Pff ce soir je suis mort, je me sens vidé. Je regarde mon reflet dans le miroir des toilettes et mon attention s'attarde sur les petites cernes qui m'assombrissent le regard.
Dire que je suis dans une boite gay, je devrais être livide là tout de suite… alors pourquoi ces joues rosées, ce regard brillant d'excitation ? À cause de mes danses enfin saluées par un public ? Où le petit sourire de Jurde ? Hier il m'a dit que je devenais particulièrement doué, je ne saurais dire ce que j'en pense. Joie, gêne, je suis perdu.
Que va-t-il me dire ce soir ? Sera-t-il content de ma prestation ? Aurais-je le droit à mon argent de poche ?
J'imite son sourire d'ours adorable.
-C'était très bien petite peste, lâché-je d'une voix plus grave pour m'imaginer la scène. Tu peux rester ce soir.
Et sans doute m'ébouriffera-t-il les cheveux…
Hmm malsain tout ça.
-Oui, plaisante un homme en refermant la porte des toilettes derrière lui, c'était très bien.
Aussi sec je me redresse et m'éloigne du lavabo.
-Désolé si je t'ai fait peur, susurre le mec.
Deux autres types entrent dans les toilettes, et j'en reconnais un. Ce regard lubrique sur mon être sensible chaque soir, ça ne s'oublie pas, assurément.
-Ce n'est rien, soufflé-je dans une parure de zen attitude, j'avais fini de toute manière.
Il me faut fuir. Je perçois le danger dans chaque fibre de mon corps et mon intuition m'indique qu'il ne s'agit pas d'une coïncidence si les mecs les plus louches de la soirée sont réunis dans le même espace exigu et à l'écart du reste.
L'un des hommes me barrent la route et mes doutes se confirment : je suis dans la mouise.
-Je ne pense pas que tu aies fini quoi que ce soit, murmure doucement le premier, un homme bien bâti au regard assassin. Tu n'as même pas commencé en fait.
Il y a une semaine, j'aurais frappé devant la menace. Mais je ne veux pas perdre le job, aussi je tente le sourire tranquille.
-Je ne vois strictement pas de quoi vous parlez. Il me faut retourner sur la piste avant que quelqu'un ne s'inquiète…
-S'inquiéter ? Mais voyons, il n'y pas de raison, nous allons nous occuper de toi comme il faut.
L'homme qui me bloque le passage, un grand black impassible, se rapproche de moi, et je décide d'employer la méthode de la lâcheté. Je lui écrase le pied, (une technique redoutable vous en conviendrez) avant de me précipiter vers la sortie.
Plus rapide que moi, le pervers me rattrape par les cheveux avant de me projeter en arrière.
-Ferme la porte à clé, ordonne le premier homme au pervers. Puis il se tourne vers moi. Moi c'est Mike. Et ce soir, je veux goûter à ce que tu nous refuses depuis le début.
Je me relève d'un bond et décide que c'est fini. Jurde ne m'en voudra pas de leur refaire le portrait. Petit bout dur, ok, pelotage léger ok, mais là ça devient réellement du grand n'importe quoi.
-Messieurs, vous me laissez partir tout de suite sinon…
-Sinon quoi ?
Les trois hommes esquissent un sourire réjoui.
Mike tend une main vers moi, je lui saisis le poignet et le lui tord avant de lui mettre mon poing dans la gueule. Il s'effondre et je lâche une grimace de colère. Et d'un.
-Sinon je t'éclate la face, grognais-je ;
Le pervers se précipite vers moi, je l'esquive et lui tape dans l'entrejambes.
Haha je suis un warrior. Je suis peut-être petit, mais je n'en reste pas moins vif. Et dans les bastons, j'ai de l'expérience.
Toutefois le grand black ne me laisse pas l'ombre d'une chance. Je lui décerne mon coup de pied du tigre, celui du cobra et même celui du chimpanzé, version terminator trois, mais un seul de ses coups me fait tomber à la renverse. Mazette, un monstre !
Le black me soulève par le t-shirt et je me prends trois poings dans la tronche qui me mettent presque hors-jeu. Et lorsqu'il me lâche je n'ai pas grande honte à avouer que je suis à la ramasse. Je me suis défendu, non ?
Le Mike du début revient au-dessus de moi et je le regarde d'un air vitreux.
-Pierre, se fâche Mike, tu me l'as abimé. T'es vraiment lourd.
Il me saisit par la mâchoire avant de m'embrasser et je lui fous mon poing dans le nez.
Vous l'aurez deviné, dans ma situation ce n'est pas ce qu'il fallait faire. En moins de deux je me retrouve saisi par les deux autres et Mike me défonce le ventre au point que j'en vomirais bien.
Les larmes me montent aux yeux, effet qui s'accentue lorsque l'on m'arrache mon t-shirt. Je vais me faire tripoter et bien davantage, et personne n'est là pour m'aider.
-Pourquoi ? gémis-je…
-Voyons trésor, tu devrais le savoir. Il ne faut pas tenter les gens comme tu le fais. Ca donne envie…
Je lâche une grimace de douleur en m'essayant à un sourire. Ma bouche est en sang, ça n'aide pas vraiment.
-Tu ne pouvais pas t'envoyer le gay du coin, mec ? … je ne suis pas homo mon pote !
-Tant mieux, ça n'en rend les choses que plus intéressantes.
Il hoche la tête et je me retrouve à plat ventre.
-Je vais te faire découvrir de nouvelles sensations petite chose…
Je me débats mais ne suis pas assez fort. Je ne suis plus qu'une loque, et je m'étonne à peine lorsque j'entends des coups sourds à la porte.
Le pervers me bâillonne d'une main, mais je constate que la situation ne se déroule pas comme escompté.
-Ouvrez, rugit la voix de Jurde.
Ouh, je doute d'avoir déjà entendu cette voix menaçante. Je ne savais pas qu'il en était capable.
Mes agresseurs ne parlent pas mais je les vois s'entre-regarder…
Juste avant que la porte ne soit démolie et que Jurde n'apparaisse.
Je le regarde de mon regard de mec défoncé, il croise mon regard et ce que j'y lis me laisse pantois ; De la rage, et pour la première fois, je le trouve vraiment, mais alors vraiment méchant. Un monstre. Un ogre, non plus un nounours. Wow.
Je le laisse saisir la tête du black pour l'aplatir contre le lavabo et je le laisse encore assommer d'un coup le pervers. Mike se sauve, je ne m'en rends pas compte, car je ne veux pas laisser mon patron me prendre dans ses bras pour me soulever.
Mais Jurde m'adresse le regard destructeur et je cesse de gueuler. Première fois que j'en ai peur. Wow, le choc. Je décide donc de laisser tomber la bataille et ma tête dodeline en tout sens jusqu'à ce qu'il me pousse la tête d'une main afin qu'elle vienne se poser contre son épaule. Hmm, l'effet princesse en détresse ne m'a jamais tenté, mais… qu'est-ce que c'est bon !
Je laisse donc ma tête posée là et je le sens m'emmener à l'abri. Je ne me préoccupe pas des regards sur moi, et j'entends juste un ordre de Jurde à Mimi.
-Occupe-toi du bar, je reviens.
Puis l'obscurité du couloir, et l'on me pose sur un lit. Je tourne la tête, le corps façon guimauve et constate qu'il s'agit de son lit. Ah non, déjà que je viens me faire « secourir », il y a des limites à ce que mon orgueil peut supporter.
-Non mais qu'est-ce que tu fous ? Merde…
-Tim, la ferme.
La voix m'impressionne et je me tais, vaguement gêné. Le regard du colosse me glace et soudain je me sens mal à l'idée qu'il m'en veuille. Je n'ai rien fait pourtant. Mais je l'ai contraint à frapper des clients. Snif, va-t-il me virer ? Dommage.
L'expression de Jurde s'adoucit toutefois et il va chercher de quoi me soigner.
J'ai froid et me sens plus embarrassé encore à l'idée d'être torse nu.
-Laisse-moi faire, lâché-je faiblement lorsqu'il s'assoit près de moi.
Je tente de me redresser mais l'ogre me repousse sans ménagement.
-Tu te tais et t'arrêtes de faire chier.
Une éponge vient sur ma poitrine et je me tortille.
-Ah c'est froid… ne me touche pas.
Mais Jurde semble ne pas être d'humeur ce soir. Il me saisit la mâchoire, si comparable à Mike, et je me raidis.
-Putain, lâche l'homme, tu commences sérieusement à me faire pêter un câble. Tu bouges encore et c'est moi qui te viole.
Pff, menace de merde mais je préfère me tenir tranquille. Je le laisse faire et grimace seulement lorsqu'il touche des zones meurtries. Mon corps s'enfonce dans le matelas et je saisis que je pourrais facilement m'endormir dans ces conditions.
Les mains de Jurde ne sont pas dures sur ma peau, elles sont au contraire réconfortantes, chaudes, et je me sens bien. Je croise son regard, et cille. Il est toujours furieux.
-Tu n'es vraiment qu'un abruti, grince-t-il en pinçant les lèvres.
Hein ? Mais je n'ai rien fait. J'ouvre la bouche mais ne parviens pas à parler, je me sens si fragile. Et puis inutile d'essayer, il ne m'en laisse pas l'occasion.
-Pourquoi tu ne les as pas explosés ? Continue Jurde. Je croyais que t'étais un mec, un vrai. Tu ne sais plus te défendre ?
Alors là c'est le bouquet. Qui c'est qui m'a dit de ne taper personne ? Maintenant il me fait de l'incitation à la violence ? Bah ça promet…
Je ne dis rien cependant et le vois reposer l'éponge pour ramener les pansements. Je souris malgré moi.
Jurde hausse un sourcil.
-Quoi ? grogne-t-il face à mon air « gai ».
-Demain, murmurai-je, je serais pansement's man…
-Pff, idiot.
-Non mais sérieux, tu sais ça fait viril d'avoir des blessures partout. Au moins je vais avoir la classe pendant un moment.
Jurde me regarde et le sourire que j'aime tant revient. Il m'ébouriffe les cheveux et en bon abruti je me réjouis du geste. Sa main s'égare sur ma joue et dans cette semi obscurité je frissonne malgré la chaleur de sa paume.
-Tu veux avoir la classe avec qui murmure-t-il ? Les filles ?
Je ne réponds rien, et songe que moi-même je n'en sais rien… attends… si je sais, c'est avec les filles ! Bien entendu que c'est avec les filles… enfin, je crois…
J'hoche faiblement la tête, et Jurde me sourit d'un air moqueur avant de m'embrasser la joue.
-Dommage pour toi, je t'interdis de sortir de là pendant un bon moment… tu es officiellement en congé maladie, et ce aussi longtemps que je le voudrais. Tu es vraiment trop nul en auto-défense.
-Va te faire voir.
-C'est ca c'est ça, dors petite peste.
Je le scrute, puis regarde le plafond blanc. Mes paupières sont lourdes, si lourdes. En sombrant ne reste qu'une sensation.
Non, il ne s'agit pas de mes blessures physiques, ni celles spirituelles. Il ne s'agit pas non plus de mon orgueil mis à mal, ni d'une gêne quelconque. Tout ce qui reste en atterrissant dans les bras d'une Morphée langoureuse, c'est la trace brulante sur ma joue.
Jurde m'a embrassé. Wow ! Merde… je deviens vraiment malsain.