Chapitre 2
Il s’agissait ni plus ni moins de ramener de Dinard une personne que la justice de Quimper voulait entendre dans le cadre d’une mort suspecte aux abords de la ville.
Cette mission l’avait donc conduite dans une demeure patricienne de Dinard, l’une de ces villas construites à la Belle Époque par des estivants fortunés et qu’un maire avisé avait préservées de la voracité destructrice des promoteurs immobiliers en les faisant classer.
Compte tenu des personnalités impliquées dans l’affaire de meurtre, les autorités avaient décidé d’agir avec un maximum de discrétion, et il avait été recommandé au commandant Lester, deux fois plutôt qu’une, de marcher sur des œufs et d’opérer avec la plus grande circonspection.
Ce n’était pas la première ni probablement la dernière fois qu’on lui faisait cette recommandation, si bien que « marcher sur des œufs » était devenu chez elle une sorte de seconde nature, un exercice dans lequel elle était passée maître.
Assistée du capitaine Fortin, elle s’était donc présentée au domicile de monsieur et madame Bonnadieu où un domestique fort stylé leur avait ouvert la porte et les avait menés dans une vaste pièce dont les bow-windows donnaient sur l’estuaire de la Rance, avec en fond les austères murailles de Saint-Malo.
Une vue aussi magnifique qu’imprenable.
Par la porte restée ouverte, on devinait l’imposante stature du capitaine Fortin qui s’était placé en retrait.
Dans ce salon richement meublé, la frêle silhouette d’un vieillard auquel il était bien difficile de donner un âge se tenait droite derrière un bureau d’acajou dont le plateau soigneusement ciré luisait dans la pénombre.
Depuis l’entrée de Mary Lester dans la pièce, le regard de cet homme ne l’avait pas quittée. À bien l’observer, Mary devina qu’il n’était pas aussi âgé qu’il paraissait au premier abord. Des yeux noirs, d’une acuité troublante vivaient seuls dans ce corps émacié, étrangement immobile.
Il fallait s’approcher pour s’apercevoir que ce monsieur était installé sur un fauteuil roulant.
Sa tête longue et osseuse se détachait sur un mur tendu d’un tissu gris bleu. Une décoration raffinée qui devait dater d’une ou deux générations car la coloration des tentures s’était éteinte. On le remarquait à l’endroit où un cadre s’était mis légèrement de guingois.
Personne n’avait songé à le replacer car un drame s’était abattu sur cette demeure où l’on n’avait plus le temps de se soucier d’un tableau de travers.
Derrière la porte, Fortin devait penser : « Ça ne respire pas la joie, dans cette turne ! »
C’était bien le cas, encore que le qualificatif de « turne », attribué abusivement à cette villa par le capitaine Fortin, ne parût pas tout à fait approprié. Il n’évoquait évidemment pas l’architecture des lieux, mais l’ambiance déprimante qui y régnait.
Près d’une table basse disposée devant une cheminée de granit où rougeoyaient encore quelques tisons, une femme, qui ne devait pas avoir cinquante ans, et qui avait dû être très belle, se tenait affaissée dans une bergère, l’air désemparé. Dans un visage trop pâle, le rouge v*****t de ses lèvres faisait comme une tache de sang.
Quand Mary avait présenté sa carte de police, un cri étranglé avait jailli de sa poitrine : « Non ! »
C’étaient en des circonstances telles que celles-là que Mary Lester détestait le plus son travail.
Néanmoins elle s’était avancée encore de deux pas avant de demander :
— Vous êtes bien madame Béatrice Bonnadieu ?
— Oui, avait murmuré la femme dans un souffle, en se reculant dans son fauteuil comme si elle voulait s’y enfoncer.
— Madame, j’ai le devoir de vous placer en garde à vue…
Le mot fit tressaillir cette femme. Elle promena sur les aîtres un regard éperdu qui s’arrêta, suppliant, sur l’infirme dans son fauteuil.
Elle balbutia :
— Vous voulez dire…
— Que je dois vous tenir à la disposition de la justice, oui, dit Mary de plus en plus embarrassée.
— Mais pourquoi ? geignit la femme en s’arcboutant sur son siège.
Mary s’efforça de lui répondre d’un ton neutre en maîtrisant son émotion :
— J’agis dans le cadre de l’enquête sur la mort de monsieur Anthony Lemercier.
Un silence suivit cette déclaration.
Après quelques instants, Mary ajouta :
— J’ai également le devoir de vous avertir qu’à partir de ce moment – elle consulta ostensiblement sa montre et constata : il est seize heures trente-deux – tout ce que vous pourrez dire pourra être retenu contre vous.
Elle s’approcha de la femme qui la regardait maintenant avec terreur :
— Veuillez me suivre s’il vous plaît madame Bonnadieu.
Tétanisée, madame Bonnadieu ne fit pas un geste.
— Non ! Non ! fit-elle avec véhémence. Ce n’est pas vrai ! Vous êtes folle, vous ne savez pas à qui vous parlez !
Mary soupira :
— Hélas, je ne le sais que trop, madame.
Que cette tâche lui était pesante !
Madame Bonnadieu se leva d’un bond et se précipita vers son mari :
— Mais dites-leur, Armand, dites-leur…
Elle s’était agenouillée près du fauteuil roulant et serrait les mains décharnées de l’infirme.
On devinait à ses chairs affaissées et aux plis de son cou qu’il avait été autrefois d’une complexion robuste que des années d’épreuves avaient ruinée.
Il leva vers Mary un regard implorant, un regard de victime que l’on persécute.
— Pourquoi voulez-vous emmener ma femme ?
Sa voix était fatiguée, mais ferme.
En guise de réponse, Mary lui présenta un imprimé qu’il prit d’une main tremblante. Il ajusta ses lunettes pour l’examiner soigneusement.
Mary précisa, comme pour s’excuser d’une mesure qu’elle-même trouvait abusive :
— J’agis à la requête de madame Laurier, juge d’instruction à Quimper et sur directives de mon chef direct, le commissaire divisionnaire Fabien.
Dieu, qu’elle détestait ce qu’on lui faisait faire !
Le bonhomme, après avoir longuement examiné le document, le replia avec lassitude et souffla :
— Ça m’a l’air en ordre, mais je ne vois pas…
Il ne termina pas sa phrase et secoua la tête, accablé.
Mary dit, presque en s’excusant :
— Je dois me conformer à la loi.
— La loi ! se récria madame Bonnadieu d’une voix aiguë. La loi, elle a bon dos, la loi ! Je n’ai tué personne, moi ! Jamais, jamais je n’ai fait de mal !
Mary lui répondit d’une voix douce :
— Dans ce cas vous serez innocentée, madame, la justice…
Au comble de l’exaltation, madame Bonnadieu la coupa véhémentement :
— Ah, la justice, la justice, on sait ce qu’elle vaut, la justice ! Je ne vous laisserai pas m’emmener !
Mary Lester était de plus en plus ennuyée.
— Madame, j’ai des ordres. Je vous serais reconnaissante de ne pas compliquer les choses et de me suivre de bon gré.
Béatrice Bonnadieu se remit à sangloter et son mari tenta de la raisonner :
— Calmez-vous, ma bonne amie, on ne peut pas reprocher au commandant Lester de remplir son devoir… Ne nous rendez pas la chose plus pénible s’il vous plaît.
À présent madame Bonnadieu s’accrochait au fauteuil de l’infirme :
— Mais vous, Armand, qu’allez-vous devenir ?
Il y avait du désespoir dans sa voix. Elle s’approcha à le toucher du corps maigre de l’infirme et le serra convulsivement, son visage tout contre celui de son époux. Une vague de gros sanglots la secoua.
Armand Bonnadieu, lui, regardait fixement devant lui, semblant voir au-delà un autre monde qui lui paraissait infiniment plus miséricordieux que celui où il se trouvait encore. Il repoussa sa femme avec douceur :
— Allez, mon amie, allez…
Alors, à regret, madame Bonnadieu lâcha prise et se redressa, aidée par Mary.
Il dit encore :
— Reprenez-vous, Béatrice. Je ne suis pas seul. Jean ne me quitte pas et Éléonore ne devrait plus tarder à arriver. Quant à Thibault Lessard, qui est saisi de l’affaire, il sera là d’un moment à l’autre.
— S’il vous plaît madame… dit doucement Mary en lui touchant le bras.
Madame Bonnadieu paraissait maintenant vidée de toute volonté et elle se laissa conduire jusqu’à la porte. Derrière un Fortin qui paraissait bien ennuyé se tenait une jeune femme qui portait le tablier blanc et le petit bonnet des femmes de chambre.
Mary lui confia madame Bonnadieu en lui recommandant à mi-voix :
— Aidez donc votre maîtresse à s’habiller s’il vous plaît.
Et, au domestique qui attendait la mine basse dans un recoin du vestibule :
— Quant à vous, occupez-vous de monsieur Bonnadieu…
Le bonhomme obtempéra avec célérité mais l’infirme le renvoya d’un geste de la main, puis il fit signe à Mary d’approcher :
— Excusez ma femme, dit-il d’une voix morne. Elle a du mal à affronter les événements extérieurs.
— Croyez bien, monsieur, que nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour ménager madame Bonnadieu. Comme je vous l’ai dit, nous instruisons une affaire de meurtre…
— Ce malheureux Anthony, soupira monsieur Bonnadieu.
— En effet. La juge a estimé que la mise en garde à vue de madame Bonnadieu s’imposait. Bien que je n’en sois pas persuadée, je ne peux me soustraire à ses injonctions.
— Je comprends… fit laconiquement monsieur Bonnadieu. Je comprends et je dois d’ailleurs vous remercier de vous être acquittée de cette tâche déplaisante avec beaucoup de tact.
Elle s’inclina :
— Nous nous reverrons, monsieur Bonnadieu.
Il hocha la tête avec un pâle sourire.
Mary sortit et fit signe au domestique qu’il pouvait retourner auprès de son maître.
Deux agents avaient emmené madame Bonnadieu et la femme de chambre revenait, l’air préoccupé.
— Ça s’est bien passé ? demanda Mary.
— Aussi bien que possible, répondit la jeune fille. Je lui ai fait prendre un léger sédatif et elle s’est rapidement calmée.
Elle demanda, anxieuse :
— Que va-t-il lui arriver ?
Mary soupira :
— Ça ne dépend pas de moi, mais de la magistrate qui instruit l’affaire. De toute façon, j’ai entendu monsieur Bonnadieu mentionner le nom de maître Lessard. Elle sera bien défendue.
— On m’a dit que madame était transférée à Quimper. C’est bien vrai ?
Mary confirma :
— Tout à fait. Le corps d’Anthony Lemercier a été retrouvé dans notre juridiction, c’est pourquoi la police de Quimper a été chargée de l’affaire.
Et elle ajouta, avant que la femme de chambre ne pose une nouvelle question :
— Au stade où en est l’enquête, je ne fais qu’exécuter une décision de justice et, bien entendu, je ne peux pas rendre publics les motifs de l’inculpation de madame Bonnadieu qui bénéficie, je vous le rappelle, de la présomption d’innocence.
Pour autant, cette précision ne parut pas de nature à rassurer la soubrette.