Il pleut. J'ai froid. Je tremble.
Je marche au gré des rues sombres, j'ai l'impression d'être seule au monde. L'obscurité de cette tombée du jour m'enveloppe de toute part et j'avance, un pied devant l'autre, inconsciente de ce qui m'entoure. Seule la pluie dans mes cheveux parvient encore à me tenir hors du gouffre.
Cette impression glacée me garde consciente, de même que ces gouttelettes qui dégoulinent le long de ma nuque, pénètrent sous mes vêtements, tracent les courbes de mon dos, de mes hanches. Je frissonne, tandis que je m'efforce au néant intérieur. Stop Julie, c'est fini, inutile d'insister. N'y songe plus.
Je fixe désespérément la lune montante qui semble me narguer tout là-haut, en hurlerait tant la honte me ronge de l'intérieur.
Faites que ça s'arrête, que tout prenne fin, je n'en peux plus.
Dans une vaine tentative de cesser les tremblements qui m'assaillent, je m'enlace de mes propres bras, les seuls qui puissent encore vouloir de l'être que je suis désormais.
Je ne veux plus y penser, je veux disparaitre, que la brulure de mes pensées s'en aille pour me laisser enfin respirer.
…
Je suis allée voir Jérémie. Oui oui je sais, je suis une abrutie, mais j'avais besoin de me sentir réconfortée. Je voulais savoir que j'avais de la valeur dans les yeux de quelqu'un, que je pouvais être aimée, être chérie également.
Sécher les cours ? me demanderez-vous, désapprobateur.
Aucun problème pour ce cancre des temps modernes, vous répondré-je, mi-blasée, mi-brisée. Ce Play-boy n'a d'autre joie que de me plaire, prêt comme il l'est à jouer avec moi pour me distraire.
Et il a plutôt bien réussi sa fonction.
J'ai souri, j'ai ri, je me suis pressée contre lui tandis qu'il me conduisait au ciné du coin, le tout dans la voiture qu'il piquait à ses parents.
Petite précision l'air de rien, il est majeur depuis longtemps. Ne soyez pas surpris, monsieur se vante d'avoir redoublé bon nombre de fois… Je m'en moque, je m'en fous, tout ce que je voulais, c'était oublier, qu'il me tienne dans ses bras, là, dans le noir, afin que je puisse me perdre dans l'intrigue d'un film, aussi con puisse-t-il être.
Et la conclusion fut sans appel.
Le film était con, les bras de Jérémie étaient chauds, mais la brulure n'a jamais voulu disparaitre. Jérémie m'a tenue, il m'a murmuré des mots doux, il m'a embrassé, ses mains se sont même égarées en de brèves autant que nombreuses occasions, pourtant je n'ai rien ressenti. Aucun frisson, pas de crampe à l'estomac, ni d'oubli miséricordieux pour rentrer dans son jeu.
Alors nous sommes sorties du cinéma, j'ai senti son envie, j'ai compris mes réticences et j'ai finalement saisi que le faire avec lui ne serait pas juste. Pour lui, pour moi, ça n'avait aucun sens. Je ne l'aime pas. Je ne l'aime plus. Pff, l'ai-je seulement aimé, moi cette girouette qui se laisse dictée sa direction par le vent qui viendra lui souffler quelques tendresses ?
Oui, je ne suis qu'une girouette, inconsistante et capricieuse, qui croit pouvoir subitement décider dans quel sens elle décide aller. Pathétique.
Je l'ai dit à Jérémie, lui est expliqué que je ne pouvais pas. Il a insisté, j'ai fait ce qu'il fallait.
…
Lassée, je lève les yeux sur la pluie qui tombe toujours, laisse les particules se mêler à mes yeux, en apaiser les picotements. Je veux effacer ce qui s'est passé.
Je l'ai plaqué si vous voulez vraiment savoir. Je l'ai largué, comme je le fais si bien depuis des années, comme j'aurais dû le faire depuis une semaine surtout, et naïve, j'ai soulevé l'idée qu'il me ramène dans mon petit chez moi. Grossière erreur que de croire qu'un homme abandonné m'écouterait.
Le problème est sans doute que Jérémie a dû voir trop de vidéo cochonnes dans son enfance, trop de films pseudo réalistes où forcer la fille la ferait en demander plus. Avant que je ne puisse réagir, ou même comprendre ce qu'il était en train de faire, il m'emmenait déjà dans la direction opposée à chez moi, avant de garer sa voiture sur un bord de route peu fréquenté.
-Qu'est-ce que tu fous Jérémie ? m'étais-je offusquée en digne jouvencelle outrée.
Sans me répondre, les mains dures de l'homme m'avait saisie, j'avais lutté, pour comprendre l'instant d'après l'impuissance malheureusement ancestrale qui caractérise mon espèce.
-Laisse-toi faire, grinça la bête en me saisissant plus fermement. Tu ne peux pas dire que tu ne veux plus, je…
« Je ne peux pas » ? Alors là, dans ton cul mon pote, parce que je connais mes droits de jeune chieuse en pleine crise hormonale. Ma seule réponse avait été de le mordre pour l'empêcher d'aller plus loin, tandis que mon poing était venu s'écraser dans sa face de salopard pour marquer le coup. Quand comprendra-t-il que je ne suis plus consentante ? Qu'il garde son matos dans le string et me laisse tranquille…
Il avait hurlé dans un cri d'homme viril à me faire frémir de peur, j'étais sortie de la voiture en trébuchant pour échapper à la bête devenue enragée. (Je dirais bien que je n'y étais pour rien, mais le souvenir de mon poing sur son nez boutonneux me pousse à la prudence… je plaide donc coupable de bon cœur !)
-Espèce de salope, avait-il craché en sortant à son tour pour me rejoindre.
Je me souviens m'être tenue de l'autre côté de la voiture, de même que je me remémore l'envie irrépressible que j'avais eu de fuir.
Il avait grimacé, et j'avais senti le dédain se peindre sur son visage semblable à un masque diabolique inconnu jusqu'alors.
-Tu crois aller où ? avait-il sifflé en une voix terriblement menaçante. Tu me chauffes, et tu n'assumes pas ?
Tout de suite les grands mots. Non, non, je n'ai pas… je n'étais pas parvenue à me convaincre de mon innocence. C'est vrai que je l'avais chauffé. Encore que… mon orgueil avait repris le dessus, et j'avais secoué la tête pour moi-même ;
Ce type n'était qu'un pauvre con après tout. S'il ne comprenait pas la différence entre chauffer et aller voir un film, je ne pouvais rien faire pour lui.
Rassurée par cette idée, je m'étais fermement carrée sur mes pieds tandis que je lui avais fait face. Ne montre pas que tu as peur. Allez Julie, reste fière, c'est toi qui gère. Toujours.
Je lui avais dit le fond de ma pensée, en gros qu'il n'était qu'un pauvre allumé du slip, qu'il n'aurait pas dû s'attendre à davantage me concernant.
-Me prend pas pour un con, fut la réponse. On sait tous les deux le but de cette soirée. Je te trouve sacrément gonflée de…
-Oui et bien je ne veux plus, l'avais-je froidement coupé. Je te l'ai dit, j'ai cru pouvoir, mais c'est impossible. Je ne t'aime plus.
Oh que ça sonnait con. Mais c'était la triste réalité. Aurais-je pu l'envelopper de quelques phrases de politesse comme je les fais si bien d'ordinaire ? Peut-être, sans doute, surement, mais je ne m'en étais plus sentie la force. Ma seule envie était de m'enfuir loin de cet ex fou-furieux.
-Laisse-moi partir Jérémie. Je suis désolée, je sais que ça doit être dur, mais il faudra jouer avec une autre.
Il n'avait pas réagi, j'avais prudemment tenté un pas vers la route. Il ne m'avait pas suivie, s'était contenté de mots aussi blessants que des hurlements.
-C'est à cause de ce pédé ?
Je l'avais regardé, n'avais pas tout de suite compris ce à quoi il se référait.
-Ne crois pas que je ne vois pas ce qui se passe, avait sifflé Jérémie. Vous deux, dès le début, tu n'imagines pas à quel point j'ai fait des efforts.
Il avait craché par terre, j'avais senti quelques gouttes tomber. Le ciel s'obscurcissait, il allait bientôt pleuvoir.
-Sa façon de te couver du regard, ta façon de lui sourire. Ça crève les yeux, ce mec se sert de toi…
Je n'avais pas nié. Ce mec s'était effectivement servi de moi après tout. Et je lui en voulais. Mais pas comme il le croyait.
Le rictus de Jérémie devint terrifiant, je me souviens très clairement m'être demandée comment j'avais fait pour le trouver beau auparavant.
-Alors vas-y, va te faire sauter par cette tafiole... ça se voit que tu en meurs d'envie.
J'étais malgré moi revenue sur mes pas sous l'effet de la colère, lui s'était avancé.
-Taré, ne parle pas pour ne rien dire. Tu ne sais rien… Samuel n'est pas comme ça…
-Ah oui ? C'est-à-dire…
-Je…
Jérémie s'était jeté sur moi, je n'avais pas réagi assez vite tandis qu'il m'avait brutalement saisi par le bras.
-Petite idiote. Tu crois peut-être qu'il pourra venir avec toi ? Ce mec t'aimerait qu'il préférerait toujours se faire enfourner par sa lavette d'ami.
…
Et oui, comme vous pouvez vous en douter, c'est à ce moment que je lui ai foutu mon poing dans la gueule. Encore. (Il faudra que je songe très prochainement à me faire soigner ces brusques accès de violence névrotique. Mon charme naturel en prend à chaque fois un coup…)
Les insultes pleuvèrent en tout cas, et je m'horrifie encore d'avoir pu sortir avec un tel salopard. Je me dois d'être parfaitement honnête, je me suis sentie blessée, parce que c'est là que j'ai réalisé combien ce mec m'avait manipulée. Je n'étais pas une petite amie, seulement un investissement à long terme pour un bon plan cul…
-Tu as raison, avais-je finalement hurlé, Samuel ne m'apportera jamais rien d'autre que de l'amitié. Mais je préfère encore ça à l'idée qu'un porc dans ton genre me touche. Vous n'avez absolument rien en comm…
Je n'ai jamais pu finir ma phrase, trop occupée que j'étais à lever une main à ma joue brulante après qu'un coup m'ait fait vaciller sur place… (Ce qui m'a appris que je n'étais pas la seule névrosée incontrôlable… sauf que… merde, il n'avait pas le droit, j'avais l'immunité diplomatique du vagin inviolable !)
Jérémie n'avait décidément plus aucun rapport avec celui qui m'avait fait la cour, celui avec qui j'avais passé mon temps ces quatre dernières semaines. Son regard était noir, ses traits durs et glacials et sa main toujours levée ne demandait visiblement qu'à frapper encore un peu plus fort.
Lorsque j'avais éloigné ma main pour voir l'étendue des dégâts, j'avais constaté que je saignais. Ce con m'avait explosé la lèvre. C'en était assez. Il venait de franchir la dernière limite, celle de non-retour.
J'étais restée silencieuse, lui avais laissé le temps de reprendre ses esprits.
Il m'avait d'ailleurs lâchée, s'était presque aussitôt reculé, et le Jérémie était en partie réapparu lorsqu'il sembla comprendre ce qu'il venait de faire.
-Julie, je…
-Non, tu as raison. Je suis heureuse que ça se finisse ainsi. Culpabiliser ne me réussit pas, j'espère que tu y arriveras mieux que moi.
Puis, tandis qu'il pleuvait, que j'étais perdue à quelques cinq kilomètres de toute ville, je m'étais retournée et étais partie. Tout simplement.
-Julie, ne soit pas conne, laisse-moi te ramener… Julie !
La pluie.
Mes pas.
Ma solitude.
Je suis seule.
Il est parti.
Je marche.
Je ne suis qu'une imbécile. Une pauvre girouette cabossée de toute part.
La nuit tombe.
Je songe que je devrais peut-être appeler ma mère, la prévenir que je serais un peu en retard pour le repas. Seul hic, mon téléphone est resté dans la voiture de ce con, de même que mon sac de cours.
…
Je vais craquer.
Dans cette ruelle pavée à l'ancienne si familière, mes pas me conduisent, je les laisse faire. Je cherche à tout oublier, à devenir simple enveloppe de chair sans conscience. Une enveloppe qui pourra n'être et ne plus souffrir. Une enveloppe qui cessera de se faire ridiculiser de toutes les façons possibles et imaginables.
Une fenêtre devant moi. Mes cheveux qui dégoulinent toujours.
Je connais cette fenêtre. Je fronce les sourcils. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi cette fenêtre se trouve là. Hmm, je crois que mon enveloppe de chair aime aussi se ridiculiser. Autant s'abstenir d'en rajouter, sauve-toi petite July, tu n'es surement pas la bienvenue ici.
Tandis que je pense, là sous la pluie, tremblotante, blessée à l'intérieur comme à l'extérieur, une ombre apparait à la fenêtre et j'ai juste le temps d'apercevoir l'air surpris de Samuel se dessiner que la fenêtre s'ouvre déjà devant moi.
-July ? s'étonne-t-il en passant la tête sous la fenêtre. Mais… qu'est-ce que tu fous là ?
-Je… (Je déglutis.) Je passais juste par là…
-Tu passais juste par là... répète-t-il tout bas.
Samuel semble de plus en plus perplexe, l'irritation se peint brièvement sur ses traits.
-T'était où, j'ai voulu t'appeler. Tu m'as posé un lapin. Je… (Il secoue la tête, visiblement exaspéré par sa propre connerie) Putain mais on s'en fout, tu trembles. Viens, rentre.
J'hésite. Je ne sais plus quoi faire. Je veux rentrer, mais en ai-je le droit vu l'épave que je suis ?
-Qu'est-ce que t'attend ? Insiste-t-il. Viens, entre.
Faible chose que je suis, j'obtempère. Je vous le dit tout net je me déteste. Je me hais. Pire, je me fais dégout. Après le scandale que je viens de faire avec Jérémie, comment peut-il m'accepter moi cette pécheresse ?
Samuel a disparu, il réapparait l'instant d'après avec une serviette, avant de se stopper à l'entrée de la porte. Ses yeux sont exorbités. Je ne connaissais pas encore cette expression.
-July… mais que s'est-il passé ?
Je m'assois au sol, tente de sourire. L'effet n'est que peu concluant. Ça fait mal, et je suis sûre que le résultat doit faire peur.
-Disons que j'ai fait une randonnée nocturne malheureuse. (J'hausse les épaules d'un air faussement fataliste) J'aurais dû prendre de meilleures chaussures.
Ce n'est pas un mensonge, mes bottines en cuir sont effectivement foutues. Mes pieds aussi en passant. Je les ôte, je ne voudrais pas salir.
Samuel pose la serviette sur ma tête, s'agenouille face à moi. Sa main se pose sur ma lèvre, son air s'assombrit.
-Qui t'a fait ça ?
Un silence.
-Jérémie ?
Je baisse les yeux, je me sens si honteuse.
-Non, marmoné-je en fixant le sol avec application. Je n'ai eu que ce que je méritais.
-Julie…
Sa voix douce, cette façon de m'appeler, je ne veux vraiment pas le regarder. Je ne peux pas. Il fait chaud maintenant, mais je tremble toujours. Je frissonne de plus en plus, tente de lutter contre le phénomène, mais rien n'y fait.
Les mains de Samuel reviennent sur la serviette sur ma tête, il me frictionne doucement la tête.
Je me sens mal, je veux qu'il arrête, je veux qu'il continue. Ma respiration s'accélère, je craque.
-Julie… regarde-moi.
Je ne veux pas.
Je secoue la tête.
Doucement, tout en me frictionnant, il penche ma tête et je n'ai pas la force de lutter. Mes épaules se soulèvent de plus en plus brutalement et je tremble, je tremble tellement.
Et là, je croise le regard de Samuel. Ses yeux verts, cette douceur, son inquiétude, tout se floute.
Un doigt vient se glisser sous mon œil, je réalise que je pleure. La fière et solide Julie est en train de pleurer, de péter un plomb.
-Julie, tu n'y es pour rien. Raconte-moi…
Et sans le vouloir, je me retrouve dans ses bras et je pleure, je pleure comme jamais je n'avais pleuré. Mes sanglots prennent de l'ampleur, les tremblements atteignent des sommets et je m'agrippe à cet ami pour ne pas sombrer. Je me serais donc ridiculisée jusqu'au bout.
Je lui raconte ce que j'ai fait. Que je suis partie avec un homme, que je l'ai « chauffé », que je n'ai pas assumé au moment dit, et sa colère. Je lui dis combien je m'en veux, combien je voudrais disparaitre, et mes sanglots rendent incompréhensible mon piètre discours.
Pourtant, au milieu de ce déferlement de chagrin, les bras de Samuel sont toujours là, et je remercie les instances supérieures qu'il soit mon ami, qu'il me comprenne et qu'il ne fuie pas devant l'épave que je suis. Entre nous, j'ai toujours cru que je tenais la barque, que je gérais tout, mais brutalement tout s'écroule et c'est mon oisillon qui doit s'occuper du nid.
Et il le fait bien. Il me caresse, me berce, et sa chaleur atténue lentement la crise, le navire revient à flot.
-Ce n'est pas de ta faute, me répète-t-il doucement. Là. Ce n'est pas grave, tout va bien…
Je le hais pour me dire des bêtises pareilles, et je l'adore, car je voudrais pouvoir y croire.
Je le hais pour m'avoir fait devenir ainsi, car je me dis que s'il n'y avait pas eu cette journée, je ne me serais pas posée toutes ces questions, mon univers si tranquille n'aurait pas été bousculé pour que tout soit sans dessus-dessous. Mais je l'adore aussi, car maintenant, je sais que je l'aime. Oui je l'aime, et raisonnable, je sais aussi que c'est impossible. Je m'en moque. Qu'il soit destiné à un autre, qu'il ne puisse jamais m'aimer comme moi je l'aime, ce n'est pas grave, tant qu'il reste près de moi.
Pathétique, mais c'est ainsi. Il faudra bien que je m'y fasse.
Lorsque je m'éloigne enfin de Samuel, les yeux gonflés et le cœur vide de tout chagrin, je me sens lentement reprendre pieds. Après tout, je suis là où je me sens le mieux, dans cette chambre si ordonnée (ça contraste tellement avec le bordel de ma propre chambre), avec mon meilleur ami pour compagnie.
Celui-ci me regarde toujours, et sa main vient remettre en place mes cheveux ébouriffés.
-Je suppose que ton téléphone et ton sac sont restés dans sa voiture...
J'hoche la tête.
Il acquiesce, l'air sombre. A quoi songe-t-il ? Je me couperais volontiers un bras pour savoir…
-Ce mec… grince-t-il tout en continuant de m'essuyer, s'il croit qu'il va s'en tirer comme ça…
Je secoue la tête, soudain horrifiée. Bon, ok, je ne veux plus savoir à quoi il pense.
-Non, ça ira Sam, j'irai le voir, inutile de t'en occuper…
Rien que l'idée de lui allant jouer les gros durs face à cette bête de Jérémie, j'en frémis. Le m******e. Je ne veux pas en être la cause.
Visiblement, Samuel ne semble pas d'accord avec moi. D'ailleurs ses yeux lancent des éclairs de façon dérangeante. Mode power rangers activé.
-« Inutile de m'en occuper », grogne-t-il tout en mettant la serviette désormais humide sur son épaule (ça lui donne un air barman séducteur, à le violer sur place). Tu te fous de ma gueule, tu as vu l'état dans lequel il t'a mis ? Ce mec mérite…
Je le tape.
-Il ne mérite rien du tout. C'est un con, c'est tout. Ne te prends pas la tête pour ce genre de chose. Tu sais, il ne voulait p…
-La ferme.
Heu… ok je me tais.
Il se lève vivement, revient avec un gant, l'air toujours dur lorsqu'il me pose le gant humide sur la lèvre.
-Ce genre de mec, continue-t-il tout bas, visiblement hors de lui, … quel connard. Une belle paire de fesses ne lui donne pas tous les droits. Pour qui se prend-il ?
J'hoche la tête. Voilà un discours qui lui correspond mieux.
-Quand je pense que tu trainais avec une ordure pareille, poursuit-il sans se préoccuper de moi, ça me rend dingue… (Il ajuste le gant, laisse son regard errer sur la fenêtre, de plus en plus fulminant.) Tu vaux 10 fois, non 100 fois mieux que ce pauvre con… Rhaaa, ça me donne des envies de… Je vais le massacrer !
…
Il se tait, écarquille les yeux. C'est tout ce que je vois avant de moi-même fermer les miens. Mes lèvres sont sur les siennes et si ça ne lui convient pas, je m'en fous, je plaide (une nouvelle fois) coupable avec joie.
Le voir s'occuper de moi, s'énerver pour moi, je n'ai pas pu résister. Son souffle s'accélère, j'appuie mes lèvres un peu plus contre les siennes, car je sais qu'il va bientôt me repousser. Juste une fois, je veux juste une fois voir ce que c'est, voir comment ça aurait pu faire. Ses mains lâchent le gant, se posent sur mes joues, mes mains vont dans ses cheveux, je laisse mon corps s'approcher pour que le moment dure un peu plus longtemps. Ses lèvres se déplacent sur les miennes, et là, c'est con, mais j'ai l'impression qu'il me répond. Sa bouche s'ouvre, et je sens son souffle contre ma langue.
Alors j'oublie tout, enfin, et la brulure s'en va définitivement. Des millions de frémissements m'ébranlent de toute part et mon cœur bondit ma poitrine. Je suis si bien, je… je l'aime.
Et c'est étrange, car soudain la girouette se moque de pouvoir saisir ce courant d'air, elle est de toute manière bloquée dans sa direction. Qu'il vienne un jour souffler sur elle, cela importe peu, je ne suis pas à ça près.
Son corps vient se presser contre le mien et il vient m'allonger à même le sol, ses mains sur mes hanches, tandis qu'il me caresse. Sa bouche s'éloigne de la mienne, je me noie dans son regard affamé. Je le veux. Je le désire, je suis prête, qu'il vienne.
Et je ne sais pourquoi, je ne saurais en deviner la raison, mais il revient et ses lèvres sont toujours aussi douces, mais aussi dures, et je sens une bestialité jusqu'alors insoupçonnée qui l'envahit et répond à ma propre passion désespérée. Qu'importe la raison, je veux en profiter avant qu'il ne soit trop tard, je veux qu'il soit ma première fois et que je sois sa première. Qu'importe que Kevin soit le second. Cette pensée me brule légèrement, je préfère l'étreindre avec plus de force et mes doigts quittent ses cheveux pour venir sur sa chemise. Un bouton…
Il m'embrasse toujours. Sa bouche se promène sur mon coup, remonte sur mon nez. Je suffoque.
Un deuxième bouton.
Je le sens se tendre, vais plus vite.
Un troisième bout…
Sa main m'en empêche en les agrippant et ses lèvres quittent mon visage déçu. Son visage est rougi par l'excitation, mais je discerne quelque chose d'autre, un élément prévisible mais qui me fait mal malgré tout. Du regret. Il s'en veut, et se demande surement pourquoi il en est arrivé là.
J'enlève mes doigts de sa chemise et lui se rassied.
-July…
Je souris du mieux que je peux pour garder la face.
-Non ne t'inquiète, je comprends. Prends ça comme ma petite revanche pour hier. (Je lui tapote la cuisse.) Nous sommes quittes à présent.
Il me regarde d'un air pensif, hoche froidement la tête.
-Si tu le dis. Ça me va…
Le silence s'installe, s'allonge, je ne peux pas le supporter.
-Alors, tu voulais me parler d'hier… des excuses ?
Il hoche la tête. Je le savais.
-Ça a été concluant au moins ? lancé-je sur un ton un peu plus rude que je ne l'aurai voulu.
-Plutôt oui.
-Bon, continué-je plus pour meubler le silence que par réelle envie, il y aura au moins eu du positif au final… c'est déjà ça… tu es prêt pour le grand saut… ?
Ses yeux verts m'étudient, cherchent à comprendre ce que je dis, ce que je pense réellement. Et je crois bien qu'ils trouvent combien il a bouleversé mon univers. Il doit le sentir, car sinon, comment expliquer cette souffrance dans ses yeux, lui qui se relève, et ce chuchotement ?
-Pardon. Je suis vraiment désolé, nous n'aurions jamais dû…
Oui je sais, je sais, je ne suis pas si conne. Mais c'est trop tard. Je ne dis rien, accepte simplement les excuses d'un homme qui en aime un autre, et qui me repousse de la manière la plus douce qui soit.
Il propose d'appeler ma mère pour la rassurer, je l'en empêche puisque je vais rentrer maintenant.
D'une certaine manière, Je suis vraiment chanceuse en amour. Personne ne m'avait jusqu'alors repoussée, c'était moi qui faisais la difficile, et la première fois que ça arrive,- à compter qu'on puisse appeler ça « repousser »-, je ne ressens que douceur et tristesse. Ça aurait pu être pire après tout. Il aurait pu m'abandonner, et j'aurais pu perdre le meilleur ami qui soit au monde…
Non, je suis vraiment chanceuse.