Le rejet et la chute - Les chaînes invisibles

1289 Words
Le vent sifflait entre les arbres, glacial et insistant, emportant avec lui les derniers échos lointains de la ville. Le murmure de la forêt semblait presque vivant, vibrant de chuchotements anciens que seule la nuit pouvait comprendre. Les branches craquaient au-dessus d’eux, oscillant sous le souffle du vent, mais Elena n’entendait qu’un seul son : le battement frénétique de son propre cœur. Chaque respiration lui brûlait la poitrine, lui rappelant la fragilité de son corps meurtri, mais aussi cette étrange intensité qui ne cessait de croître depuis qu’elle avait découvert la vérité sur son sauveur. Il n’était pas l’un des siens. Pas un simple loup. Pas un homme ordinaire. Quelque chose en lui échappait à toute logique, à toute règle, et plus elle essayait de le comprendre, plus il devenait une énigme insondable. Assise sur un tronc tombé, les genoux ramenés contre elle, Elena observait l’homme qui se tenait à quelques pas. Il scrutait les ombres comme si chacune d’elles pouvait cacher un ennemi. La lune dessinait sur son visage des reflets d’argent et d’or, accentuant les angles durs de sa mâchoire, la détermination silencieuse dans ses traits. Même blessé, il dégageait une force tranquille, presque animale, une puissance contenue que rien ne semblait pouvoir briser. Il ne parlait pas beaucoup. Ses gestes, précis, mesurés, révélaient une vigilance constante. Il semblait toujours prêt à bondir, à protéger, à combattre. Et plus Elena le regardait, plus elle sentait cette tension invisible l’attirer, cette ligne fragile mais indéniable qui se tendait entre eux. Elle se surprit à scruter ses expressions, à chercher dans son regard une faille, une ouverture, quelque chose d’humain. Par moments, elle croyait percevoir un éclat d’émotion, une lueur de douleur ou de tendresse, mais chaque fois qu’elle pensait le comprendre, il détournait les yeux, refermant sur lui-même cette forteresse d’acier qu’il semblait porter autour du cœur. C’était frustrant. Et pourtant, terriblement fascinant. Elena sentit un mélange d’impatience et de curiosité la gagner. Elle voulait briser ce mur, percer ses défenses, découvrir la vérité qu’il refusait de dire. — Pourquoi vous… me protégez-vous vraiment ? demanda-t-elle enfin, la voix tremblante, oscillant entre défi et vulnérabilité. Il s’arrêta dans son mouvement. Ses épaules se figèrent, et pendant un long moment, il ne répondit pas. Le feu de camp qu’il avait allumé vacillait doucement, projetant sur son visage des ombres mouvantes qui semblaient danser au rythme de son hésitation. Puis il s’approcha d’elle, lentement, jusqu’à ce que sa présence emplisse tout l’espace autour d’elle. Sa voix, quand elle s’éleva, fut basse, presque un murmure, mais elle vibrait d’une intensité qui fit frissonner Elena. — Parce que certaines choses… dépassent la raison. Et toi… tu es l’une d’elles. Ces mots frappèrent Elena plus fort que la douleur de ses blessures. Son cœur manqua un battement. Elle sentit une chaleur étrange naître dans sa poitrine, s’étendre dans tout son corps, chassant un instant la morsure du froid. Elle baissa les yeux, incapable de soutenir son regard trop longtemps. Il y avait dans sa voix une sincérité brute, désarmante, mais aussi une douleur cachée, un écho de quelque chose de plus profond. Ce n’était pas simplement un protecteur, ni même un guerrier. Il y avait dans cet homme la marque d’un fardeau invisible, une souffrance ancienne qu’il portait avec la même détermination que son épée. Elle osa lever les yeux de nouveau. La lueur du feu se reflétait dans les siens, dorée, intense, presque irréelle. Elle sentit un frisson parcourir son échine. Ce regard… c’était comme plonger dans un abîme de lumière et d’ombre à la fois. Un silence lourd s’installa entre eux. Seuls les craquements du bois et le souffle du vent les accompagnaient. Elena sentit son cœur battre à tout rompre, non pas de peur, mais d’une émotion nouvelle, incontrôlable. — Vous dites que je dépasse la raison… Mais vous, murmura-t-elle, n’êtes-vous pas aussi… hors de toute raison ? Il eut un léger sourire, si bref qu’elle aurait pu le croire imaginé. — Peut-être. Mais il faut parfois l’être pour voir ce que les autres refusent de regarder. Il détourna le regard, son expression redevenant sombre, presque mélancolique. Ses doigts se crispèrent sur la garde de sa dague, comme si un souvenir lointain venait de traverser son esprit. Elena sentit son cœur se serrer. Elle aurait voulu lui demander ce qui le hantait, quelle douleur se cachait derrière cette façade impassible. Mais quelque chose dans sa posture, dans le silence lourd qui suivit, lui indiqua que certaines blessures ne pouvaient pas être touchées. Pas encore. Et pourtant, malgré la peur qui subsistait, malgré le mystère qui l’entourait, elle sentit un lien se renforcer entre eux. Un fil invisible, tissé d’instincts, de regards et de silences. Chaque fois qu’il s’approchait, son souffle se mêlait au sien, et cette proximité faisait naître une chaleur douce, presque apaisante. Elle aurait voulu s’en défendre, ériger à nouveau les murs qu’elle avait si longtemps entretenus autour de son cœur. Mais il était trop tard. L’Alpha inconnu avait déjà franchi ces barrières sans violence, sans mots. Par sa simple présence. Et si ce lien n’était qu’un piège ? Une illusion née de la peur et de la dépendance ? Elle n’en savait rien. Pourtant, au fond d’elle, quelque chose murmurait que ce n’était pas le cas. Que cet homme, malgré ses secrets, ne cherchait pas à la posséder ni à la tromper. Il la protégeait pour une raison qu’elle ne comprenait pas encore — mais qu’elle finirait par découvrir. La lune s’éleva plus haut, baignant la forêt d’une lumière d’argent. Le feu crépitait doucement, et la nuit, malgré sa froideur, semblait étrangement paisible. Elena leva les yeux vers le ciel, suivant du regard les étoiles dispersées comme des éclats de glace. Elle se surprit à ressentir une forme de paix, fragile mais réelle. Pour la première fois depuis longtemps, elle n’était plus seule. — Vous ne dormez jamais ? demanda-t-elle doucement, brisant le silence. Il secoua la tête. — Le sommeil… rend vulnérable. Elle esquissa un sourire. — Vous parlez comme quelqu’un qui n’a plus rien à perdre. Son regard croisa le sien, et pendant un instant, elle crut y voir briller une lueur d’émotion, un fragment d’humanité pure. — Au contraire, répondit-il d’une voix rauque. J’ai simplement trop perdu pour dormir tranquille. Ces mots lui glacèrent le sang. Mais avant qu’elle ne puisse répondre, il détourna les yeux, reprenant sa veille, attentif au moindre bruit. Le silence revint, mais il n’était plus le même. Il avait le poids des confidences à demi prononcées, des vérités suspendues dans l’air. Elena se rallongea lentement sur le tronc, ses paupières lourdes. Son corps réclamait le repos, mais son esprit restait en éveil, obsédé par la silhouette de l’homme qui montait la garde. Elle se demanda qui il était vraiment, quel nom il portait avant de devenir cet être farouche, solitaire, redouté même par les siens. Mais plus encore, elle se demanda pourquoi, malgré tout, elle se sentait… en sécurité. La nuit avançait. Les étoiles brillaient au-dessus d’eux, impassibles témoins d’un lien naissant. Et dans ce silence habité, Elena comprit que cette connexion n’était pas une simple coïncidence. C’était un appel. Une promesse silencieuse. Un fil invisible, tissé par quelque chose de plus grand qu’eux deux. Et même si elle ignorait où cela la mènerait, elle savait désormais une chose : elle ne pourrait plus s’éloigner de lui. Pas sans rompre une part d’elle-même. Pour la première fois depuis l’attaque, Elena se sentit à la fois vulnérable et protégée — prisonnière volontaire d’un lien qu’elle ne comprenait pas encore, mais qui semblait plus fort que la peur elle-même. Et dans le souffle glacé de la forêt, entre les ombres et la lumière de la lune, deux destins venaient de s’entrelacer.
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