Le froid de la terre me glaçait la peau, s’infiltrant jusque dans mes os. Le goût métallique du sang emplissait ma bouche, amer et lourd, rappel constant de ma faiblesse. Chaque respiration était un supplice, chaque battement de mon cœur un pas de plus vers la fin. Les rires des chasseurs résonnaient autour de moi, cruels, victorieux, déformés par la nuit comme des échos d’un cauchemar dont je ne pouvais pas m’échapper.
— Elle est encore consciente, ricana l’un d’eux. Attache-la avant qu’elle ne s’éteigne.
Le craquement des branches se fit plus fort. Des pas. Trois, peut-être quatre hommes. Leurs silhouettes s’approchaient, épaisses, menaçantes, pareilles à des ombres armées de fer. L’air sentait la sueur, le cuir et la peur — la mienne, surtout. Je tentai de bouger, mais mon corps refusa d’obéir. Mes membres étaient lourds, engourdis, comme si la terre elle-même m’attirait à elle. Mon flanc brûlait d’une douleur sourde, mon souffle se faisait court, mes mains tremblaient si fort que la mousse sous mes doigts vibrait.
Je fermai les yeux, priant une dernière fois la Lune de m’offrir une fin rapide. Qu’elle m’épargne la honte, la douleur, la captivité. Qu’elle me laisse partir avec un peu de dignité, au moins.
Puis, un grondement.
Profond. Sauvage. Inhumain.
Les chasseurs s’arrêtèrent net. L’air vibra, chargé d’une tension brutale, presque palpable. Même à moitié inconsciente, je sentis cette énergie traverser la forêt comme une onde, un frisson ancien, une promesse de violence. Les oiseaux tapis dans les feuillages s’envolèrent soudain, effrayés par une présence qu’ils ne comprenaient pas.
— Qu’est-ce que… ? fit l’un d’eux, sa voix hésitant entre la colère et la peur.
Un craquement sourd retentit, suivi d’un cri déchirant. Un cri humain, bref, arraché à la gorge d’un homme qui venait de comprendre qu’il allait mourir. Je rouvris les yeux.
Et ce que je vis me coupa le souffle.
Il était là.
Une silhouette massive venait d’émerger de l’ombre, se découpant lentement dans la lumière argentée de la Lune. Ses pas étaient lents, mesurés, chacun résonnant comme une promesse de mort. La forêt tout entière semblait se taire à son approche, soumise à la puissance tranquille qu’il dégageait. Sa haute stature dominait les arbres eux-mêmes, et ses yeux… oh, ses yeux.
Dorés. Brûlants.
Ils illuminaient la nuit d’une flamme surnaturelle, à la fois belle et terrifiante. Ils me fixaient par instants, avant de revenir sur les chasseurs, avec une intensité qui glaçait le sang.
Un des hommes, tremblant, dégaina son épée.
— Qui es-tu ?! hurla-t-il, tentant de masquer la panique qui perçait déjà dans sa voix.
L’inconnu ne répondit pas. Il continua d’avancer, son regard fixé sur eux, implacable. Le silence qu’il imposait était plus menaçant que n’importe quelle parole. Même le vent semblait suspendu, comme si la forêt elle-même attendait le verdict.
Puis il bougea.
Rapide comme l’éclair.
Il attrapa le bras de l’homme armé et le tordit d’un geste sec. Un craquement atroce résonna, suivi d’un hurlement. Le chasseur s’effondra, son épée glissant dans la boue avec un bruit sourd. L’inconnu se tourna vers les autres, son regard incandescent brillant d’une colère contenue.
Les chasseurs réagirent aussitôt, décochant des flèches, brandissant des lames, mais aucune ne l’atteignit. Sa force semblait surnaturelle, ses mouvements précis, presque inhumains. Il esquivait avec la fluidité d’un fauve, frappait avec la brutalité d’une tempête. Chaque geste était une sentence. Chaque souffle, une menace.
Je le regardais, figée, incapable de détourner les yeux. Ce n’était pas un simple homme. C’était un prédateur, un guerrier, une force primordiale arrachée aux ténèbres. Dans la pâle lumière de la Lune, son visage se dévoilait par éclats : une mâchoire ferme, des traits marqués par la guerre et la solitude. Et pourtant, dans cette sauvagerie, il y avait quelque chose de presque noble, d’ancien, comme une ombre d’héritage perdu.
L’un des chasseurs tenta de s’enfuir, trébuchant dans sa panique, mais l’étranger l’attrapa par le col et le projeta contre un arbre avec une facilité effrayante. Le corps heurta le tronc dans un bruit mat avant de s’écrouler, inerte. Les deux derniers reculèrent, terrorisés, les mains tremblantes.
— Laissez-la… souffla l’un d’eux, blême. Ce n’est qu’une rejetée. Gardez-la, si vous la voulez.
L’étranger grogna. Un son guttural, profond, animal. Ce n’était plus un simple avertissement — c’était un ordre, un rugissement venu d’un autre monde. L’air vibra à nouveau, saturé d’une énergie sauvage qui me fit frissonner.
Les chasseurs n’attendirent pas davantage. Ils tournèrent les talons et disparurent dans l’ombre, fuyant comme des rats devant un incendie. Le silence retomba aussitôt, lourd, presque sacré.
Je restai là, étendue dans la boue, le cœur battant à tout rompre, incapable de savoir si je devais pleurer ou fuir. J’étais à la fois terrifiée et fascinée. Mes yeux se posèrent de nouveau sur lui. Il se tenait à présent immobile, son souffle régulier formant des nuages de vapeur dans la fraîcheur nocturne.
Puis, lentement, il s’approcha.
Chaque pas résonnait dans ma poitrine comme un tambour. Plus il avançait, plus je sentais cette présence étrange m’envelopper. Une aura faite de puissance brute, mais aussi d’une chaleur inattendue. Ce n’était pas seulement un sauveur. Il était quelque chose d’autre. Quelque chose que je ne comprenais pas encore.
Lorsqu’il s’accroupit à mes côtés, la lueur de ses yeux dorés plongea directement dans les miens. Je crus y voir des éclats de feu, mais aussi… une douceur insoupçonnée. Une douleur ancienne, peut-être, un reflet de solitude.
Sa main se tendit vers ma blessure. Sa paume était chaude, incroyablement chaude, contrastant avec le froid mordant de la nuit. Je sursautai à son contact, un frisson me parcourant de la tête aux pieds. Une énergie étrange sembla se répandre sous ma peau, apaisant la brûlure, calmant mes tremblements.
— Tu n’es plus seule, murmura-t-il.
Sa voix grave résonna dans l’air comme une promesse, un écho d’autrefois. Elle vibra jusque dans ma poitrine, réveillant quelque chose que je croyais éteint. Une certitude ancienne, presque oubliée : celle d’être encore liée à la Lune, d’appartenir à un destin plus grand que l’exil qu’on m’avait imposé.
Je voulus parler, lui demander qui il était, pourquoi il m’avait sauvée, s’il savait ce que j’étais. Mais aucun son ne sortit de ma gorge. Mes lèvres tremblaient, mes mots se perdaient dans ma respiration sifflante. À la place, mes larmes roulèrent silencieusement sur mes joues, mélange de peur, de douleur et d’espoir.
Il m’observa un instant, sans rien dire. Puis, d’un geste lent, il passa un bras sous mes épaules. Sa force me surprit : il me souleva comme si je ne pesais rien. Je sentis la chaleur de son torse contre ma peau glacée, la régularité de son cœur battant contre le mien.
Et pour la première fois depuis longtemps, je ne me sentis pas rejetée… mais réclamée.
Alors que l’obscurité m’enveloppait à nouveau, je crus entendre un murmure, léger, presque imperceptible, glisser à mon oreille :
— Tu n’as pas été bannie, petite louve. Tu as été choisie.
Je sombrai avant de pouvoir comprendre le sens de ces mots. Mais même dans l’inconscience, je gardai l’écho de sa voix, de ses yeux dorés… et la certitude qu’avec lui, quelque chose venait de commencer.