Chapitre 1 : La Nuit Rouge
Point de vue : Ayanna
Dans trois heures, j'aurai vingt et un ans.
Lira me l'a rappelé ce matin avec ce sourire qu'elle réserve aux choses qu'elle veut que je trouve joyeuses. Mon ventre est noué depuis le réveil d'une façon que je connais bien, cette tension particulière qui précède les moments où le monde va me rappeler ce que je suis. Ou plutôt ce que je ne suis pas.
Vingt et un ans sans transformation, sans loup intérieur, sans cette présence que chaque membre de la meute décrivait comme une seconde âme logée quelque part entre la poitrine et le ventre.
J'avais attendu. Longtemps. Avec une patience d'abord confiante, puis résignée, puis vide de tout sentiment.
À sept ans, on m'avait dit que certains loups se manifestaient tard. À quatorze ans, on avait cessé de me le dire. À dix-huit ans, le regard des anciens avait changé de nature : plus de pitié dedans, juste de la certitude froide.
Défectueuse.
Le mot n'avait jamais été prononcé devant moi. Il n'avait pas eu besoin de l'être.
Je serre la hache et j'abats le bras.
La bûche se fend avec un craquement sec. Je ramasse les morceaux, les empile, et je recommence.
Personne ne m'a demandé de faire ça ce soir. C'est moi qui suis sortie quand les rires de la grande salle sont devenus trop pesants, quand les regards se sont faits trop chargés de cette pitié qu'on réserve à ceux dont on connaît déjà la fin.
Fendre du bois, c'est simple. Ça fait du bruit. Ça occupe les mains et ça laisse la tête tranquille, ou du moins assez tranquille pour qu'on puisse respirer.
Demain, à la cérémonie des 21 ans, on attend qu'un loup surgisse de ma peau.
Rien ne viendra. Comme les années précédentes. Comme toujours.
"Tu vas finir par te couper un doigt."
Je n'ai pas besoin de me retourner. Personne d'autre ne vient me chercher quand je m'isole.
"Au moins, j'aurais une excuse pour rater la cérémonie."
Lira s'assoit sur une bûche non fendue avec la grâce naturelle des lycans, ses cheveux tressés défaits d'un côté, une petite fiole en verre dans la main. L'hydromel de Mère Ylda.
Je reconnais l'odeur avant même qu'elle me la tende.
Mère Ylda fabrique ce mélange en secret et distribue lors des anniversaires en échange d'un silence discret.
"Ce n'est pas une excuse que tu veux," dit-elle. "C'est une raison."
Je pose la hache. "La différence ?"
"Une excuse, tu la subis. Une raison, tu la choisis." Elle tend la fiole. "Vingt et un ans. Ça se fête."
"Même sans loup ?"
"Surtout sans loup." Elle attend que je prenne la fiole. "Les autres fêtent leur transformation. Toi tu fêtes d'avoir survécu à vingt et un ans dans cette meute sans en avoir une. C'est plus impressionnant, si tu veux mon avis."
Je prends la fiole parce que c'est Lira, et que refuser quelque chose à Lira demande une énergie que je n'ai pas ce soir.
L'hydromel brûle légèrement dans la gorge. Une bonne brûlure.
On reste là sans parler, elle sur sa bûche et moi debout, et le campement de la meute du Crépuscule vit derrière nous.
Les loups chantent à la lune, ce son collectif qui monte et descend et qui pourrait signifier : nous sommes là, nous sommes ensemble, nous sommes une meute.
Je ne chante pas avec eux. Je n'ai jamais su comment.
Après ce long moment de silence, Lira me parle de choses ordinaires, de la fête qu'elle a essayé d'organiser et que personne n'a vraiment voulu rejoindre, d'un jeune loup de la garde qui lui a souri deux fois dans la semaine,... des choses banales entre deux amies qui parlent en pleine soirée de veille d'anniversaire.
C'est Lira qui remarque la lune en premier.
Elle lève la tête et quelque chose change dans son visage, une raideur imperceptible qui parcourt ses épaules. Je suis son regard.
La lune, pleine et basse au-dessus des pins, vire au rouge.
Pas le rouge du couchant. Pas la teinte cuivrée des nuits d'automne. Un rouge profond, presque noir aux bords, qui s'étend depuis le centre comme si quelque chose saignait de l'intérieur. Lentement. Inexorablement.
"Lira." Ma voix sort plus petite que prévu. "C'est normal, ça ?"
Elle ne répond pas. Elle est debout sans que je l'aie vue se lever, le nez en l'air, les narines frémissantes. Son corps a changé de quelque chose d'impossible à nommer, pas une transformation, pas encore, mais l'instant d'avant. L'animal sous la peau qui reconnaît quelque chose que l'humain ne comprend pas encore.
Puis les hurlements s'arrêtent.
Tous en même temps. D'un seul coup. Un silence si soudain et si complet qu'il fait mal aux oreilles.
"Cours," souffle Lira.
"Quoi ?"
"COURS !"
Le premier hurlement déchire la nuit, et ce n'est pas un hurlement de loup.
Je connais nos hurlements. Je les ai entendus toute ma vie, chaque tonalité, chaque variation. Celui-là est différent, plus grave, plus ancien, un son qui résonne dans les os plutôt que dans les oreilles. Un son qui n'appartient à aucune créature que je connais.
Puis les cris commencent.
Lira me pousse vers les arbres, mais je me retourne. Je me retourne toujours. Et je vois le campement prendre feu.
Pas un feu ordinaire. Des flammes noires qui jaillissent des toits sans logique, qui dévorent sans fumée, qui brûlent sans la chaleur habituelle du feu. Et entre les maisons, des ombres. Hautes, trop hautes pour être des hommes, trop fines pour être des loups. Elles se déplacent avec une grâce qui retourne l'estomac parce qu'elle ne ressemble à rien de connu. Partout où elles passent, les membres de la meute tombent.
Je les regarde chercher. Maison après maison. Corps après corps. Comme s'ils cherchaient quelque chose parmi nous sans savoir encore à quoi ça ressemble.
"Les enfants," je murmure. "Lira, les enfants sont dans la salle commune."
"Ayanna, non..."
Je cours avant qu'elle puisse finir.