Confusion

5756 Words
Ce matin, je me sens étrange. Non, ce n'est pas mon lit qui m'a fait défaut, il est toujours aussi confortable et il est toujours extatique de s'y étaler pour rejoindre Morphée. Mes fantasmes n'y sont eux aussi pour rien, et mes pensées cochonnes sont toujours aussi vivaces qu'hier. Mais… Ah, ça m'agace mais je ne sais pas. Est-ce le souvenir des lèvres de Samuel sur les miennes, ou cette gêne qui a suivie ? Est-ce cet éclat de rire de Samuel et son air satisfait de celui qui a enfin achevé une tache insurmontable ? Je suis si désagréable que ça à embrasser ? Etait-ce si horrible, qu'il se sente obligé de faire comme si rien ne s'était passé, quelques instants à peine après que nos corps se soient séparés de ce sable glacial ? Enfin bref, je me dis que j'y suis également pour quelque chose. A compter qu'il y ait eu une discussion hier, je ne suis même pas sûre que je m'en serais rendue compte. J'étais perdue, atterrée, et complètement HS, après ce traitement de choc comme lui seul pouvait en inventer… D'ailleurs je le suis toujours, mais… je suis perdue. Je ne sais même pas comment faire lorsque je le reverrais. Devrais-je l'ignorer ? Non, je suis son amie, il serait ridicule d'agir de façon si puérile. Après tout, je ne lui en veux pas du tout pour ce qu'il a fait… n'est-ce pas ? Hein, je ne dois pas lui en vouloir pour les ravages qu'il a engendrés dans mon esprit ? Après tout, se servir de moi comme d'un jouet d'expérimentation, meurtrir mes sentiments incompréhensibles, il ne l'a pas voulu, il est simplement trop naïf… inutile de lui en vouloir… Et pourtant… Si je ne l'ignore pas, que suis-je censée faire ? Oublier la journée d'hier ? Faire comme si rien ne s'était produit entre nous, comme si ma vision de cet être, de cet homme n'avait pas complètement changé au cours des dernières 24 heures ? En parler ? Mettre les choses au point ? L'image de moi faisant face à ce pseudo mannequin au visage parfait, et à la peau aussi bronzée que ses cheveux marrons en bataille suffit à me faire frémir, non moins que l'idée de devoir affronter ses yeux émeraudes magnifiques… … Mouais, je suis décidément perdue. Morose, je laisse mes pas me guider le long du trajet qui me mène vers ce lycée si cruellement routinier, et songe que Samuel aurait pu m'attendre pour m'accompagner. Il m'aurait raconté sa dernière lubie de la nuit, son rêve aussi irréaliste qu'anti-attractif (je ne vois pas l'utilité de me compter sa course au chimpanzé de la nuit passée). Il m'aurait saoulée avec ses devoirs qui le stress, m'aurait donné des prétextes pour l'emmerder, de lui sauter dessus pour le mettre Ko en ce début nuageux de journée. Mais non, il faut qu'il ne m'ait pas attendue (bon ok, je suis un peu en retard, mais le mot « galanterie » ne signifie-t-il plus rien aujourd'hui ? J'ai bien peur que oui…). Il faut que je pense à lui, que je me prenne la tête pour un événement sans consistance aucune. Agacée, je me stop en pleine rue, et fronce les sourcils, prête à me frapper s'il le faut. July, ce n'était rien, ok ? Ton pote est gay. GAY. Compris ? Alors plus de prise de tête, plus de fantasme impossible. Ne l'agresse pas, ne lui saute pas dessus. Arrête d'y songer, ce mec n'est pas pour toi. J'y songe, prépare les poings face à cette petite voix qui tente encore de me souffler des propos hérétiques. Ta gueule toi, sinon je te lamine. C'est de ta faute si j'en suis là. La voix se tait. Il vaut mieux tard que jamais. Satisfaite, je desserre les poings et hoche la tête. Un couple me dépasse en se retournant pour me dévisager et je me rends compte que je dois passer pour une tarée. Désolée braves gens, je suis en pleine phase de traitement. Non non ce n'est rien, un petit lavage de cerveau et ça repartira comme si de rien n'était. Laissez faire la pro… Bon ok, je suis vraiment tarée de la culotte. Va falloir débroussailler dur, moi je vous le dis. Les contours du lycée apparaissent, je me demande s'il sera déjà là. Le vent souffle plutôt fort, je ramène en arrière une mèche de cheveux rebelle échappée je ne sais trop comment de mon chignon fait à la va vite. Mon sac pèse plus lourd que d'ordinaire et je peine à presser le pas. Allez, avance, tout ira pour le mieux, il te suffit de le laisser faire. Il gérera, c'est un mec après tout. Cette pensée me fait toujours autant bizarre. Un mec. Mes relations avec cette espèce malheureusement très présente de ci de là ne sont pas des meilleures. Moi sortant avec eux, moi les larguant et vice-versa. Guère plus, guère moins. Mais « ami » ? Pourquoi cette question existentielle ne m'a-t-elle jamais frappée auparavant ? Une masse de jeunes est tassée devant, la cigarette à la bouche et l'allure du rebelle qui nique le monde entier, en totale contradiction avec leur conformisme clairement affiché. La paire d'Adidas qui fait bien, le manteau à la mode pour le style, la petite note de gel pour monsieur, le plus ou moins gros coup de crayon sous les yeux pour mademoiselle. Tss, heureusement que mon Samuel n'est pas comme ça, parce que ça chaufferait pour lui. Je l'aperçois, ralentis malgré moi l'allure. Hé, j'étais censée être en retard, faites que la cloche sonne ! Je le scrute malgré tout, tente de lire des signes indicateurs. De la nervosité, une gêne peut-être, ou même l'attitude d'une personne qui en attend une autre. Rien. Nada. Juste ses cheveux ébouriffés comme à l'accoutumé, sa veste marron entrouverte et la chemise légèrement froissée de celui qui s'en fout royal. Et chez lui c'est réel. Ce jean sans prétention, choisi un jour de shopping en ma compagnie, je ne l'ai guère vu hésiter plus d'un millième de secondes avant de le mettre dans mon caddy. Idem pour cette paire de chaussures que je l'ai supplié de s'acheter il y trois mois. Non franchement, ce mec s'en fout, et c'est dingue sachant qu'il est gay. Cette tendance sexuelle n'est-elle pas supposer signifier qu'il se préoccupe de son look et connait l'art du maquillage comme personne ? Snif, pour le mythe du gay proche des femmes, ça en prend un coup. Seule reste cette classe incompréhensible qui le caractérise, son charme qui lui attire la déception des femmes de même que la méfiance des hommes. Ah oui, et mon cœur qui souffre là tout de suite. Je fais un pas, hésite. Analysons la situation. Ai-je intérêt à l'approcher ? Je le vois sourire, et tandis qu'une fille au teint pâle s'écarte, je constate qu'il n'est pas seul. Hmm, deux gars de sa classe que je connais mal, une fille que je connais encore moins. La fille parle, lui sourit encore. Le pauvre, dois-je aller le sauver ? Il doit sans doute s'agir de lèche-cul de première convoitant un service quelconque à ce 2nd de classe. Un exercice peut-être, une leçon non prise. Je vois Samuel rire franchement et blêmie. Serait-ce pour un cours de soutien ? Avec cette fille ? Tous les deux, tous seuls ? Je m'en frapperais. La sonne cloche. L'un des mecs lui frappe l'épaule amicalement et tous les quatre s'éloignent du muret sur lequel ils étaient, pour se diriger vers l'entrée. Ma gorge se serre. Il ne s'agit clairement pas de service, Samuel semble les apprécier, et toute aide est inutile le concernant. Il semble très bien, à l'aise, bien entouré, et la présence de cette fille ne semble nullement le gêner. Grr, sale con. Et ses débilités d'hier ? « Je n'ai jamais pu en supporter une en fait. Les filles sont tellement chiantes. » ? Ça y est, c'est déjà du passé ? Je vais le castrer ce détraqué de la braguette. Gay ou pas, Tu me dois fidélité, ok ? Soumission, respect, amour… heu, non pas amour, juste amitié. -Julie ! Je tourne la tête vers la voie qui m'a hélée, et du coin de l'œil j'aperçois également Samuel se tourner pour voir. Va te faire, je te déteste pour les cinq prochaines minutes à venir. Je sourie du mieux que je peux à un Jérémie éclatant, qui ne se préoccupe pas plus des formalités d'usage lorsqu'il m'atteint. Et vas-y qu'il m'enlace la taille de sa main ferme et j'ai tout juste le temps de fermer les paupières avant de sentir ses lèvres s'écraser sur les miennes. C'est agréable. Mais ça manque de ce mot qu'on nomme « douceur ». Je suis sa chose. Soit. Il s'éloigne, un regard en biais m'apprend que Samuel a déjà dû courir rejoindre sa salle en bon élève qu'il est. -Tu m'as manqué ma puce, murmure Jérémie tout en m'entrainant dans le bâtiment, le bras toujours autour de ma taille. T'étais où hier ? -Heu… malade. Un mauvais rhume… -Ah… ça va mieux au moins ? (Je ne manque pas de noter que sa main s'éloigne de mes hanches, et je distingue presque les rouages de son cerveau grincer tandis qu'il se demande si je l'ai contaminé. Pff, mon pauvre si tu savais, tu embrasses tellement moins bien que… passons) -Oui oui, ne t'inquiète pas, c'est passé après une nuit de sommeil. J'ai surtout glandé hier. La télé, Des magazines, le lit… tu vois le genre. Les yeux de mon « chéri » s'illuminent d'un air qui me déplait et je devine qu'il aurait vraiment fallu que je le largue la dernière fois. Lorsqu'un gars réagit ainsi au mot « lit », c'est que sa Bêbête le démange depuis trop longtemps pour que ça ne coule pas d'ici peu. Il veut du cul, et… ah oui, je lui ai dit qu'il en aurait. Demain. Snif… -Tiens au fait, reprend-il, j'ai vu un film sympa pour demain, Tricamax, ça te dit ? J'hoche la tête, consciente qu'il s'agit surement d'un navet aussi foireux que soporifique emplis de testostérone pour les mecs en chaleur. Pauvre chou… -D'ailleurs, ce film sort aujourd'hui. Ça te dirait pas d'y aller plutôt aujourd'hui… j'aime bien être parmi les premiers... Signal d'alarme. Il en est à ce point ? Sourire crispé chez moi, lui qui repart déçu après que j'ai éludé en prétextant être à la bourre pour mon cours de math. Oui tu comprends, c'est un cours important, je ne voudrais pas que le prof m'ait dans son viseur. (Ouf, heureusement qu'il ne s'intéresse pas à ma vie, parce que Samuel ne s'y laisserait pas prendre. Arriver à l'heure en math, il faut vraiment que je sois désespérée.) Et le pire, c'est que vu comment la journée est partie, ce cours de math risque d'être la meilleure partie de cette journée de rêve. J'ai hâte ! -oOo- Comme prévu, une journée dont tout le monde rêve. Snif, pourquoi faut-il que ça se passe ainsi ? Résumons. Des cours de merde, des profs soporifiques, ma mentalité dans un état proche de la déchéance totale. Bon, là c'est du résumé un peu trop résumé. Disons que les remarques professorales sur mon attitude avachie n'ont pas manqué d'éclater de ci de là, mon charmant caractère n'a pas manqué d'aggraver les choses lorsque je leur ai répondu, et pour trois cours, j'ai réussi à m'attribuer non moins que cinq heures de colle dans les jours prochains. Pff, ils ne comprennent rien au talent naturel. Quand comprendront-ils qu'en ce monde de moutons et de lèche-cul de première, la meilleure attitude est d'aller à contre-sens ? En ces temps de crise, mes patrons à venir n'en auront rien à foutre de mes diplômes acquis par millier, seules resteront les compétences réelles. Et ma franchise. Et mon caractère de chiotte inébranlable. Hmm, prions, cette théorie pourrait bien se réaliser un jour… Enfin bref, lorsque je sors d'une séance de remontée de bretelle par la surveillante en chef du lycée, c'est pleine de joie et de patience que je vois débouler sur moi la personne numéro un en mon cœur. -Hé, me lance Marie, ça fait longtemps que je ne t'ai pas vue. Ça va depuis la dernière fois ? -Est-ce que j'ai l'air d'aller ? grincé-je en une aimable menace destinée à la faire fuir avant que je ne morde. Pose pas de questions connes. Je remets mon sac en place et me dirige vers la Cafet'. C'est… comment dire… voilà, c'est « agréablement surprise » que je comprends que Marie n'en a pas fini avec moi. -Allons allons, qu'est-ce qui se passe ? Elle m'adresse une mimique déçue. -Tu sais, bouder ne te réussit pas du tout. On dirait un cochon éviscéré sur la table de prière, le tout planté à même la nappe par une fourche dans le derrière… Amen. -Merci, grogné-je. On me le dit souvent. Je ne peux retenir une grimace en m'imaginant la scène et un sourire m'échappe. Inutile de nier, cette fille à l'art des métaphores à chier. Prend-elle ceci pour une invitation à me coller, mais la religieuse me suit, visiblement lancée. (J'en viens même à me demander si j'ai réussi à lui faire un tant soit peu peur… et merde, si elle veut subir la tempête, tant pis pour elle) -Alors, je présume que tu t'es attirée les foudres de nos supérieurs bien-aimé… Je lui lance un air narquois. -Qu'est-ce qui te laisse croire ça ? Elle se tapote la tête de l'index, un sourire confiant sur ce faciès angélique. -Intuition divine. Je souris plus franchement. -Bien sûr. Et ces intuitions parlent-elles d'autre chose ? Vif Hochement de la tête chez l'autre. -Oui, elles me disent que tu es en pétard, et qu'il s'agit sans doute de quelques basses intrigues romantiques dont seuls les faibles humains savent s'alourdir. -Hmm, Marie, on t'a jamais dit que t'avais un grain ? -De temps à autre. Mais jamais personne ne me l'a dit en souriant. Je prends ça comme un signe encourageant. D'ici peu, j'aurais mon groupe de fidèle, pour prêcher la bonne parole à mes côtés. J'en reste coite, et manque de lâcher le verre que je viens de saisir tandis que je fais la queue devant la cafétéria. -Tu te fous de ma gueule, là ? -Oui, un peu. Pff, irrécupérable. Etrangement, l'agacement premier est peu à peu parti, et je songe que dans l'état ou je suis, je ne peux guère la critiquer. Moi aussi je suis un cas à ma façon. -Mais ne t'y trompe pas, conclut Marie en piochant dans le bac à fourchette, je ne suis pas là par plaisir. Ton fichu caractère ne m'a pas échappé, et le seigneur préfère révéler ses bonnes paroles au paysan apaisé, qu'à la brebis enragée. -Heu… je ne suis pas certaine d'avoir compris. -Je t'insultais. Je ne doute pas que tu veux être seule, mais il est de mon devoir de m'occuper de toi. On dirait que tu vas te planter ce couteau dans l'œil. (Elle me jette un petit air réprobateur.) Bon sang, pose ce couteau, sinon je te plaque au sol. Wow, sauvage la préceptrice. De surprise, je m'exécute. Je crois que de ma vie, personne n'a jamais osé me parler sur ce ton. En fait, je crois surtout que n'importe qui se serait retrouvé à l'hosto direct. Bon, juste pour cette fois alors. Au menu du jour, rien de bien exceptionnel. Ce sera viande sanglante et frite pour gagner en poitrine (si seulement ça n'augmentait que de là…). Pour l'autre c'est viande cramée, haricot vert. Argh… pitié, on dirait Samuel bis. Lorsque j'entre dans la salle bondée, je songe que je n'aurais pas dû venir ici. Là tout de suite, j'ai besoin de réflexion, de peser le pour et le contre, savoir ce que je pense, et ce qu'il est possible de faire pour y remédier. Oui. J'ai besoin de me noyer une bonne fois dans les abysses de mes problèmes foireux, pour mieux les relativiser et comprendre qu'ils sont effectivement foireux. Seul problème, il se trouve que ce lieu idéal où je suis seule au monde, c'est le même que celui avec qui je partage les repas DU problème en question. D'ailleurs, aurais-je dû le prévenir que je ne viendrai pas aujourd'hui ? Marie me pousse du coude, à croire qu'elle se permet déjà n'importe quoi, et fronce les sourcils. -Qu'est-ce que tu fous ? Viens, ton ami gay te fait des signes. Heu… mon « ami gay » ? Je tourne la tête vers l'individu réduit à ses orientations sexuelles, et constate qu'effectivement, mon « ami gay » nous a réservé je ne sais trop par quel miracle vu le monde, une place. Et merde. Comment a-t-il su que je mangerai ici ? Ce mec est carrément flippant parfois. Je secoue la tête, mais suis contrainte d'avancer quand même : Marie ne m'a pas attendue voyez-vous, et elle fonce tête la première vers la personne que j'avais pourtant décidé d'éviter le restant de ma vie. Bon… courons ! Tous à couvert. Lorsque j'arrive, essoufflée à force de voltige moi et mon plateau, Marie demande déjà à Sam si elle peut manger avec nous. L'air renfrogné du « gay » ne laisse aucun doute sur la réponse. -Heu, lâche-t-il, il n'y a qu'une place… Je ne dis rien et peine même à affronter son regard. Allez, du nerf ma fille, ne te mets pas en position de faiblesse. Mène la bride ! Et puis, je peux prétexter que je tiens trop à Marie pour l'abandonner et que nous allons trouver une autre table. Oui, désolée Sam, mais… -Oh, pas de problème, lance Marie en s'asseyant sur la chaise face à Samuel. Julie, regarde, prends la chaise de l'autre table… -… Enfer et damnation, je vais la tuer. Je reste sur place et croyant peut-être avoir à faire à une demeurée, Marie se charge d'aller chercher la chaise du démon, pour la placer en bout de table, près de celle de Samuel. Pff… faut-il que je me résigne ? Ne répondez pas, la réponse est trop douloureuse à savoir. J'ai compris, ferme ta gueule July, et assieds-toi comme une brave fille. Tout le long du processus, j'ai senti le regard de Samuel sur moi et je décide de l'ignorer tant que cela m'est possible. Ses yeux sur moi me perturbent, et j'ai encore cette envie de me planter quelque chose dans la cuisse. Merde, c'est ton ami, arrête de te faire des films. L'impression de douceur inquiète que dégage l'homme ne se tarit pourtant pas, et je décide d'enfin lui accorder mon attention. -Alors, la journée ? Samuel mâche son steak calciné (je ne m'étais pas trompé, le menu exact qu'a choisi la Marie qui le dévore du regard), avant d'hausser les épaules. -Bof, rien de spécial. De la philo. C'était chiant. Une bonne note en physique. L'horreur en sport. -Ah… L'image de la fille camaradant avec lui ce matin me revient en tête, je me demande s'il est inadmissible qu'il n'en fasse pas mention dans son rapport semi-journalier. Samuel prend une autre fourchette, me scrutant. -Et toi ? Ça va, tu as l'air bizarre… -Elle est en pleine crise émotionnelle, semble obligée de lui confier Marie en baissant la voix. Je la foudroie du regard. Peine perdue. -Je soupçonne qu'elle souffre de l'une de ces nombreuses périodes de réflexion sur les méandres de l'amour que ressentent bon nombre d'adolescentes en mal d'affection. -Marie, la ferme. Nullement gênée, Marie approuve. -Tu as raison, désolée. Ton ami a beau être gay, il ne faut peut-être pas tout lui confier. Il reste un mec… Je ferme les yeux, désespérée. Je ne veux même pas voir la réaction de Samuel. Bouh, sauvez-moi… Seule sa voie amusée me répond. -« Les méandres de l'amour » ? Jérémy t'aurait-il fait des misères ce matin ? Je rouvre les yeux, constate qu'il est sérieux. Derrière l'amusement, je perçois seulement qu'il est curieux, et peut-être un peu inquiet. Qui sait, Jérémy aurait pu me violer dans un coin des toilettes… Mais bon, il me propose lui-même une issue de secours, je serais folle de ne pas m'en servir. -Tu n'imagines même pas, me plaignis-je. Parfois les mecs sont si collants. Figure-toi qu'il m'a proposé de faire la fameuse sortie ce soir. Aucune réaction chez l'homme tandis qu'il avale une gorgée. -Ah bon ? Tu lui as répondu quoi ? Je pense que c'est là que je comprends que je ne vais réellement nulle part. À cette table, je suis la seule à réagir anormalement. Je réalise enfin qu'il est mon ami, et que je suis absolument et définitivement ridicule. Cessons cette mascarade. -J'ai esquivé, souris-je. Que veux-tu que lui dise ? Oh oui Jérémy, je ne rêve que de ça, allons-y tout de suite, faisons-le à même le sol. -Faire quoi à même le sol ? demande Marie. Samuel lui jette un rapide coup d'œil. -Rien, marmonne-t-il plus ou moins gentiment tout en me donnant quelques haricots verts. Des choses de grands. Tu ne comprendrais pas. (Puis à mon attention) July, mange toute ton assiette sinon je m'occupe de ton cas. Et ne boude pas, ça te fait une tête horrible. -Ah, tu trouves aussi ? Une tête de cochon qui… -Marie, la ferme. -Ok, ok, lâche Marie d'un air angélique en levant son verre vide. Je peux avoir de l'eau s'il te plaît ? Samuel semble sur le point d'exploser. Je trouve le phénomène assez étrange. Jamais je ne l'avais vu s'irriter aussi facilement. C'aurait été moi, il l'aurait déjà fait. Bon, bien sûr, le brot d'eau étant vide, je peux comprendre ses réticences à traverser une salle en folie pour atteindre le distributeur. Fidèle à lui-même mon Samuel y va quand même. Un vrai gentleman. -Ah, soupire Marie, ce mec est vraiment trop mignon. J'avale un haricot vert, manque de m'étouffer. Putain, c'est vraiment dégueulasse. Est-ce au moins comestible ? -Ce mec s'appelle Samuel, me senti-je obligé de préciser. L'air béat de Marie en dit long. -Samuel, répète-t-elle. Ah… dommage qu'il soit hors-jeu, parce que je deviendrais bien une pêcheuse pour tâter la marchandise… -Marie ! -Bah quoi, tu ne vas pas me dire qu'il n'est pas magnifique ? J'y songe, vérifie qu'il est encore loin, ce qui est le cas. -J'avoue, soupiré-je dans un bougonnement embarrassé, il est pas mal dans son genre. -Et ces yeux ? Comment fais-tu pour ne pas le violer sur place ? Je grimace. -Non, ce n'est pas le pire, c'est ses bras. Si tu regardes bien, tu verras qu'on discerne la forme à travers son pull. -Wow… il s'entraine beaucoup ? -Hmm, mouais, pas mal devant la télé. Marie médite cette info, secoue la tête. -Ouais, mais ça ne vaut pas son petit cul. On mordrait dedans. Je fronce les sourcils face à cette folle furieuse aux allures d'ange, Marie semble comprendre ma stupeur… -Désolée, m'explique-t-elle dans un haussement d'épaule fataliste. Je dois très certainement souffrir de trouble de la personnalité. Mon père est un ancien prêtre, ma mère est… bah de celles qui ne vont pas tous les jours à l'église… (elle secoue la tête, désapprobatrice) elle a eu une très mauvaise influence sur mon éducation… -Hmm, c'est ce que je constate… (Je décortique un haricot, tout en repensant à ce qu'elle vient de dire) Son cul ? Tu es sûre ? J'avoue qu'il est sympa, mais ce n'est pas ce qui est le plus remarquable chez lui… -Ah oui ? Quoi d'autres… -Et bien… -Vous parlez du cul de qui ? nous interrompt Samuel en posant lourdement le brot sur la table. Marie semble aux anges. -Ça t'intéresse ? Tu veux en débattre avec nous ? La remarque a le don de renfrogner petit Samuel, je peux comprendre. Personne n'aime être harceler de cette façon. Il répond pourtant. -Pourquoi pas, tant que ça vaut le coup d'œil… alors, le cul de qui ? -On parlait du tiens, mais Julie trouve que ta musculature est plus intéressante à mater. Rictus de ma part. -Marie… -Oui je sais, je me la ferme. -Ma musculature ? -Laisse tomber Sam. -Non au contraire, je serais curieux que tu développes. Bon, inutile de dire que j'ai détesté ma nouvelle camarade les 10 minutes qui ont suivies cette remarque inepte, parce que Samuel laisser tomber, c'est de la science-fiction. Mais je ne pense pas m'en être sortie trop mal. Après avoir étudié les normes de bien musclé ou non, avoir débattu avec Sam si son cul valait ou non la peine d'être maté, Marie a décidé qu'il était temps pour elle d'aller prêcher en d'autres contrées plus ou moins reculées. Reculées de préférence. -Cette fille a le mérite de laisser une forte impression sur ceux qu'elle rencontre, note Samuel en attaquant sa compote pomme-fraise. -Tu n'imagines même pas. Je pense qu'elle a un grain. -Tu sembles l'apprécier pourtant. -Ah bon ? -Comme quoi, continue Samuel tout en prenant sa cuillère sans me regarder, tu aimes trainer avec les détraqués de la société. Une vraie sainte… Je mets un moment à saisir ce qu'il me dit. Je préfère le prendre sur le ton de l'humour. -Parce que tu croies que je suis mieux peut-être ? La réponse met du temps à venir. -Oui, c'est ce que je pense. Tu cacherais ton caractère de merde, tu serais un peu plus hypocrite et moins chiante, tu ne serais pas à cette table. Tu es mignonne, et tu as de la tchatche. Et puis les amies, tu les as, c'est juste que tu les ignores. Un silence. -Et puis toi aussi, tu as un joli petit cul. -Heu… merci. Ravie qu'il te plaise. Et les seins ? -Oui bon là je ne dis rien. Essaye les chaussettes, j'ai lu quelque part que ça faisait des merveilles. Je le frappe, avant de bouder. -Je m'en fiche, tu as des goûts de chiotte de toute manière. Son regard me fendille de part en part, je me sens rougir. -Oui sans doute. J'ai des goûts de merde pour certaines choses. Il jette un rapide coup d'œil à mon assiette. -July, ne crois pas que je ne l'ai pas vu. Avale-moi celui que tu as écrasé dans un coin… -Mais j'ai déjà avalé six haricots verts et demi. -M'en fout, dépêche-toi. Je lui tire la langue. Va te faire voir, July fait ce qu'elle veut. Ma main se projette vers le yaourt nature, la sienne se jette sur la mienne, l'immobilise à même le pot de yaourt. -Qu'est-ce que tu crois faire au juste ? Je me débats pour dégager ma main et prépare les hurlements, quitte à attirer l'attention de tous sur mes réticences nutritives. -Sam, enlève tout de suit… Mon regard croise le sien, et il est plus proche que je ne l'aurais pensé. Ses prunelles émeraude me font chavirer, la chaleur de sa paume finit de m'achever. -July, souffle-t-il tout bas d'une voix suave, tu vas le manger sinon je te fais l'avaler de force. Ne me pousse pas à bout, sinon je le dis à ta mère. De sa main libre, il prend sa fourchette et deux haricots se retrouvent férocement embrochés pour atterrir devant mon visage hébété. -Ouvre la bouche. J'ouvre la bouche. -Ferme la bouche. Mâche. Je m'exécute, électrisée par ses yeux verts, tétanisée par la tiédeur de son souffle sur ma joue. Je ne me débats plus, m'étrangle presque en avalant de travers l'immondice et la main de Samuel s'en va (enfin/ déjà ?) de ma main pour me servir un verre d'eau. -Tu n'es vraiment pas sexy là tout de suite. Un vrai tue-l'amour. -Pauvre type. -Allez, tu me fais de la peine, mange ton yaourt. Snif, où est donc parti mon oisillon innocent ? Je trouve qu'il s'y croit drôlement ces temps-ci... Enfin bref, j'avale mon dessert avec le peu de dignité qu'il me reste et quinze minutes plus tard, nous nous retrouvons dehors, à marcher le long d'un couloir de verre qui mène vers les salles et la sortie. Une camarade de classe se précipite vers moi. -Julie, heureusement que je te trouve, tu peux venir, j'ai un truc à te demander. -Heu… (Je jette un coup d'œil à Samuel, avant de poursuivre) Tu ne peux pas attendre un peu, ça sonne dans cinq minutes ? -Justement. Allez, s'il te plait. (Elle jette elle aussi un coup d'œil à Samuel, devient rouge pivoine.) C'est super gênant. -Vas-y, lâche Samuel, de toute façon j'ai moi aussi quelque chose à faire… -Quelque chose à faire ? Bon… tant mieux. Je vais pour suivre Caroline, c'est son nom, lorsque je me fais tirer en arrière par Samuel. -Juste… Il semble indécis tout d'un coup, mais il ne lâche pas mon bras. La pression de ses doigts se fait pressante, il veut me dire quelque chose. -Hmm… pour hier, on n'en a pas parlé… Je me crispe, j'ai presque l'impression qu'il attendait le bon moment pour aborder le sujet. Je préfère afficher l'air de celle qui s'en moque. -Ah… oui, c'est vrai que je ne t'ai pas demandé si c'était concluant. Alors… ? -C'est un peu délicat à dire comme ça… Je le fixe, il semble peiner à continuer. Les trépignements à coté de nous n'aident en rien et la pression de Samuel se relâche, de même qu'un air déçu se dessine sur ses traits. -Oui, bon on en reparle après les cours ? Histoire de mettre les choses à plat… Je ne dis rien, de toute manière il est déjà parti, et la fille m'entraine dans un couloir adjacent. Que veut-il mettre à plat ? Aurait-il senti ma confusion ? Voulait-il me rassurer, me dire qu'il est bel et bien gay, qu'il me remercie d'avoir prêté mon corps à la science avec tant de dévouement ? Veut-il s'excuser, me dire qu'il n'aurait pas dû aller si loin ? Une autre pensée tente de germer, guidée par cette voie qui revient à la charge. -…July, tu m'écoutes ? Je reprends conscience de mon environnement, vois et sens que je suis dans les toilettes (je le sens surtout, parce qu'il est évident que quelqu'un s'est laissé aller il y a peu de temps…) J'apprends que Caroline a ses règles, qu'elle est dans la merde, et je lui passe rapidement l'une des nombreuses serviettes hygiéniques que ma mère adore fourrer dans mon sac lorsque j'ai le dos tourné. Putain, elle ne pouvait pas m'en parler devant Samuel ? Ah, ces filles… Mais Samuel… et si… ? Sans m'en rendre compte, je suis déjà sortie des toilettes, et je cours comme une perdue vers la sortie, là où j'ai vu partir Samuel. Se pourrait-il que, -je sais c'est fou-, mais se pourrait-il que ce mec veuille me faire bien plus que des excuses, qu'une banale mise au point ? Se pourrait-il que… non, stop July, c'est bon, cesse de rêver. Une impression merveilleuse m'assaille pourtant, et je ne lutte pas. Je ne lutte pas. Pourquoi pas après tout ? Il est gay, soit. Mais… et nous les femmes ? En quoi serions-nous indignes de nous faire aimer par ces hommes aux goûts si particuliers ? Je cours toujours, je sors dans l'air glacial de cette journée sombre. Power Women merde. La femme aussi doit avoir sa chance, et la voix me dit que je pourrais… je pourrais être… Samuel… avec… J'aperçois Samuel, je me précipite dans sa direction. Il faut que je lui demande ce qu'il voulait me dire. Bonnes ou mauvaises, je dois savoir les conclusions que cet homme a fait. Quelle note donne-t-il à ma prestation ? Bonne ou mauvaise, je veux savoir, être fixée. En m'approchant, je discerne mieux ce qui se passe. Il est avec quelqu'un. Un homme. Je ralentis. Je connais ce type. Grand, teint mat, cheveux longs, magnifique. Je sais qui c'est. Je me stop. C'est Kevin. Les deux parlent, Samuel sourit, l'autre fait de même. Ils se décalent, cherchant à se dissimuler dans l'angle du muret. Mais je suis là, je vois tout. Je vois Samuel s'adosser au muret. Je vois Kevin se presser contre le corps de Samuel, et ses mains se promener le long de son corps parfait. Glacée, j'aperçois la buée blanche que dégagent le souffle des deux hommes disparaitre, tandis que leurs lèvres se collent l'une à l'autre, et j'imagine ce même souffle se mêler à l'unisson de leur langue. Je n'en vois heureusement pas plus, parce que je m'enfuis. Ma prestation n'a pas dû être si bonne finalement. Les hommes attirent toujours autant Samuel, et il devait s'agir d'une simple mise au clair. Peut-être même d'excuses. La banalité de ces réflexions ne devrait pas me surprendre, et d'ailleurs je n'en ressens qu'une légère irritation. En revanche, cette déchirure qui m'étreint le cœur, cette jalousie qui me foudroie me prend au dépourvu et je crains que mes jambes ne puissent en supporter davantage. Power Women mon cul, nous n'avons pas ce qu'il faut pour ce type d'hommes. Je vois Jérémie. Il me faudra donc me contenter d'hommes ordinaires, ce qui est bien normal lorsqu'on y songe, car la perfection est par nature inaccessible, afin que l'homme ne sombre pas dans la folie une fois le but atteint. Etrangement, la douleur que je ressens reste bien dissimulée et rien ne laisse transparaitre que je viens de subir l'une de mes pires contrariétés d'adolescente en pleine crise hormonale, lorsque je m'adresse à Jérémie. Il voulait un rendez-vous ce soir ? Et bien il va l'avoir. Après tout, pourquoi attendre ? Découvrir le plaisir de la chair me fera peut-être oublier les dernières 24 heures, et je m'éveillerais demain pleine d'humour et d'une bienheureuse sagesse. Ah quelle folle j'étais, quelle étrange maladie que j'ai eu, de croire qu'il y avait plus avec mon meilleur ami. Alors soignons-nous, le plus tôt sera le mieux.
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