Le rejet et la chute - Les griffes de la mort

1399 Words
Mes jambes ne m’obéissaient plus. Chaque foulée me semblait plus lourde que la précédente, comme si la terre elle-même tentait de me retenir, comme si les racines invisibles d’arbres séculaires cherchaient à s’enrouler autour de mes chevilles pour me livrer à mes poursuivants. Le sol se dérobait par moments sous mes pas trop pressés, et chaque respiration arrachait une brûlure à mes poumons. Mon souffle se brisait en morceaux, irrégulier, presque animal. Une sueur glaciale perlait sur mon front et s’écoulait le long de ma nuque, se mêlant à la boue qui éclaboussait mes jambes. Derrière moi, les chasseurs ne ralentissaient pas. Leurs voix, d’abord lointaines comme un grondement indistinct, résonnaient à présent comme une meute affamée à mes trousses. Leurs rires se mêlaient aux aboiements des chiens, ces bêtes dressées à flairer ma peur. Chaque cri semblait réduire la distance qui me séparait d’eux. Le bruit des branches brisées, des bottes écrasant les feuilles mortes, formait une symphonie de mort qui m’enveloppait. — Elle est finie ! — Ne la laissez pas tomber inconsciente, elle doit rester vivante ! Ces mots me frappèrent en plein cœur, aiguisés comme des lames. Ils ne me voyaient pas comme une louve, ni même comme une femme. J’étais un butin. Une proie. Une marchandise à livrer, à vendre, à exhiber. Je m’élançai dans une clairière, baignée d’une lumière lunaire froide et impassible. La lune, spectatrice silencieuse, semblait me juger de son regard blafard. Mon genou blessé protestait à chaque pas dans un gémissement douloureux. Ma cheville me lançait de douleurs cuisantes, comme si le feu lui-même s’y était allumé. Mon souffle était une corde tendue prête à se rompre. Je trébuchai sur une racine et faillis m’écraser de tout mon poids, mais je me redressai, m’arrachant à la gravité par pure volonté. Je n’avais plus que ça : la volonté nue, désespérée, d’exister encore une seconde de plus. Mais alors, ce fut le coup fatal. Un sifflement fendit l’air, net, cruel, presque élégant dans sa précision. Puis la douleur vint, brutale, foudroyante. Elle explosa dans mon flanc gauche comme une déflagration silencieuse. Une flèche. Elle s’était plantée dans ma chair avec une précision implacable. Le choc me coupa le souffle, m’arrachant un cri qui déchira la nuit. Le silence des bois se brisa sous cette plainte, longue et déchirante. Mes doigts, tremblants, se posèrent sur la blessure. Je sentis le sang chaud et épais couler entre mes paumes, s’infiltrant dans le tissu déchiré de ma tunique. Mon corps chancela, pris de vertige, et mes genoux heurtèrent le sol dans un bruit sourd. Les feuilles mouillées se collèrent à ma peau, glacées comme la main de la mort. Ma vision se brouilla sous le poids des larmes et de la douleur. Un goût métallique envahit ma bouche : le goût du fer, celui du sang. Les pas se rapprochaient. Je pouvais les entendre distinctement, lourds, assurés, victorieux. Des rires s’élevèrent, moqueurs, cruels, emplis de cette jubilation propre à ceux qui croient tenir la vie d’un autre dans leurs mains. — Elle est à nous. — Belle prise, vraiment… Je serrai les dents, refusant de céder à la panique. Ma poitrine se soulevait en soubresauts irréguliers, comme si mon cœur tentait de s’échapper de sa cage. Mes doigts s’agrippaient à la flèche, mais je n’avais plus la force de l’arracher. La douleur était telle qu’elle me paralysait. Mon corps devenait lourd, chaque muscle figé comme pétrifié par le froid nocturne. Mes paupières se faisaient lourdes aussi, comme si elles voulaient refermer le monde sur moi. Je levai les yeux vers la lune, cette vieille complice des loups. J’implorai en silence une aide qui ne viendrait peut-être jamais. Depuis que j’étais née, elle m’avait regardée courir dans les bois, libre, sauvage. Et maintenant, elle me regardait tomber. Mon cœur hurlait de désespoir : pourquoi m’avait-elle destinée à tant de souffrances ? Rejetée par les miens, bannie pour ce que j’étais, traquée pour ce que je pouvais être. Condamnée à n’être qu’une bête pour certains, une curiosité pour d’autres. Je voulus me relever, mais mes jambes refusèrent d’obéir. Elles se dérobèrent sous moi avec la docilité d’un corps brisé. Je tombai dans la boue, le visage à moitié enseveli, mes cheveux collés par la sueur, le sang et la saleté. La terre avait une odeur forte, presque douceâtre, celle des sous-bois après la pluie. Une odeur que j’avais toujours aimée… jusqu’à cette nuit. Les voix se firent plus nettes. — Regarde-la, elle ne tiendra plus longtemps. — Approchons. Attache-la. Mon cœur se serra, pris d’un dernier sursaut d’instinct. Je tentai de me redresser, mais mes bras n’étaient plus que deux morceaux de chair inertes. Mes ongles grattèrent la terre, sans force, laissant de maigres traînées dans la boue. J’étais prisonnière de mon propre corps, de ce corps qui avait pourtant si souvent été ma fierté. Chaque battement de mon cœur résonnait comme un compte à rebours, une horloge sinistre vers la fin. Des larmes roulèrent sur mes joues, chaudes, salées, mélange de rage et de douleur. J’avais toujours rêvé de trouver ma place. D’aimer. D’être aimée. D’être acceptée, ni bête ni monstre, simplement moi. Et voilà comment tout devait se terminer : dans la boue, comme une proie sans valeur. Une silhouette brisée au milieu d’une clairière, sous l’œil indifférent de la lune. Le craquement des branches signala leur approche. Je pouvais presque sentir leur haleine dans mon cou, lourde, âcre, saturée d’alcool et de certitudes. L’un d’eux ricana, un son bas et guttural qui fit vibrer quelque chose en moi, un reste d’instinct primal. Je fermai les yeux, sentant ma conscience vaciller comme une flamme battue par le vent. Les ténèbres m’appelaient doucement, m’enveloppant comme une couverture glaciale. Dans mes dernières forces, je murmurais un appel silencieux, un cri désespéré : Aide-moi… quelqu’un, sauve-moi… Au début, il n’y eut que le vent, qui s’engouffrait dans les arbres en sifflant doucement, presque moqueur. Puis, une sensation. Un frisson remonta le long de mon échine, différent de la peur. Ce n’était pas le froid. C’était… autre chose. Une chaleur qui perçait l’air glacé de la nuit, fragile mais bien réelle. Une présence. Je ne savais pas si je la sentais vraiment ou si mon esprit, dans sa panique, me jouait un dernier tour. Pourtant, elle était là, lointaine mais puissante, comme une vague qui se forme au large avant d’atteindre la rive. Une énergie ancienne, presque familière, vibrait dans la terre sous moi. La forêt tout entière semblait retenir son souffle. Un des chasseurs s’exclama : — Qu’est-ce que… ? Vous avez senti ça ? Un autre grogna, nerveux. Leurs bottes cessèrent de fouler les feuilles. Ce bref silence fut comme une parenthèse suspendue dans la nuit. Mon cœur s’accrocha à ce mince fil d’espoir. Peut-être… ce n’était pas encore la fin. Ma respiration était laborieuse, mais un souffle nouveau me traversait, presque imperceptible. Comme une main invisible qui m’effleurait la peau. Je sentis mes doigts remuer, très légèrement. La douleur dans mon flanc brûlait toujours, mais elle avait changé de forme : elle n’était plus une flamme dévorante, mais une braise persistante. Une braise qui attendait d’être ravivée. Je me concentrai sur cette chaleur, sur cette présence. Elle n’avait pas de nom, pas de visage. Peut-être était-ce l’esprit de la forêt. Peut-être la mémoire de ceux qui avaient marché ici avant moi. Ou peut-être… quelque chose de plus sauvage encore. Un écho de ma propre nature. Les chasseurs avancèrent de nouveau, mais moins assurés cette fois. L’un d’eux jura. L’autre leva une torche pour mieux voir, mais la lumière sembla vaciller, comme si la nuit elle-même refusait de les laisser pénétrer plus avant. Les arbres, d’ordinaire immobiles, bruissaient dans un murmure grave, presque menaçant. Je rassemblai le peu de force qu’il me restait. Un souffle. Un mouvement. Mon cœur tambourinait, pas de peur cette fois, mais d’instinct. De vie. Ma main se posa contre la terre humide. J’y sentis battre une pulsation qui n’était pas la mienne. Une pulsation ancienne et puissante. — Elle bouge ! cria l’un d’eux, alarmé. Je redressai lentement la tête, mes yeux croisant ceux de mes bourreaux. Dans leurs regards brillait la certitude de leur victoire. Mais dans le mien, une étincelle venait de se rallumer. Petite, fragile, mais bien réelle. Peut-être que ce n’était pas encore la fin. Peut-être que la bête en moi n’avait pas dit son dernier mot.
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