Cette nuit-là, je fais un rêve extrêmement perturbant. Pour la première fois, du moins où je m'en rappelle, je suis dans les bras d'un autre homme.
Il est près de moi, et je me sens si bien et mon cœur bat si fort que je doute de l'existence même d'un pareil sentiment. L'extase, la joie, l'excitation, et surtout cette impression que rien n'est impossible, que je vais m'envoler.
Et l'homme dont je suis si proche n'est non moins que Jurde. Je l'appelle, il me touche et je peux respirer son odeur. Je lui avoue tous ces sentiments qui me taraudent l'âme et je sens qu'il les accepte. Et enfin je me sens entier.
Une caresse, un éclair et je me réveille en sursaut dans le noir. Où suis-je, quelle heure est-il, qui est là ?
Juste Jurde au-dessus de moi. Ohh… ce regard… pourquoi me regarde-t-il comme ça ?
L'homme est tout près, et je me sens fragile face à son regard qui me transperce de part en part.
-Je t'ai entendu, souffle Jurde tout bas. Ce n'était pas trop tôt.
Je fronce les sourcils et tente de comprendre ce qu'il me dit. D'après l'heure, il a fermé le bar depuis une bonne heure et demie et pourtant il est toujours habillé, là assis près de moi.
Mais qu'est-ce qu'il a foutu tout ce temps ?
-Qu'est-ce que…?
L'ogre ne me laisse pas finir, et je ne saurais trop dire comment il se retrouve au-dessus de moi, tandis qu'il m'embrasse.
Ohh… la technique est bonne, la bouche douce et chaude… je ne devrais sans doute pas répondre et d'ailleurs de surprise je ne le fais pas. Je le repousse.
-Mais qu'est-ce que tu fous, stop…
Jurde ne s'éloigne pas, ses coudes posés de chaque côté de ma tête tandis qu'il est installé de manière à ne pas m'écraser de sa masse de muscles. Son front argenté vient toucher le mien bronzé, et son souffle me fait frissonner.
-Timothée, tu fais chier, pourquoi tu luttes comme ça ?
-Heu… sans doute parce que tu es mon patron…
Il secoue la tête, agacé.
-Très bien, je te vire, tu es trop nul de toute façon… et je n'aime pas l'insolence dans le petit personnel.
Je grimace. Il bluff. Je sais qu'il bluff. Mais soit imaginons qu'il ne soit plus mon patron… ai-je d'autres arguments ? D'ordinaire, lors d'argumentations décisives de ce genre, il arrive de toute part de la matière à débiter pour remporter la manche… mais peut-être suis-je un mauvais parleur, ou alors je n'ai pas la volonté nécessaire pour lutter…
Bien sûr je ne lui avouerai jamais que ça me fait flipper… je ne veux pas être en dessous. Je ne le supporterais pas.
Je lui lance un regard perdu et il m'embrasse encore, alors je décide de répondre. Non pas par amusement cette fois, mais bien plutôt parce que l'envie me calcine de toute part.
Mon popole réagit au quart de tour de toute façon, et la conclusion de ma sexualité n'a nul besoin d'être. Je l'ai accepté, tout comme ce merveilleux sentiment qui définitivement semble exister. A ceci près que la sensation est plus merveilleuse encore.
Son corps s'échauffe contre le mien, et nos corps de braise se découvrent, se cajolent en cette nuit sans lune qui m'empêche d'admirer son corps d'opale et d'argent. Je veux le voir et la lumière d'une lampe vient assouvir ma frustration croissante.
Personne ne domine ce soir, ce sera pour plus tard puisque nos corps nus ne s'imbriquent jamais l'un dans l'autre. Nous sommes là l'un pour l'autre, et la communion de nos doigts sur le corps de l'autre suffit amplement à nous procurer tout le bonheur d'un univers jusqu'alors inexploré. J'ai vingt-cinq ans, et il me reste tant à découvrir.
Un frisson, nos souffles ardents qui exultent dans la semi-pénombre et un autre souvenir se grave dans mon esprit déjà plein pour longtemps : celui de moi m'affalant sur lui, et le plaisir de son torse puissant sous mes paumes frémissantes.
Contenté, Je voudrais dormir mais plus que ce besoin j'ai besoin de lui parler.
-Tu ne m'as pas vraiment viré n'est-ce pas ?
Un sourire différent, entre celui dangereux et le normal de gros nounours attendrissant. Un sourire juste pour moi compris-je, celui que je ferais tout pour conserver loin des autres.
-Tu rêves mon ange, tu es bel et bien viré. (Il hésite.) De toute façon ça me rendait dingue que tu fricotes avec les autres. Et avec les filles de ce soir, tu as atteint des sommets…
-Mais…
-Pas de mais, je te préfère en relation avec l'une de mes amies chorégraphes que dans mes pattes à me faire voir rouge… une véritable peste.
Je souris. Chorégraphe ? Vraiment ?
Je serais moins viril, je l'embrasserais telle une donzelle mais au lieu de ça, je préfère la taloche (petite hein, je reste un gentleman…)
-Décide-toi, fis-je semblant de m'offusquer. Je ne peux pas être ange Et peste.
Il m'attire une nouvelle fois contre lui, et je me loge dans ce bien-être au-delà de toute description.
-Bien sûr que si petit être, me murmure mon nounours à l'oreille. Tu es les deux, et même plus. Mon ange pestiale attitré.
Hmm, pas très français tout ça. Soit, je cède, je flanche, et je me soumets. Mais juste avec lui. Il ne faudrait pas que je perdre mes reflexes de sale con tout de même.
Le jour se lève au travers de la fenêtre, et silencieux nous nous endormons dans les bras l'un de l'autre.
Ces deux dernières semaines, j'ai agi comme d'ordinaire. J'ai trouvé un job, l'ai gardé un temps, me suis fait de nouvelles fréquentations, puis ai tout perdu. Mon job, mes illusions, et en complément mes préjugés.
Et pourtant, il me semble avoir gagné au centuple si l'on se penche de plus près sur ma situation. Certes j'ai perdu un travail, encore et toujours, mais qu'est-ce que le labeur et l'argent qui s'y associe, à côté de l'amour ?
Je crois que je deviens philosophe, ça devient malsain ; mieux vaut donc vous dire que c'est la Fin, je dois me ressourcer auprès de mon homme, avant le petit matin.
A son réveil voyez-vous, Je veux qu'il me touche, encore et pour toujours.
Fin