Je m’éloignai de la clairière, les jambes lourdes comme du plomb, chaque pas résonnant dans le silence glacé de la nuit comme un coup porté à mon cœur déjà brisé. Mon souffle était court, saccadé, arraché à ma gorge par une douleur que je ne savais pas nommer. Mes yeux brûlaient de larmes que je retenais de toutes mes forces, parce que je refusais d’offrir ce spectacle à la meute, même à distance. Mais ces larmes, je les sentais vibrer derrière mes paupières, comme des éclats prêts à percer ma peau.
Chaque pas m’arrachait un peu plus à la foule, mais pas aux rumeurs qui continuaient de me suivre comme une ombre vivante. Elles étaient là, autour de moi, même dans la brise froide qui me caressait les joues. Des murmures fantômes se glissaient encore dans mes oreilles : “Quelle honte…” “Elle y a cru…” “Pauvre fille…” Des mots qui sifflaient comme des serpents invisibles.
Je voulais fuir plus loin, courir, disparaître dans la forêt, mais mes jambes refusaient de m’obéir. Elles pesaient comme des chaînes, comme si chaque racine, chaque pierre voulait me retenir prisonnière de ma honte.
— Elena !
Je m’arrêtai net. Cette voix, je la connaissais. Elle me frappa comme une bouffée d’air après une longue apnée.
C’était Lysa.
Ma meilleure amie depuis l’enfance. Celle qui avait toujours été là, dans les moments de doute, dans les rires et les secrets partagés sous les arbres. Combien de fois avions-nous rêvé ensemble de cette nuit, parlant de nos Alphas comme des héroïnes d’histoires anciennes ? Combien de fois m’avait-elle rassurée quand je doutais de ma valeur ? Son simple nom faisait naître en moi des souvenirs doux, des éclats d’enfance perdue.
Un soulagement fragile gonfla ma poitrine. Peut-être qu’au moins elle me comprenait. Peut-être qu’elle avait vu ce que j’avais ressenti. Peut-être qu’elle serait mon ancre dans cette tempête. J’eus envie de courir vers elle, de lui prendre les mains, de lui dire combien tout cela me faisait mal.
Je me retournai lentement vers elle. Ses grands yeux bleus brillaient à la lumière des torches qui s’éloignaient dans la clairière, comme deux pierres de glace reflétant la lune. Elle s’approcha, son pas léger effleurant l’herbe. Un sourire en coin étira ses lèvres. Pendant un instant, je crus y voir de la compassion. Une chaleur minuscule jaillit dans ma poitrine. Peut-être que je n’étais pas aussi seule que je le croyais.
— Tu vas bien ? me demanda-t-elle d’une voix douce.
Cette voix, je la connaissais par cœur. Elle avait été la b***e-son de mes peurs, de mes confidences. Pourtant, ce soir, elle sonnait différemment. Plus lente. Plus mesurée.
Ma gorge se serra. Les mots se bousculaient comme des oiseaux affolés dans une cage trop étroite, mais je réussis à murmurer :
— Lysa… c’était réel. Je l’ai senti… je sais que la Lune ne ment pas.
Elle haussa un sourcil, et son sourire s’élargit. Mais ce n’était pas un sourire réconfortant. C’était un sourire cruel, calculé, comme une lame polie à la lumière des torches. Un sourire que je n’avais jamais vu sur son visage.
— Réel ? Elena… tu te fais des illusions.
Mon cœur rata un battement. Ce n’était pas une moquerie distante, ce n’était pas un murmure parmi d’autres. C’était elle. Ma Lysa. Qui me parlait ainsi.
— Comment peux-tu dire ça ? Tu me connais. Tu sais que je n’inventerais jamais ça…
Ma voix tremblait. Je m’accrochais à chaque syllabe comme on s’accroche à une branche pour ne pas tomber. Mais je sentais déjà que mes mains glissaient.
Lysa soupira, un long souffle agacé, comme si elle s’adressait à une enfant naïve. Elle fit encore un pas vers moi. Son parfum familier, celui de la forêt et des herbes qu’elle portait toujours, me parvint. Mais il n’avait plus rien de rassurant. Elle se pencha légèrement, si près que je sentis son souffle sur ma peau, et murmura à mon oreille :
— L’Alpha n’est pas fait pour toi. Et tu le sais très bien.
Ses mots étaient froids, nets, tranchants. Ils s’infiltraient dans mon cœur comme de l’eau glacée. Je reculai, choquée, comme frappée physiquement. Ses yeux n’avaient plus rien d’amical. Ils brillaient d’une lueur de défi… et de satisfaction. C’était comme si, derrière le masque de l’amitié, elle avait toujours attendu ce moment.
— Tu n’as jamais été à ta place, Elena. Tu pensais vraiment pouvoir devenir Luna ?
Chaque mot m’écorchait plus violemment que ceux des autres. Parce que c’était Lysa. Ma confidente. Mon soutien. Celle qui avait essuyé mes larmes, partagé mes repas, ri sous la pluie avec moi. Et elle venait de tourner le couteau dans la plaie, comme si elle savourait ma chute. Comme si ma douleur était un spectacle qu’elle espérait depuis des années.
Des images surgirent dans mon esprit. Ses regards étranges ces dernières semaines. Ses silences. Ces phrases qu’elle avait laissées en suspens. Peut-être avais-je toujours été aveugle. Peut-être n’avait-elle jamais vraiment été mon amie. Ou peut-être que l’amitié se transformait en rivalité dès qu’on touchait au pouvoir, au destin, à l’Alpha.
Je compris alors qu’il ne me restait personne. Pas même elle. Pas même le dernier pilier auquel je croyais pouvoir me raccrocher.
Le vide s’ouvrit en moi, large, profond, engloutissant tout ce qui restait d’espoir. Mes jambes vacillèrent. J’eus envie de tomber à genoux, de hurler. Mais il ne sortit qu’un souffle tremblant.
Et sous la lumière glaciale de la Lune, une vérité terrible s’imposa à moi :
j’étais vraiment seule.
Seule au milieu des arbres, des ombres et des murmures. Seule avec mon cœur qui battait trop fort, comme s’il voulait briser ma poitrine pour s’enfuir. Seule face à un destin que je n’avais pas choisi.
Les flammes de la clairière derrière moi semblaient déjà s’éteindre. Les rires lointains s’éloignaient comme des échos d’un autre monde. La forêt s’étendait devant moi, immense, obscure, indifférente.
Je levai les yeux vers la Lune. Elle brillait, froide et majestueuse, témoin silencieux de mon humiliation. Elle n’avait pas détourné le regard, elle. Elle était là, éternelle. Mais ce soir, sa lumière me paraissait étrangère. Comme si elle m’avait abandonnée, elle aussi.
Et pourtant, dans ce silence, une étincelle ténue naquit au fond de moi. Un mélange de colère et de refus. Peut-être qu’un jour, je trouverais la force de me relever. Peut-être que cette solitude deviendrait mon arme. Mais pas ce soir.
Ce soir, je n’étais qu’une ombre qui s’éloignait, une silhouette perdue entre les arbres.
J’étais seule.
Et j’avançais quand même.