La clairière était illuminée par des torches qui projetaient des ombres dansantes sur les troncs des arbres. L’odeur de la résine brûlante se mêlait à celle de la terre humide, emplissant l’air d’une intensité presque suffocante. Toute la meute s’était rassemblée, formant un cercle sacré autour de l’Alpha et de ses lieutenants. Les murmures se confondaient avec le crépitement du feu, créant une symphonie nerveuse qui vibrait dans l’air chargé d’attente.
C’était la nuit tant attendue : la cérémonie du choix.
Jamais je n’avais vu la meute aussi unie, aussi concentrée. Les plus anciens, drapés de leurs capes sombres, observaient en silence, témoins et gardiens d’un rituel transmis depuis des siècles. Les enfants, serrés contre leurs mères, fixaient la scène avec des yeux écarquillés, comme si ce qu’ils voyaient relevait du sacré. Même les guerriers, d’ordinaire si sûrs d’eux, tenaient leur posture raide, mais leurs regards trahissaient une fébrilité qu’ils ne pouvaient contenir.
Je serrai mes mains moites contre ma robe simple, le tissu collant à mes paumes, mon cœur battant à tout rompre. Autour de moi, les jeunes de ma génération frémissaient d’impatience. Certains échangeaient des regards timides, d’autres tentaient d’afficher un masque de confiance, gonflant la poitrine pour cacher leur appréhension. Mais leurs yeux les trahissaient : ils brûlaient tous du même désir, de la même crainte. Moi, j’avais du mal à contenir le tourbillon d’angoisse et d’espoir qui me consumait de l’intérieur.
La Lune brillait haut dans le ciel, ronde et éclatante, témoin silencieux de ce rituel millénaire. Sa lumière baignait nos visages d’un voile argenté, comme pour bénir d’avance l’union des âmes. On disait qu’à l’instant où l’âme sœur apparaissait, une force invisible liait deux cœurs pour toujours. J’avais rêvé de ce moment des milliers de fois, l’imaginant avec tant de ferveur qu’il me semblait déjà réel.
— Que la Lune guide vos pas, déclara l’Alpha d’une voix grave qui résonna dans la clairière. Ce soir, chacun d’entre vous connaîtra la vérité de son destin.
Sa voix roula comme un tonnerre contenu, emplissant l’espace, nous traversant tous. Un frisson parcourut mon échine. Les murmures cessèrent aussitôt, avalés par le silence. Plus rien ne bougeait, si ce n’était les flammes vacillantes qui projetaient leurs langues de lumière vers le ciel noir. La cérémonie commença.
Le silence se brisa lorsqu’un premier couple se forma. Un garçon timide, les épaules voûtées, croisa le regard d’une louve souriante. Et soudain, on le sentit, ce lien sacré, intangible mais palpable, comme une onde de chaleur qui parcourut le cercle tout entier. Les deux jeunes se rapprochèrent, les mains hésitantes au début, puis sûres, et la meute applaudit, leurs cris de joie résonnant à l’unisson.
Puis un deuxième couple. Puis un troisième. Chaque union illuminait la nuit un peu plus, renforçant l’excitation collective. On voyait les parents pleurer de fierté, les amis rire aux éclats, comme si chaque nouvelle paire renforçait toute la meute.
Moi, je fixais mes pieds, essayant de calmer les tremblements qui agitaient mes jambes. Mon souffle était court, presque douloureux. Quand viendrait mon tour ? Quand sentirais-je enfin ce feu sacré m’envahir, me marquer d’un sceau éternel ?
Chaque minute me paraissait une éternité. Mes mains tremblaient si fort que je les crispai contre ma robe, comme pour les ancrer au sol. Je fermai un instant les yeux, essayant d’imaginer le moment, me raccrochant à l’idée que la Lune ne pouvait me trahir. Elle avait toujours veillé sur moi. Elle ne pouvait pas m’abandonner ce soir.
Et c’est alors que tout bascula. Je le ressentais enfin.
Un parfum puissant m’enveloppa soudain. Musqué. Sauvage. Enivrant. Rien de comparable à ce que j’avais pu sentir jusque-là. C’était comme si mes sens explosaient d’un seul coup, m’enivrant d’une chaleur étrangère mais familière. Mon souffle se coupa net. Mon cœur bondit si fort que j’eus l’impression qu’il allait s’arracher de ma poitrine.
Je levai les yeux.
Et je le vis.
L’Alpha.
Il se tenait droit, majestueux, au centre du cercle. Son aura était si écrasante que personne n’osait le fixer trop longtemps, et pourtant, je ne pus détacher mes yeux des siens. Ses prunelles sombres s’enfoncèrent dans les miennes comme deux lames acérées. Tout mon corps se tendit sous la violence de ce contact. Le temps sembla s’arrêter. Les bruits s’éteignirent, les flammes elles-mêmes me parurent suspendues.
C’était lui. J’en étais certaine. Pourquoi?
La Lune avait parlé.
Le lien était là, indéniable. Plus fort que tout ce que j’avais imaginé. J’avais lu des récits, écouté les histoires des anciens, mais rien n’aurait pu me préparer à cette vérité brutale et magnifique : j’étais liée à l’Alpha.
Un sourire tremblant d’espoir naquit sur mes lèvres. Tout mon être criait de joie, se gorgeait de cette révélation. Moi, Elena, la fille discrète de la meute, l’invisible, la réservée… j’étais destinée à devenir la Luna. Le destin me hissait là où je n’aurais jamais osé rêver me tenir.
Mais dans les yeux de mon Alpha… je ne lus ni tendresse, ni chaleur, ni reconnaissance.
Seulement une lueur glaciale.
Un éclat dur, presque hostile, qui fit naître en moi une peur sourde. Mon sourire se figea, mon cœur se contracta. Pourquoi ce regard ? Pourquoi ce rejet, alors que tout en moi clamait l’évidence du lien ?
Je sentis mes jambes vaciller. Une part de moi voulait détourner les yeux, se protéger de cette froideur, mais je ne le pus pas. Son regard me clouait sur place, comme une chaîne invisible. Je ne savais plus si c’était la magie du lien qui m’enserrait ou l’autorité écrasante de celui que j’avais espéré appeler “mon Alpha”.
Autour de moi, j’entendis des chuchotements s’élever. Certains avaient compris. D’autres hésitaient encore, attendant une confirmation. Le silence revint, lourd, oppressant, alors que tous attendaient sa réaction.
Je déglutis difficilement, la gorge sèche. Tout mon être brûlait de crier, de revendiquer ce lien, mais les mots moururent dans ma bouche.
Et lui, immobile, se contentait de me fixer avec cette lueur froide, implacable. Comme si, dans cette union sacrée, il voyait une malédiction.