Chapitre 10
Benjamin frappa à la porte une fois son appel terminé.
Kathleen se trouvait à l’intérieur lorsque le battant s’ouvrit. Elle venait tout juste de sortir de la salle de bain, la peau encore froide, le teint légèrement blême, comme si la chaleur de l’eau ne l’avait pas vraiment atteinte.
« J’ai pris des pizzas », lança Benjamin, pris de court par l’expression figée de Kathleen.
Leur malaise était palpable. Ils se faisaient face en portant encore le poids d’un souvenir commun, trop lourd pour être ignoré.
« Merci. » Elle s’écarta et lui permit d’entrer.
Benjamin posa les boîtes sur la table et ajouta, presque machinalement : « Elles sont encore chaudes. Mange un peu. »
Kathleen s’assit lentement. « Gemma a commencé les gardes de nuit. » Elle esquissa un sourire discret. « Je ne pensais pas qu’elle choisirait ce métier. Elle est impressionnante. »
Benjamin resta silencieux un instant avant de répondre : « Ce n’est pas exceptionnel. Il y a beaucoup d’infirmières compétentes. »
Kathleen secoua doucement la tête. « Elle l’est, surtout après tout ce qu’elle a traversé. »
Sa voix tremblait légèrement.
« Tu vas bien ? » demanda Benjamin, la gorge serrée.
« Oui. »
Il sortit une cigarette de sa poche, mais hésita.
« Benjamin… tu pourrais éviter de fumer ici ? » demanda-t-elle prudemment.
« Désolé. » Il rangea aussitôt le paquet, conscient que son geste trahissait sa nervosité.
Kathleen mangeait à petites bouchées. Après un long silence, elle murmura : « Merci de m’avoir protégée. »
Benjamin détourna le regard. « Ne rentre plus seule tard le soir. Même en cas d’urgence, fais-toi accompagner. Promets-le-moi. »
« D’accord. »
Il inspira profondément. « J’ai contacté Tyson. Je ne lui ai rien dit pour l’instant. Tu préfères qu’il vienne te chercher ? »
Elle refusa d’un signe de tête. « Ce n’est pas nécessaire. Je peux rentrer seule. »
Benjamin acquiesça, même s’il avait mille choses en tête. Il se tut, se rappelant qu’il n’avait aucun droit de s’immiscer dans sa vie. Elle était mariée. Et pourtant, cet homme nommé Tyson n’était pas son époux. Était-ce ce mariage qui la faisait tant souffrir ?
Un coup sec résonna contre la porte.
Kathleen et Benjamin échangèrent un regard tendu.
« C’est Gemma ? » demanda-t-elle, soudain nerveuse.
« Elle ne termine pas avant midi. » Benjamin se dirigea vers l’entrée.
Lorsqu’il ouvrit, un homme grand, élégant, enveloppé dans un manteau noir impeccable, se tenait sur le seuil. Son regard était froid, tranchant.
Benjamin le reconnut aussitôt.
Samuel Macari. À la tête du groupe Macari, héritier d’une lignée puissante. Et surtout… le mari de Kathleen.
« Benjamin, qui est-ce ? » demanda-t-elle en s’approchant.
Elle se figea net en le voyant.
Il était venu plus vite qu’elle ne l’avait imaginé. Elle savait que ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne la retrouve.
Samuel la détailla sans ciller.
Kathleen portait un sweat rose à motif enfantin et un pantalon de survêtement gris. Les cheveux attachés en chignon, elle avait l’air étonnamment jeune, presque fragile. À vingt-trois ans, elle semblait encore étudiante.
Cette vision déclencha une colère sourde en Samuel.
Comment osait-elle rester chez un inconnu ? Ignorait-elle à quel point le monde pouvait être cruel ?
« Viens avec moi. » Sa voix était basse, autoritaire.
« Comment as-tu trouvé cet endroit ? » demanda-t-elle sans émotion. « Tu aurais pu envoyer Tyson. Pourquoi t’es-tu déplacé ? »
Elle savait qu’elle n’occupait aucune place dans son cœur.
Samuel avança, le visage sombre. Son regard la mettait mal à l’aise.
Kathleen recula d’un pas et heurta la table derrière elle.
« Attention ! » s’exclama Benjamin.
Samuel saisit le poignet de Kathleen et la ramena brutalement contre lui. « Kathleen, ce n’est qu’un policier. Tu crois vraiment qu’il peut me tenir tête ? Réfléchis bien avant de me provoquer ici. »
Elle se figea.
Encore une menace. Samuel savait exactement où frapper. Il exploitait toujours ses faiblesses.
« Je viens », murmura-t-elle en baissant la tête.
Elle ne voulait pas causer davantage d’ennuis à Benjamin. Il avait déjà fait assez pour elle.
« Kathleen, si tu ne veux pas— » commença-t-il.
« J’y vais. » Elle ne le regarda pas.
Samuel se tourna vers Benjamin. « Merci pour votre aide. Vous serez dédommagé. »
« Je n’ai rien fait pour de l’argent », répondit Benjamin froidement.
Samuel ricana. « Un orphelin rejeté par sa famille change toujours d’attitude quand l’argent entre en jeu. Prenez-le. »
« Ça suffit, Samuel ! » s’emporta Kathleen.
Comment osait-il l’humilier ainsi ?
Samuel la fixa, surpris. C’était la première fois qu’elle s’opposait à lui pour quelqu’un d’autre.
Cette défense ne fit qu’attiser sa rage.
Kathleen serra les lèvres et quitta l’appartement sans se retourner.
Samuel la suivit jusqu’à la voiture.
« Tu me parles comme ça pour un inconnu ? » gronda-t-il.
« Ce n’est pas à cause de lui. » Les yeux de Kathleen se remplirent de larmes. « Sais-tu ce qui aurait pu m’arriver sans Benjamin ? J’ai failli être enlevée. Si tu avais eu un minimum d’humanité, tu ne m’aurais jamais laissée seule dans la rue pendant que tu courais après ta maîtresse. »
Samuel blêmit. « Je… je n’y ai pas pensé. »
« Tu n’y as pas pensé ? » Les sanglots éclatèrent. « Je t’ai appelé. Tu savais. Et tu n’as rien fait. Même si je mourais, tu resterais indifférent. »
Il baissa les yeux, incapable de se défendre.
« Tu ne m’as jamais comprise. Tu n’as jamais essayé. » Elle inspira profondément. « Tu sais pourquoi j’ai fini par aimer le crabe ? Parce que tu prenais le temps d’enlever la carapace pour moi. »
Samuel tendit la main vers elle, le cœur serré.
Kathleen le repoussa violemment. « Ne me touchez pas. Pas avec ces mains. Vous avez touché Nicolette. »
Son regard se durcit.
« Ce n’est pas que je refuse de divorcer », poursuivit-elle en essuyant ses larmes. « Grand-mère est malade. Je crains que la vérité ne la brise. Divorçons discrètement. Allons faire signer les papiers demain. »