Le rejet et la chute - Le danger rôde

1142 Words
La forêt était silencieuse, trop silencieuse. Un silence épais, presque tangible, qui me donnait l’impression de traverser un monde figé hors du temps. Pas un oiseau, pas le moindre bruissement familier. Pas même le souffle discret d’un mulot sous la mousse. Ce n’était pas le calme paisible des nuits d’hiver ; c’était un vide étrange, inquiétant, comme si la nature elle-même retenait son souffle. Un piège invisible, tendu entre les arbres. Mon instinct de louve se tendit aussitôt, comme une corde prête à se rompre. Quelque chose n’allait pas. Je m’arrêtai, le cœur battant à tout rompre. Mes oreilles pivotaient, mes narines frémissaient. Chaque fibre de mon corps me hurlait de fuir, de disparaître, de redevenir ombre parmi les ombres. Le vent léger, chargé d’humidité, me caressa le visage mais n’apporta aucune odeur rassurante. Il y avait là, dans l’air, un goût métallique que je ne connaissais que trop bien : celui du danger imminent. Puis je les sentis. Ce n’était plus un doute, mais une certitude : des présences. Elles étaient proches, tapies dans ce silence forcé. Leur énergie était lourde, prédatrice, différente de celle des bêtes sauvages. Mon poil se hérissa, un frisson me parcourant l’échine. Un parfum étranger me parvint alors, fort et désagréable. L’odeur de sueur, de cuir, et de fer. Pas des loups. Des hommes. Et pas n’importe lesquels… des chasseurs. Mon estomac se noua. Je les avais déjà entendus mentionnés, ces hommes. Dans les histoires qu’on murmurait aux jeunes loups pour les mettre en garde, ces silhouettes humaines étaient presque devenues des figures mythiques, des croque-mitaines qu’on invoquait pour faire peur aux plus téméraires. Mais moi, je savais qu’ils étaient bien réels. Des b****s d’hommes sans loi qui traquaient les rejetés, les solitaires, les bannis. Ils ne chassaient pas pour survivre, mais pour capturer. Pour vendre. Pour briser. Parfois pour tuer. Les récits racontaient des cages, des chaînes, des cris. Rien que d’y penser, mon cœur se serra. Je collai mon dos contre le tronc rugueux d’un arbre, retenant mon souffle. L’écorce râpeuse m’écorchait presque la peau, mais je n’osais pas bouger. Mon cœur cognait si fort que j’avais l’impression que toute la forêt pouvait l’entendre, comme un tambour de guerre. Je fermai les yeux un instant, priant pour que mes sens me trompent, pour que ce ne soit qu’un souvenir d’enfance. Mais les odeurs, les sons, tout me confirmait que ce cauchemar était bien réel. — Par ici, dit une voix rauque, tout près. J’ai vu des traces dans la boue. Je me figeai. Sa voix était basse, mais chaque syllabe vibrait dans l’air comme un glas. Mes oreilles s’orientèrent d’elles-mêmes. Ils étaient au moins deux. Peut-être trois. Leurs pas approchaient, foulant les feuilles mortes avec précaution mais sans la discrétion d’un loup. Ils étaient sûrs de leur force, sûrs de leur piège. — Si on la trouve avant l’aube, elle nous rapportera gros, ricana un autre. Les louves sont rares, surtout celles qui viennent d’une meute. Mon sang se glaça. Ils parlaient de moi. J’entendis leur rire bref et sec, comme des coups de fouet. La terre sembla basculer sous mes pieds. Une image fugace s’imposa dans mon esprit : moi, enfermée dans une cage, regardant la Lune à travers des barreaux. Une peur glaciale m’envahit, me paralysant presque. Je serrai les poings, mes ongles plantés dans mes paumes tremblantes jusqu’à sentir la douleur. Cette douleur me ramena un instant à la réalité. J’étais seule, vulnérable. Pas de meute pour me défendre, pas d’Alpha pour me protéger. Seulement moi, une louve rejetée, face à des prédateurs plus cruels que les bêtes de la forêt. Un craquement derrière moi me fit sursauter. Mon corps entier se tourna brusquement, mes muscles prêts à bondir. Une ombre venait de bouger entre les troncs. Je distinguai la silhouette d’un homme, sa carrure large et pesante, une arbalète accrochée à son épaule et un filet enroulé à sa ceinture. L’acier de son arme refléta un éclat pâle de la Lune. Mes poumons se contractèrent, ma gorge se serra. Je me reculai à pas de loup, chacun mesuré, priant pour qu’il ne m’ait pas vue. Mes sens hurlaient. L’air semblait s’être épaissi, chaque respiration me coûtait un effort. Mais une branche sèche craqua sous mon pied. Un bruit sec, minuscule, mais qui retentit dans ma tête comme un coup de tonnerre. — Là ! cria-t-il. Elle est là ! Le sol se déroba sous moi. Mon cœur s’emballa, cognant à tout rompre. Leurs pas précipités résonnèrent aussitôt, lourds, décidés. Leurs voix se firent plus proches, plus voraces. — Attrapez-la ! — Vite, avant qu’elle file ! Leur rire cruel se mêla au fracas de leurs pas, un son qui me fit l’effet d’une meute d’hyènes. Des branches fouettèrent l’air tandis qu’ils se rapprochaient. Le vent porta jusqu’à moi l’odeur du fer et du cuir, plus forte, plus insupportable. Je n’avais plus le choix. Je devais courir. Mon corps tout entier le savait, comme si mes muscles avaient attendu ce signal depuis toujours. Le souffle court, je me baissai légèrement, prête à bondir. La forêt devant moi n’était plus qu’un chaos d’ombres et de troncs, mais mes yeux y tracèrent un chemin. Je me lançai. Mes pieds heurtèrent la terre humide et la mousse glissante. Mon cœur battait dans mes tempes comme un tambour de guerre. Derrière moi, des cris éclatèrent. Ils s’étaient mis à courir. Les branches fouettaient mon visage, griffant ma peau. Je sentais la terre vibrer sous mes pas précipités, mes griffes s’enfoncer dans l’humus. Chaque respiration me brûlait les poumons, mais je n’osais pas ralentir. Un filet siffla dans l’air derrière moi et s’écrasa contre un tronc dans un bruit mat. À quelques secondes près, il m’aurait enveloppée. Mon esprit se vida. Il n’y avait plus de pensée, plus de douleur. Seulement la course, le bruit du sang dans mes oreilles, le goût métallique de la peur dans ma bouche. La forêt devenait un labyrinthe mouvant, mais mes sens de louve me guidaient entre les racines et les pierres. Je glissai, me redressai, bondis. Une branche se brisa sous mon poids et j’entendis un juron derrière moi. — Plus vite ! Elle file ! Le souffle des chasseurs se rapprochait. Leurs bottes écrasaient les feuilles mortes, lourdes et méthodiques. Mais j’étais plus rapide. Je devais l’être. Chaque foulée me donnait l’impression de franchir une barrière invisible, de m’arracher à mon ancienne vie. La Lune brillait haut dans le ciel, son éclat argenté éclairant ma fuite. Elle glissait sur ma peau comme une promesse silencieuse. J’entendis de nouveau un filet siffler et cette fois je roulai de côté, évitant de justesse l’emprise mortelle. Le sol froid me mordit, mais je me relevai aussitôt. Mes muscles hurlaient, mais je ne m’arrêtai pas. Je devais courir. Courir jusqu’à ce que la forêt me cache. Courir jusqu’à disparaître. Courir jusqu’à survivre.
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