversa l’Odet sur l’une des passerelles métalliques, elle la sentit vibrer sous l’action d’un courant grossi par les pluies d’automne. Autour du commissariat, rien ne bougeait. Elle poussa la lourde porte métallique et retrouva immédiatement l’atmosphère de « l’usine » comme disait Fortin.
Le chef de poste la considérait d’un air curieux. Ce n’était pas souvent qu’elle apparaissait à cette heure en ces lieux. Elle le salua :
— Bonsoir Le Gall…
Elle savait que les « en tenue » étaient flattés qu’elle les connaisse par leur nom et elle s’attachait à les retenir.
— Comment ça s’est passé avec ma cliente ?
Le Gall secoua sa grosse tête :
— La pauvre petite dame ! Elle était dans un triste état.
Il se pencha :
— Qu’est-ce qu’elle a fait ?
— Peut-être rien, dit Mary. La juge Laurier veut l’entendre.
— Ah… fit le gardien d’un air entendu. La mère Laurier ? Vous m’en direz tant !
Mary demanda :
— Elle vous a fait quelque chose ?
Le gardien parut effaré. Il plaqua un index sur sa poitrine :
— À moi ? Oh non !
Et il ajouta :
— À Dieu ne plaise ! Pourquoi me demandez-vous ça, commandant ?
— Parce que vous semblez bien la connaître.
Il protesta véhémentement :
— Pas du tout !
— Pourtant vous l’appelez « la mère Laurier », quasiment comme si elle faisait partie de votre famille.
Le Gall répéta, effaré :
— À Dieu ne plaise !
Il renifla et dit mezzo voce :
— J’ai bien assez de ma belle-mère !
Il se pencha vers Mary :
— J’vais vous dire, commandant, cette s****e n’aime pas les flics !
Mary prit le parti de rire :
— Mais personne n’aime les flics, mon vieil Eugène !
Elle venait de lire son nom, à l’envers, sur le registre.
Elle se fit conciliante :
— Allez, j’oublie le qualificatif. Comment était ma cliente ?
— La pauvre dame faisait peine à voir. Elle tenait à peine debout.
— C’est sûr que ça vous change de votre clientèle habituelle, hein ?
Le brigadier Le Gall Eugène opina vigoureusement du chef :
— On peut le dire ! Le toubib n’a pas voulu prendre de risques, il l’a fait hospitaliser.
— Il a bien fait, approuva Mary en pensant que les cellules de garde à vue auraient paru bien inconfortables à une personne de la condition de madame Bonnadieu arrachée à son intérieur douillet.
Quant au chef de poste, le brigadier Le Gall, il était bien soulagé de ne plus avoir cette « cliente » difficile sur les bras. S’il était arrivé quelque chose… Il pensait avoir évité des tonnes d’emmerdements potentiels.
— Je vais appeler l’hôpital, dit-elle.
Le brigadier s’inquiéta :
— Vous n’êtes pas tranquille ?
Elle eut un geste d’impuissance et répondit à la question par une autre question :
— Compte tenu des circonstances, où pourrait-elle être mieux qu’à l’hôpital ?
Le Gall répondit du tac au tac :
— Chez elle !
Mary ironisa :
— Excellent diagnostic, Le Gall ! Vous direz ça à la juge Laurier la prochaine fois que vous la verrez.
— Humph, fit Le Gall, rien ne presse !
Visiblement, il entendait se tenir aussi loin que possible de la redoutable magistrate.
Elle salua le brigadier et regagna son bureau par des couloirs déserts. Sans même s’asseoir, elle forma le numéro de l’hôpital.
Elle dut patienter quelques instants pour que la standardiste de permanence trouve dans quel service avait été admise madame Béatrice Bonnadieu.
Mary précisa :
— Cette dame est arrivée dans la soirée et doit être sous surveillance policière.
— Je vois, dit immédiatement la standardiste. Je vous passe le service.
Après quelques instants d’attente, une voix ferme se présenta :
— Surveillante-chef Chenu !
Mary reconnut immédiatement cette voix :
— Isabelle ? dit-elle.
— Oui, dit la surveillante sur la réserve, on se connaît ?
— Un peu ! Vous vous souvenez des deux flics que vous aviez arrosés avec votre seringue ?
Elle entendit un éclat de rire :
— Si je m’en souviens ! Qu’est-ce qu’on s’est marrés ce jour-là ! Donc vous êtes le capitaine Lester ?
— Quelle mémoire ! s’extasia Mary à son tour.
— Quel coup fourré avez-vous mijoté cette fois ? s’enquit la surveillante.
Mary protesta :
— De quels noirs desseins me soupçonnez-vous ?
— On ne doit avoir que l’embarras du choix, rigola l’infirmière.
— Eh eh, fit Mary, on ne prête qu’aux riches, à ce que je vois !
— C’est qu’avec vous on ne s’ennuie pas, dit la surveillante-chef d’un ton enjoué. Les flics qu’on voit d’habitude sont moins rigolos.
— Attendez de me voir pour le bon motif, recommanda Mary, on verra si vous me trouvez toujours aussi rigolote.
— Brrr ! fit l’infirmière en feignant la peur. J’en frémis d’avance !
— Vous faites bien ! La pétoche est le commencement de la sagesse.
— C’est ce que me disait ma grand-mère, avoua l’infirmière. À part ça, qu’est-ce qui vous amène ?
— Une petite dame qu’on a dû livrer dans la soirée.
— Madame Béatrice Bonnadieu ?
— C’est ça !
— Vous voulez savoir si elle s’est évadée ?
— Non pas ! Je sais que vous ne laissez pas filer vos clients comme ça !
— Surtout quand il y a un flic devant sa porte, confirma l’infirmière. Je ne sais pas à quoi ça sert, d’ailleurs, car la pauvre femme tenait à peine debout…
— C’est le règlement, dit Mary.
— Quelle connerie ! lança l’infirmière avec son franc-parler. Votre bonhomme serait mieux dans son lit avec bobonne qu’à somnoler sur une chaise dans un couloir d’hôpital.
— Il est aussi là pour la protéger.
— Ben alors elle est sauvée ! Ça n’a pas l’air d’être James Bond, votre poulet ! Le pauvre, il est à moitié dans le coma sur son siège. Si des méchants arrivent, ce n’est pas lui qui va les effrayer.
— Non, vous êtes là pour ça ! En d’autres temps, vous avez fait preuve de votre efficacité en la matière.2
— Pff ! cracha l’infirmière dédaigneusement. S’il faut faire votre boulot à présent…
— Pas du tout ! Vous avez bien entendu parler du prestige de l’uniforme ?
— Ouais mais c’était au siècle dernier.
Elle soupira :
— À voir votre gazier avachi sur sa chaise, ça ne s’est pas arrangé depuis.
— Ouais… Mais dites-moi, Isabelle, n’êtes-vous pas tenue par votre administration de respecter des règlements stupides ?
Elle entendit un franc éclat de rire :
— Hou là ! Ce n’est pas ça qui manque !
— Bon, voyez, on est à la même enseigne.
— Si vous croyez que ça me console…
— Ça ne vous console pas, mais vous avez une grosse seringue pour vous défendre.
— Sauf que je ne peux jamais l’utiliser contre ceux qui le méritent. Et vous, vous n’avez pas de gros pistolets ?
— À ce qu’on m’a dit, vous en avez aussi.
— Vous alors ! dit l’infirmière en rigolant. Vous ne manquez pas d’air.
Elle avait tout de suite pigé que Mary faisait allusion à ces urinaux utilisés dans les hôpitaux pour les cas d’incontinence.
— Ces pistolets-là n’ont jamais tué personne.
— Que vous dites, fit Mary, que vous dites ! Enfin, vous me rassurez, je croyais que nous étions les seuls à avoir des règlements stupides.
— Je t’en fous ! dit cavalièrement l’infirmière. La connerie, c’est la chose la mieux partagée dans ce pays. D’ailleurs, elle gagne du terrain tous les jours. C’est même le seul terrain où les administrations sont en pointe.
— Je crains que vous ayez raison, concéda Mary en riant. Blague à part, elle va comment, ma cliente ?
— Parce que c’est une cliente à vous ?
— Si on veut, je suis allée l’arrêter à Dinard dans l’après-midi.
— À Dinard ? Ils n’ont pas de flics à Dinard ?
— Si, plaisanta Mary, mais il paraît que ceux d’ici sont meilleurs. Vous voyez, notre réputation a traversé la Bretagne.
— Quelle modestie, persifla l’infirmière.
— Pour tout vous dire, ou presque, bien qu’elle soit de Dinard, la victime a été retrouvée chez nous et cette pauvre femme avait des liens avec elle.
— C’est elle qui l’a butée ? demanda abruptement l’infirmière.
— Quel vocabulaire ! s’exclama Mary. Vous lisez trop de romans policiers, Isabelle.
L’infirmière ne releva pas :
— On lui donnerait le Bon Dieu sans confession !
— Comme quoi, il ne faut pas se fier aux apparences ! Mais ce n’est pas une raison pour l’achever.
L’infirmière protesta :
— Comme si c’était le genre de la maison !
— Bah, dit Mary, les statistiques sont pour nous. Il sort plus de macchabées de votre usine que de la nôtre.
— Tsss ! fit l’infirmière. Comme si c’était comparable !
Mary admit qu’elle avait raison.
— Je voulais simplement m’assurer que ma meurtrière putative était toujours en bonne santé.
— Comment avez-vous dit ?
— Putative…
Isabelle Chenu parut soudainement éclairée :
— Ah, c’est une… on ne dirait pas !
Mary remit les choses d’aplomb :
— Non ma chère, ce n’est pas une p**e !
— Ah, fit l’infirmière, j’avais compris…
— Putative signifie ici « supposée » ou encore « présumée ». Rien à voir avec le monde de la galanterie. C’est la langue des prétoires.
— C’est-à-dire ?
— Des juges, si vous préférez.
Cette fois Isabelle répliqua vivement :
— J’préfère pas ! Je ne tiens pas à finir sur le mur des cons !
— Elle non plus, car c’est une dame tout à fait comme il faut !
— Alors, pourquoi l’avez-vous arrêtée ?
— Parce que j’en avais reçu l’ordre !
— Et qui est l’âne qui donne de tels ordres ?
— Vous pourriez dire l’ânesse !
— Parce qu’en plus c’est une bonne femme ?
Mary précisa :
— Femme, oui, mais bonne… je n’irais pas jusque-là. En tout cas, ce n’est pas un flic, rassurez-vous !
— Alors là, vous m’épatez !
— Pourquoi ?
— Je croyais qu’il n’y avait que les flics pour agir de la sorte.
— Vous êtes victime de vos préjugés, infirmière-chef Chenu !
— Nourris par votre réputation, renvoya l’infirmière qui, comme la Chabraque de la chanson, « avait de la défense et de l’attaque » et n’entendait pas laisser le dernier mot à un suppôt de la police.
Le « suppôt » en question lui abandonna ce terrain :
— C’est une magistrate qui a jugé sa garde à vue nécessaire à la découverte de la vérité.
— Parce que vous n’êtes pas sûre qu’elle soit coupable ?
— Moi, personnellement, non. Il y a aussi la présomption d’innocence…
— Ah… la présomption d’innocence…
— Oui, ma présumée innocente ou ma coupable putative, elle va comment ?
Isabelle protesta :
— Arrêtez avec vos grands mots. Vous me saoulez ! En attendant, votre cliente dort. Elle ronfle même, je viens d’aller la voir. Le médecin lui a prescrit un tranquillisant car elle était tout de même un peu agitée et elle avait une tension très basse. Je crois qu’elle a besoin de repos.
— Eh bien alors elle ne pouvait pas tomber mieux que chez vous !
— Je ne vous le fais pas dire !
— À condition que ce ne soit pas un repos éternel, ironisa Mary.
— On fera ce qu’on pourra pour la rendre en bon état, promit l’infirmière.
— Parfait. Je passerai la voir demain.
— Alors venez à partir de 19 h, je serai là et, si on a le temps, on prendra un café.
— C’est ça, dit Mary, en souvenir du bon vieux temps !
Elle raccrocha et, songeuse, resta un moment à contempler le dossier qu’elle avait sous les yeux. Une chemise jaune avec le nom d’Anthony Lemercier écrit au marqueur.
Une bien curieuse histoire… Un corps avait été découvert au matin du 15 octobre dans un fossé de la campagne bigoudène par un chasseur qui avait immédiatement prévenu la gendarmerie. Le défunt était en tenue sportive, survêtement et chaussures de jogging et il ne présentait aucune trace de violence. Il ne portait pas de pièce d’identité et aucune voiture n’avait été découverte abandonnée dans la zone où se trouvait le corps. Une enquête de proximité n’avait pas permis de donner un nom à ce sportif dont tout permettait de penser qu’il était mort d’une crise cardiaque après un effort trop prolongé.
En attendant une éventuelle identification, le corps avait été conservé à la morgue et la légiste, qui avait quelques clients en attente, n’avait pas encore procédé à l’autopsie réglementaire.
Celle-ci fut accélérée lorsque la gendarmerie reçut une lettre anonyme portant en lettres capitales : ANTHONY LEMERCIER A DISPARU.
L’enveloppe, tout à fait ordinaire, avait été postée à la gare de Rennes, le 17 octobre. Le papier employé pour ce message était un papier courant de format 21x29,7 et le texte avait été écrit à l’aide d’un épais feutre noir.
L’examen en laboratoire n’avait pas permis de relever la moindre empreinte digitale et, du reste, on ne pouvait tirer aucun enseignement utile.
Mais un certain Anthony Lemercier, « connu des services de police » pour user du vocabulaire administratif, figurait dans les dossiers de la gendarmerie. Celui-ci avait en effet disparu de la région de Dinard où il sévissait habituellement et la photo fournie ne laissait place à aucune équivoque : le macchabée était bien Anthony Lemercier.
L’autopsie avait révélé que ce jeune homme n’avait pas succombé comme on le pensait à une crise cardiaque, mais on avait trouvé des traces d’arsenic dans sa bouche.
— De l’arsenic ! répéta Mary Lester sans avoir l’air d’y croire. Je pensais que, depuis Marie Besnard, le procédé était tombé en désuétude.3
Finalement cette lettre anonyme, si concise qu’elle fût, avait permis, en révélant le nom du mystérieux joggeur, de retrouver la trace d’Anthony Lemercier. Et c’est ce Lemercier qui avait amené les flics aux époux Bonnadieu.
2. Voir Le 3e œil, même auteur, même collection.
3. Marie Besnard, dite « la bonne dame de Loudun », fut accusée d’avoir empoisonné une douzaine de personnes à l’arsenic juste après la guerre. Faute de preuves, elle fut acquittée à l’issue d’un interminable procès.