-POV Timothée-
Je n'en peux plus, je suis à bout. Je crois qu'on m'a une nouvelle fois drogué. Et les effets sont insupportables. Ça dure depuis plus d'une semaine et j'en deviens fou.
Jurde me sourit derrière son bar et je détourne la tête, perturbé. Je devrais sans doute lui en parler, lui dire le problème. Sans doute ce nounours géant connait-il toutes ces techniques de stupéfiants que j'aurai si facilement pu ingérer.
Je le regarde une nouvelle fois mais lui non. Les clients sont venus en masse aujourd'hui, et je le vois courir depuis deux bonnes heures en tout sens.
Je n'ose pas lui en parler, parce que je crois que les effets sont retombés sur lui. Vous savez, ça devait être une sorte de boisson toxique qui vous hypnotise et il suffit qu'une personne vous passe devant, pour que pouf, l'on se sente… Argh que c'est dur à dire… Hmm… « Attaché » ? Asservi ?
Je me mords la langue en songeant à ma propre faiblesse. Les effets du poison peuvent se révéler aussi terribles qu'ils le souhaitent, je devrais être en mesure de lutter.
Lorsqu'il me caresse la nuque, m'adresse son sourire magnifique, qu'il me dit « bonjour petite peste » le matin de sa voix douce, je ne devrais pas me sentir aussi bien. Je devrais davantage le repousser, et je vous assure que j'essaye comme je peux, mais rien n'y fait.
Le fait qu'il me voie nu après la douche me gêne désormais, qu'il soit près de moi me rend tout chose et je ne parle pas de quand sa main effleure mes hanches de temps à autre le soir. Pour faire simple, moi aussi, il m'arrive de devenir le petit bout tout dur de la scène... Non !
Je dirais même plus…. Ahhhhhhhh ! Non ! Enfer, damnation ! Je ne veux pas ! Maman ! Papa ! Père noël ! Les lutins de la forêt enchantée ! Quelqu'un !
-Timothée ?
Je me retourne mais sais déjà qu'il s'agit de Jurde. Il me fait un petit signe de tête et je comprends que c'est mon tour.
La foule m'attend, et ce soir, plus que tous les soirs, j'accepte ce divertissement comme une bénédiction.
J'arrive au centre de la piste et me met à danser. J'ondule, je flotte, je virevolte et au gré des danseurs qui viennent dans l' « arène » pour se confronter à moi, j'oublie que personne ne viendra m'aider. Ni mes parents insouciants qui me croient toujours agent d'accueil dans un banque respectable, ni le père noël qui semble se torcher les fesses tous les ans avec mes lettres envoyées par milliers, et les lutins je n'en parle même pas… Ca doit copuler fort dans les fourrés enchantés !
Trop vite, beaucoup trop vite la musique s'achève et mon tour est fini.
La foule que je connais bien désormais me demande une nouvelle danse, et comme chaque soir, je me fais un bonheur de la leur offrir. Il est dingue qu'ils demandent à voir quelqu'un danser. Pour ma part, je dois être égoïste mais seul compte l'acte ; le regarder, c'est d'un ennui soporifique. Où sont les sensations, l'oubli de soi même ?
« Tu les fais rêver » m'a expliqué un soir mon « patron ». Selon lui je suis connu et plus que ma danse, tous savent de quel bord je suis. Je suis le petit hétéro intégré parmi les loups, et la danse est notre lien d'union.
Un hétéro parmi les loups…
J'y songe en m'affalant sur le comptoir du bar.
-Dégage, marmonne Jurde en me relevant la tête d'une main, tu vas salir mon plan de travail.
Je fais la moue, mais ne grommelle pas. Il a raison, je suis crasseux de sueur… berk berk et reberk. Quoique la sueur fait de l'homme un mâle. Enfin c'est ce qu'on dit. Mais là je rejoins les homosexuels véritables. La sueur, c'est d'une anti-classe à toute épreuve. Il me faut ma douche.
Ou mon torchon, songé-je lorsque je prends l'objet des mains de Jurde.
-Merci.
Il me sourit, et je détourne une fois de plus les yeux.
Ça ne va plus du tout.
Jurde semble se moquer de ma gêne, où alors cela l'amuse mais il tente de remettre mes cheveux en place. Agacé, je l'écarte d'une main. Pas touche on a dit.
-Arrête de me faire chier.
Jurde fait la moue.
-Mais tu es tout mal coiffé, c'est nul.
-M'en fous, je suis mal coiffé et j'aime ça, va plutôt t'occuper des boissons au lieu de mes problèmes capillaires.
Jurde lance un coup d'œil à un Mimi qui se démène à l'autre bout et hoche la tête.
-Ça va, il semble gérer l'affaire.
Je secoue la tête. Quel gamin !
-Au fait, reprend mon patron. Je ne t'ai pas vu rentrer hier soir… Ca fait beaucoup de découché en ce moment.
-Hmm…
J'hausse les épaules.
-J'avais besoin de me changer les idées.
-Hmm hmm…
Ok je ne l'ai pas convaincu.
-Et tu faisais quoi pour te « changer les idées » ?
-Je ne pense pas que ça te regarde mon pote. Retourne à tes boissons au lieu de me fliquer.
Jurde me fait les gros yeux, je ne trouve rien de mieux à faire que de lui tirer la langue.
Que veux-tu, songé-je en le voyant retourner à ses clients d'un air contrarié, je ne peux pas te compter mes folles soirées de séduction foireuse.
Et oui, en ce moment je tente de renouer avec mon côté viril… et ce n'est guère concluant. Les filles arrivent toujours, les soirées alcoolisées renforcent toujours la complicité entre sexes opposés et pour faire court, l'homme est le grand dominateur dans ces soirées.
Un délice, une pause jouissive qui devrait contraster avec la folie de ces nuits unicolore… et pourtant.
Lorsque j'ai étreint des filles cette semaine (trois pour être précis) je n'ai pas réussi à retrouver ce côté bestial du passé.
Ce côté hypocrite de la fille qui se languit d'amour pour toi ce soir, alors qu'il est certain qu'elle ira voir ailleurs plus tard, passe encore. Cette soumission surjouée, ce manque de sensation, d'enjeux, je peux toujours le supporter. Mais cette gêne que je ressens, qui m'envahit sans cesse et me dit que je ne suis plus à ma place ça, ça fait mal.
J'aime toujours la femme, c'est certain, mais plus de la même manière. J'aime jouer avec elle, j'aime considérer que nous nous amusons tous les deux, mais je culpabilise aussi de ne pouvoir lui donner plus et de m'imaginer d'autres personnes à leur place. Un peu d'amour, de douceur… mais non, ça ne veut plus venir.
Serait-ce un traumatisme de toutes ces femmes qui m'ont trahi je n'en sais rien, mais le phénomène est dur, car j'aimerais pouvoir changer ce que j'éprouve. Non pas je me trouve forcément malsain, mais je sais que les autres le penseraient si je m'en ouvrais. Inconsciemment mon but a toujours été de satisfaire la vision que l'on avait de ma personne et malgré moi je ne parviens plus à donner le change.
Désormais je danse, je côtoie des êtres géniaux mais en retrait de la société malgré toute la bonne volonté du monde, et… je… Jurde…
-Timothée ?
La voix surprise me vrille les oreilles et je déglutis en me retournant.
-Linda ?
L'ex-petite amie me saute dessus pour m'enlacer.
-Ça fait plaisir de te voir ! Elle me sourit, éberluée. Mais qu'est-ce que tu fous ici ?
Je souris pauvrement à Cindy, sa « copine », mais ne réponds pas. Comment le pourrais-je ? Ma peur de la moquerie revient et je me sens plus minable que jamais. Que dois-je dire ?
« Je travaille ici, car tu sais, je suis danseur et je me débrouille pas trop mal » ah non je ne deviendrais pas le mec efféminé qui se plait dans un endroit pareil.
Ces pensées me transpercent et je préfèrerais ne pas les ressentir. Car brusquement je viens de le comprendre, je ne suis vraiment pas comme la norme. Et ça me plait. Mais pas aux autres.
Je les regarde, elles attendent avec un sourire perplexe et je songe brièvement à l'éventualité de leur sortir un baratin du style « oui je suis avec un ami pour lui faire plaisir, bien sûr il m'a supplié et je n'ai pas eu le cœur à le priver d'une expérience tout à fait exceptionnelle… on ne m'y reprendra plus »
Un mec me salut, puis un autre.
-Tu as été super ce soir, Tim, rugit Kevin, l'un de mes habitués. C'était mortel !
Je lui souris, crispé, avant de me tourner d'un air mortifié vers les deux donzelles. Ok, quand il faut, il faut. Je leur débite la première phrase. Je suis efféminé, et je danse.
Linda semble ahurie, Cindy rigole.
-Et bah Linda, tu ne m'avais pas dit que ce mec était fermé d'esprit et totalement à coté de la plaque ? Tu me déçois pour le coup.
Elle se tourne vers moi.
-Tu danses avec moi ?
Le retournement de situation me surprend. Alors je leur avoue et ça leur plait ? Semblerait-il que oui. Et même beaucoup. Ainsi mon coté nouvellement tafiole pourrait plaire à certains. Soit.
Le restant de la soirée les deux me collent et je semble combler comme il se doit Cindy.
-Dis, Tim, tu ne serais pas gay par hasard ?
Je m'écarte d'elle et plonge sur mon verre.
-Bien sûr que non, quelle connerie…. Pourquoi ?
-Je te trouve plus charmant qu'avant, avoue Linda. Aimable. Presque vivable. En fait, je trouve que tu as changé.
-Ahhh… heu… et ben non, navré mais les filles sont toujours à mon goût…
Cindy s'avance vers moi, aguicheuse.
-Et bien prouve-le…
Je constate qu'il s'agit plus d'un défi que d'une envie et souris.
-Je suis toujours hétéro. Tu crois quoi, que je vais m'évanouir à l'idée d'emballer une lesbienne ?
Elle hoche la tête et pour le principe, je l'embrasse comme je le fais si bien. On ouvre les lèvres, on rentre la langue par le côté droit puis on la manie avec précision, ni trop fort ni pas assez… la technique reste à la portée de tous, et je vois Linda nous faire une crise de jalousie. L'alcool me monte à la tête, et je l'embrasse elle aussi, en suivant le même mécanisme.
Les deux se collent à moi, et les mains s'égarent, les souffles s'accélèrent tandis que je jette un coup d'œil évasif sur la scène. Jurde nous regarde. Va chier, je fais mon rôle d'hôte dira-t-on…
Mais soudain, je comprends qu'il manque quelque chose. Les filles continuent, leur souffle s'accélère tandis qu'elles s'embrassent entre elles, que la passion monte et que la scène s'embrase… mais pas moi.
Ma respiration reste calme, mes membres restent tranquilles et comble de l'horreur, je constate que la main de Cindy s'est égarée vers mon popole sans que celui-ci ne s'en trouve nullement affecté. Je suis… insensible aux femmes !
En comprenant le phénomène je me lève d'un bond et les filles sursautent.
-Je dois vous laisser, j'ai un truc à faire…
-Mais… Cindy me fait une moue de tigresse qui me laisse de marbre malgré son écrasante beauté. On venait juste de commencer. Elle me fait un clin d'œil. Reste et tu auras le rôle central.
J'embrasse une dernière fois les deux filles.
-Ça aura été avec plaisir mais une autre fois…
Et je détale. Je fonce dans la populace qui danse, je bouscule des couples enlacés et passe devant le bar sans un regard à l'adresse de… de quoi au juste ? Mon patron ? Mon enfer personnifié ? La cause de mon malheur ? J'ouvre la porte fermée à clé, mais Jurde arrive à ce moment.
-Tim, qu'est-ce qu'il y a ?
-Fous-moi la paix. Je veux être seul !
Je tourne la poignée.
-Tim. (Il me prend le bras.) Raconte, il s'est passé un truc ?
Sa main valse encore et je le repousse brutalement.
-Dégage, hurlé-je, t'es con ou quoi ?
Jurde reste impassible devant ma réaction mais me laisse m'engouffrer dans l'escalier sans me suivre. Tant mieux. Il ne faudrait pas qu'il assiste à la triste scène de moi pleurant tout mon saoul sur son lit. Ce serait fâcheux.
Je m'agrippe à l'oreiller, et tente de ravaler mes larmes, mais rien ne m'aide. Il n'y a jamais eu d'effets secondaires. Ni de poison destructeur. Juste moi qui suis gay. C'est dingue, je n'ai rien vu venir.
Les filles que j'ai toujours laissé insatisfaites, à qui je n'ai jamais réussi à donner plus que du plaisir charnel, ce mépris du monde, Jurde… je n'aime plus les femmes et je ne suis même pas certain de les avoir aimées un jour. Et Jurde… je ne sais pas encore mais je le déteste. C'est de sa faute si j'ai compris ce fait terrible. Je le maudis, et veux partir sur le champ.
Puis les larmes se tarissent et la bienheureuse raison s'en vient. Jurde n'y ait pour rien. Il m'a seulement permis de comprendre cette énorme incohérence dans ma vie.
Mais… si je suis gay, je reste homme. Je ne me sens pas différent d'avant, je suis toujours un con fauché, j'ai toujours les manières d'un mec, je sais toujours faire des trucs de mecs. Seul change la personne de mon désir.
Mes préjugés, déjà mis à mal ces deux dernières semaines, s'effondrent totalement et je saisis que je n'étais qu’un aveugle abject envers une façon de penser qui me semblait différente… Pourquoi aura-t-il fallu que je me retrouve derrière la barrière pour saisir mon erreur ? Qu'en est-il des innombrables autres préjugés qui me tenaillent sans même que j'en ai conscience ?
En d'autres termes, j'ai honte. Honte d'être homme, honte d'avoir appartenu à cette société égoïste et totalement ethnocentriste. La différence, l'homme peut la revendiquer autant qu'il souhaite, rares sont ceux qui l'acceptent avant d'en être soi-même directement victime.
Victime ? Mon dieu quel lapsus. La différence est un don…
Ces pensées m'apaisent, et quoique mon avenir s'annonce sombre en ce monde de totale incompréhension, je décide de me laisser bercer par l'idée que je ne plairais jamais à ceux qu'il faudrait, mais que ce n'est pas si mal. C'est eux qui perdent au change s'il refuse de me connaitre tel que je le suis vraiment.