La nuit était tombée quand je franchis les limites du territoire de ma meute. L’air avait pris une densité étrange, lourde de silence et de promesses inquiétantes. Chaque pas que je faisais sur la terre humide semblait résonner avec un écho plus profond que d’ordinaire, comme si le sol lui-même me jugeait, me pesait. Je m’arrêtai un instant, le souffle court, incapable de réaliser ce qui venait de se produire. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il voulait s’échapper de ma poitrine. Une frontière invisible s’étendait devant moi, une ligne que je n’avais jamais osé dépasser, même dans mes rêves les plus fous. De l’autre côté, c’était l’inconnu. Les terres sauvages, libres et dangereuses, les ombres mouvantes et les créatures dont on m’avait mise en garde depuis l’enfance. Tout cela m’attendait maintenant, silencieux, immobile… mais prêt à surgir.
Je jetai un dernier regard derrière moi. Les silhouettes des maisons se dessinaient encore à travers la forêt, baignées par la lumière vacillante des torches. Le village semblait paisible, presque irréel. C’était le monde dans lequel j’étais née, le monde qui m’avait vue grandir et apprendre à courir sous les étoiles, le monde où chaque visage me rappelait un souvenir, un lien, une promesse. Ma famille, mon clan… et désormais, tout cela m’était interdit. Les murs des maisons, les arbres familiers, même le ruisseau qui serpentait au loin semblaient m’observer avec indifférence. Un pincement de douleur me traversa la poitrine, profond et brûlant.
J’avais toujours cru que mon destin était d’y briller comme Luna, d’être reconnue, protégée et aimée. Mais à présent, je n’étais plus qu’une ombre, rejetée, bannie. Une partie de moi refusait de l’admettre, tandis qu’une autre savait que ce rejet était irrévocable. Les murmures de la meute, la voix glaciale de l’Alpha et les regards cruels de mes pairs tournaient encore dans mon esprit, comme un disque rayé qu’on ne peut arrêter. Tout s’était effondré en un instant, et je n’avais rien pour me raccrocher.
Je repris ma marche, les jambes lourdes, le cœur brisé. Chaque pas était un effort surhumain, chaque respiration un rappel douloureux de ma solitude. Le vent frais caressait mon visage, portant avec lui l’odeur familière des pins, des terres humides, des ruisseaux et de la mousse. Tout ce qui me semblait autrefois familier devenait soudain étranger, comme si la forêt elle-même me rejetait. Les ombres s’allongeaient, mouvantes, dansantes au rythme des branches secouées par le vent. Chaque bruissement semblait une menace, chaque craquement un avertissement.
La Lune était pleine ce soir-là. Elle s’élevait, majestueuse et froide, au-dessus des cimes, illuminant la forêt d’une clarté presque irréelle. Ses rayons argentés glissaient sur les troncs et les feuilles, dessinant des formes mouvantes sur le sol. J’avais l’impression qu’elle voulait me rappeler qu’elle, au moins, ne m’avait pas abandonnée. Je levai les yeux vers elle, les larmes brouillant ma vision, et sentis une chaleur étrange m’envahir, une lueur d’espoir fragile mais persistante.
— Pourquoi moi ? murmurai-je dans la nuit. Pourquoi m’avoir liée à lui… pour qu’il me rejette aussitôt ?
Aucune réponse. Seulement le chant lointain des chouettes et le bruissement des feuilles, comme si la forêt entière retenait son souffle pour écouter ma douleur. Je tendis l’oreille, cherchant un écho, un signe, n’importe quoi qui me dirait que je n’étais pas totalement seule. Mais il n’y eut que le vent, caressant la cime des arbres, et l’obscurité profonde qui m’enveloppait.
Je continuai d’avancer, mais chaque pas semblait m’éloigner davantage de ce que j’avais été. Je n’étais plus la fille de mon père, protégée par son regard fier et ses mains rassurantes. Je n’étais plus la compagne destinée de l’Alpha, promise à une union qu’aucun des deux n’avait pu concrétiser. Je n’étais plus membre de cette meute, ce lien qui m’avait définie depuis toujours. Qui étais-je désormais ? L’ombre de moi-même, une louve errante, perdue dans un monde qui ne m’appartenait plus ?
Un craquement dans les buissons me fit sursauter. Mon instinct de louve prit le dessus. Mes oreilles se dressèrent, mes narines frémirent. Je n’étais pas seule. Les terres sauvages regorgeaient de créatures… certaines plus terrifiantes que des loups. Mon cœur battait à tout rompre, chaque muscle tendu comme un arc prêt à se rompre.
Un souffle rauque résonna dans l’ombre, suivi d’un grondement sourd. Mes poils se hérissèrent, mon corps se figea. Ce n’était pas un membre de ma meute. C’était un rôdeur. Peut-être un loup solitaire, ou pire, quelque chose que je n’avais jamais rencontré. Mes yeux parcouraient les ténèbres, scrutant chaque forme mouvante, chaque éclat de lumière reflété par la Lune. Une paire d’yeux brillants apparut entre les arbres, fixée sur moi. La peur me submergea, glaciale, paralysante. Sans ma meute, sans protection, j’étais vulnérable, à la merci de cette créature et de toutes celles qui peuplaient la forêt.
Mais au fond de moi, une étincelle refusait de s’éteindre. J’étais rejetée, oui. Bannie. Mais pas morte. Je refusais de me laisser briser complètement, de céder à la peur ou au désespoir.
Alors que la créature s’approchait, un hurlement lointain fendit la nuit. Grave. Puissant. Sauvage. Ce n’était pas un hurlement familier de ma meute… et pourtant, il résonna au plus profond de mon être, réveillant quelque chose que je croyais perdu. Mon corps entier frissonna, et mes instincts se mêlèrent à une excitation incontrôlable. Le hurlement se répéta, plus proche cette fois, accompagné d’un écho mystérieux qui semblait m’inviter à le suivre.
La Lune me baignait de sa lumière argentée, et je sentis qu’un nouveau chapitre de ma vie venait de commencer. Un chemin inconnu, dangereux, mais peut-être rempli de découvertes et de promesses. Pour la première fois depuis longtemps, je sentis une poussée de détermination. Je n’étais plus l’ombre d’Elena, la louve rejetée. J’étais moi, entière, sauvage et libre.
Je fis un pas en avant. Puis un autre. La créature s’éloigna dans l’ombre, et le silence retomba. Chaque respiration, chaque mouvement de la forêt me semblait vibrant, vivant. J’étais seule… mais peut-être pas pour longtemps. Peut-être que le destin, malgré tout, avait encore des plans pour moi.
Le vent souleva mes poils, et je levai le museau vers la Lune. Ses rayons glissaient sur la forêt comme une promesse silencieuse.