Avant la tempête…

4232 Words
La suite de la journée se poursuivit à l'instar de tous les autres jours, à ceci près que j'étais dans la lune. Je m'imaginais Samuel avec Kevin, songeais à comment cela se passerait. Pour être honnête, je connais plutôt mal Kevin, résultat d'une remarquable discrétion de la part de Samuel concernant ce sujet. C'est vrai lorsqu'on y songe de plus près, quel genre d'homme peut bien être Kevin ? D'ailleurs, quel genre de Partenaire est-il pour mon oisillon ? Est-il du genre grand romantique, avec les bougies, la musique et le resto bien cher ? Ou bien est-il plutôt rebelle au contraire, à le jeter à même le lit, à lui arracher ses vêtements avec les dents, à le traiter comme une bête ? J'en frémis, songe avec horreur que j'aime aussi bien l'une et l'autre des hypothèses. J'essaye de m'imaginer mon petit Samuel, l'air frêle entre les mains de son homme, j'essaye de visualiser l'action, le visage de ma créature lorsqu'il souffrira pour la première fois, lorsqu'il se mettra à apprécier. Ah… je n'imagine que trop bien la scène, et je me prends de temps à autre à être celle qui lui aurais créé ces expressions cochonnes. Snif, je suis décidément un cas désespéré. Je devrais cesser, me remettre en chasse d'un autre homme, au lieu de m'imaginer des scènes impossibles à réaliser. Je fais la moue, me gratte une oreille tandis que je réaffirme ma posture. Pourtant, malgré l'absurdité de ces pensées, leur flagrante infaisabilité et la douleur que je m'inflige toute seule, je préfère continuer à fantasmer, parce qu'il s'avère que ça m'occupe, que les cours m'ennuient toujours autant, et surtout, le temps passe beaucoup plus vite de cette façon. -Tu sais, marmonne Marie en me lançant la balle en sport, on dirait vraiment une dépravée là tout de suite… (Elle lève une main à son oreille, dans un geste symbolique autant que ridicule) Non, lance-t-elle hautaine, pas la peine de me dire à quoi tu penses, j'ai peur de ne pas supporter tes fantasmes à voix haute. -Tu ne fantasmes jamais ? m'étonné-je. -Jamais de façon aussi visible, élude-t-elle d'un air digne. Lorsque je me livre à ce genre d'occupation, je ne m'éloigne jamais de ma bible et le fais en privée… c'est plus confortable pour passer à la pratique… Je fronce les sourcils, lui renvoie mollement la balle. -La pratique ? Je réfléchis encore un peu, puis éclate de rire en comprenant. -Et c'est moi la perverse ? Froncement de sourcil chez l'autre. -Bien entendu. Je secoue la tête, tandis que je me contente de suivre d'un air apathique le groupe de filles qui se passe la balle d'un air enfiévré. Le basket, quel sport horrible. Aucun intérêt, si ce n'est la seule et morne ambition d'anéantir son prochain. Si c'était moi, je donnerais un ballon et un panier à chacune des participantes. Faisons l'amour, non la guerre, ai-je envie de leur hurler à chaque passe où toutes halètent et se démènent pour un simple objet de cuir. Non vraiment le sport est une torture inventée par les cieux, pour tester notre bravoure et nous pousser à la déchéance mentale autant que l'anéantissement physique à plus ou moins court terme (me concernant, j'aurais plutôt tendance à dire court terme). J'en suis d'autant plus convaincue, que Marie est en tout point d'accord avec moi. Si l'envoyé du seigneur approuve cette théorie divine, c'est que je suis dans mon droit de penser de la sorte, n'est-ce pas ? Alléluia, la parole de July a parlé. J'avance de trois pas, me recule d'un pour ne pas tenter quiconque de s'approcher de moi avec son ballon maudit. Marie choisit au contraire de s'avancer, mais je ne trouve aucune bravoure dans cet acte. Elle s'est révélée si peu douée (ou alors l'a-t-elle fait exprès) que toute personne saine d'esprit l'éviterait comme la peste pour toute passe. Je ne dis pas que je suis plus talentueuse, mais moi au moins, je lève au moins les bras lorsqu'un objet rond et d'environ 10 cm de diamètre m'arrive droit dessus. … Pour être honnête, je ne sais pas ce que vous en pensez, mais j'apprécie de plus en plus cette sociopathe. Avec elle, je n'ai pas besoin de me forcer en quoique ce soit, et, lorsqu'on s'est fait à son coté déjanté du christ (je me demande d'ailleurs si ses fantasmes n'impliquent pas un ou deux sosies d'un gringalet à la culotte courte et à la barbe blonde en bataille…) eh bien cette fille est pour le moins intéressante. Et puis sous ses airs réprobateurs, elle a l'art de me réconforter à table lorsque je semble, je cite, montrer des « signes flagrants de déchéance amoureuse »… Mais reste le fait que cette fille a beau le nier, je trouve tout de même étonnant qu'elle en connaisse autant sur les différents états de déperditions sentimentales. Enfin bref, c'est presque avec plaisir que j'ai appris que je gagnais une nouvelle camarade de torture pour ces deux dernières heures de cours. Un vendredi soir, du sport, que rêver de mieux ? -Mais sinon, continue Marie d'un air faussement innocent, sur qui fantasmais-tu de façon si bruyante ? -Ça ne se dit pas ma chère. La meute de fille revient vers nous, il faut que je me prépare. On ne sait jamais, une fille pourrait toujours se révéler assez insensée pour me passer le ballon…. -Mouais, lâche marie en me donnant un coup de coude moqueur, ce n'est pas non plus un secret. Je pense que tout le monde ici présent sait sur qui tu craques… -Hein ? De surprise, je me tourne vers elle, perd par la même le peu de concentration que j'aurais pu avoir. Le ballon choisit ce moment pour voler au-dessus de moi. Oh, un ballon qui passe par là… je suis censée m'en occuper, n'est-ce pas ? Mais… « Tout le monde ici sait pour qui je craque ? » J'attrape le ballon, me félicite de la manœuvre, avance de deux pas. « Tout le monde ici sait pour qui je craque ? » Du coin de l'œil, je vois Marie mettre ses mains devant sa bouche pour mieux se faire entendre au-dessus des multiples halètements de ces dames. -Ton ami gay bien sûr. Une fille me bouscule violemment, ou alors c'est moi qui lui rentre dedans, question de point de vu, et je lâche le ballon pour tomber lourdement. J'entends un craquement de mauvais augure, avant qu'une vive douleur ne me fasse grimacer en m'agrippant la cheville. Aïe, putain, j'ai vraiment la poisse. Un coup de sifflet retenti, on fait masse autour de moi. Le diagnostic ne tarde pas à tomber. Et une entorse pour super July. Pff, cette semaine est vraiment pourrie. La poisse me poursuit, aucun doute là-dessus. On m'emmène à l'infirmerie, et je reçois en prime la compresse glacée qui m'arrache des grimaces dignes de films d'horreur. -Inspire profondément, me lance gentiment Marie assise à côté de moi. La douleur va passer, c'est juste un mauvais moment à passer. Je la foudroie des yeux. Ouh, la saleté. Dans la finalité, c'est de sa faute, et c'est elle qui échappe à la torture du sport. Elle en semble ravie en tout cas. -Tu es fière de toi, j'espère ? sifflé-je, rendue dure par la douleur. Air blessé chez l'angelot. -Ne m'accuse pas, je n'y suis pour rien. Ce n'est pas ma faute si je devine trop bien les méandres de ton esprit de pécheresse. Elle secoue la tête d'un air faussement ennuyé, ses cheveux blond virevoltant autour de son visage parfait. Tss, t'en prendre à la vertu d'un petit gay. Tu n'as vraiment pas honte… -Ah, tu m'exaspères. Je te déteste. Toujours cet incompréhensible sourire chez le démon. -Moi aussi je t'aime ma chère. Inspire, la douleur va passer. La sonnerie de fin des cours choisit ce moment pour retentir et Marie se relève vivement. -Bon, bah moi j'y vais. A plus… Mais… ? J'en reviens pas. Elle oserait m'abandonner, seule et démunie comme je le suis ? Je décide de ne pas y croire mais suis bien contrainte de me résoudre à l'idée que tous me laissent vraiment en plan. L'infirmière m'avertit qu'il y a eu un violent incendie de l'autre côté de la ville, donc il me faudra prendre mon mal en patience si je compte me faire emmener à l'hosto par une ambulance. Pff. Bien sûr, je l'empêche d'appeler ma mère. Celle-ci se débat avec son boulot de serveuse, et son patron est un con. Je ne veux pas l'obliger à partir plus tôt. Je vais gérer, c'est mon problème après tout. Lorsque je pose le pied par terre, la douleur se fait supportable. Dire qu'on m'avait dit qu'une entorse à la cheville était un calvaire, je trouve la définition un peu exagérée. Et puis je ne suis pas obligée d'aller à l'hôpital. Passer des heures pour faire une radio pourrie, qui me dira que non, je n'ai rien de cassé, et oui, mes espérances de vie sont plutôt bonnes. Je sais déjà comment ça se passe, la dernière fois que Samuel s'est foulé la main, ce furent cinq heures de queue dans la joie et la bonne humeur. Ma seule joie ce jour-là avait été de le martyriser, avec sa blessure portant à confusion. Pour un être innocent, se fouler le poignet, on pourrait croire qu'il s'agit d'un fou furieux des pratiques en solitaire. Enfin bref. Je fais un autre pas, me rassure. Bon, ça ira finalement, ce n'est pas insurmontable. Le trajet n'est pas si loin, je devrais pouvoir tenir le coup le temps de rentrer chez moi. La porte de l'infirmerie s'ouvre cependant à la volée, pour laisser un Samuel hors d'haleine débouler dans la pièce, rougit par l'effort comme s'il avait traversé tout le lycée en courant. Il me regarde d'un air surpris. -July ? Bah qu'est-ce que tu fais debout ? Il s'approche, m'inspecte d'un air de plus en plus perplexe. -On m'a dit que tu étais dans un état grave. Qu'il fallait te transporter d'urgence aux soins intensifs… -Ah bon ? Qui est l'abruti qui t'a dit une connerie pareille ? L'abruti en question sautille d'un air réjoui dans la pièce, l'air fier de son tour. -Techniquement parlant j'ai raison, se croit obligée de préciser une Marie placée derrière Samuel dans une attitude défensive. Une entorse n'est pas à traiter avec laxisme. Qui sait, il pourrait même y avoir des complications… Je soupire, lève les yeux au ciel. -Marie… tu es contente de ta connerie ? -Plutôt, oui. Je ne sais pas si Marie cherchait à rentrer dans les bonnes grâces de Samuel, mais je crois que c'est loupé. Il semble furieux, et plutôt pâle. -Tu n'imagines pas la peur que j'ai eu, fulmine-t-il d'ailleurs. Tu te crois fine, à faire des peurs pareilles aux gens ? Il n'attend pas la réponse d'une Marie imperturbable, et m'arrache mon sac des mains. - Et tu crois aller où toi comme ça ? -Heu… je rentre chez moi. Haussement de sourcil de part et d'autre. -Tu n'as pas mal ? -Bof, ça va aller. Rien de bien grave. Samuel ne semble pas convaincu, et Marie s'avance l'air de rien. -Je te préviens tout de suite, la menacé-je, si tu me donnes un coup pour voir si je réagis, je t'en fous une. A l'air déçu de Marie, j'ai visé juste. J'avance un peu, ne peux retenir un boitillement. L'instant d'après je pousse un cri lorsque Samuel me tapote du pied la cheville. Je le frappe. -Mais t'es malade ! Pourquoi tu me tapes ? Il hausse faussement les épaules. -L'idée de la religieuse n'était pas mauvaise. Et je confirme, tu as une entorse… bon, viens. Sans me demander mon avis, il me prend par la taille et passe mon bras autour de ses épaules pour me soutenir. -Oh, tu crois faire quoi là ? -Ça ne se voit pas. Je m'occupe de mon boulet. Direction la maison. Je pince les lèvres. -Tu n'avais pas rendez-vous avec Kevin ? La question semble irriter Samuel. -On s'en fout, je reporte. Cette idée me plait, mais je sais aussi que ce n'est pas correct. J'ai beau dire ce que je veux, aujourd'hui est un jour important pour lui. Aussi tentant soit l'idée d'en repousser l'issue, je n'ai pas le droit de l'empêcher de vivre sa vie… Je me trouve pathétique de penser de la sorte, mais je refuse de culpabiliser à l'idée de m'interposer. Son aide ne m'est pas essentielle, je peux parfaitement rentrer seule. Dès lors… -Je n'ai pas besoin de ton aide Sam. C'est ton soir aujourd'hui. Tu ne peux pas faire ça à Kevin… Mon intention n'était pas de le vexer, mais j'ai pourtant l'impression de le blesser en refusant son aide. On dirait presque que… que je suis un prétexte pour ne pas y aller. -Mais…, tente-t-il de protester. Sois forte July, dis-lui ce qu'il faut pour son bien. -Sam, si tu ne veux pas y aller, n'y va pas. Si tu as peur, je comprendrais, mais s'il te plait, ne te sers pas de moi comme d'une excuse, ça ira. Je lève les yeux vers lui et comprends au sérieux que ses iris émeraude me transmettent qu'il a saisi le message. Je vois qu'il cède et qu'il sait que ce que je dis est ce qu'il y a de mieux à faire. Je vois aussi qu'il n'en est pas pour autant moins irrité. -Ne t'inquiète pas, lâche-t-il durement, je sais ce que j'ai à faire. Tu as raison, je dois assumer, ton entorse ne doit pas être mon excuse… Il regarde pourtant mon pied d'un air méfiant. -Mais… tu es sûre que ça va aller si j'y vais ? Ça ne te dérange pas que j'y aille ? Je mets du temps à répondre. Je sais que ce n'est pas son intention, mais je ne peux m'empêcher de penser qu'il ne parle pas seulement du fait de rentrer seule… Dans cette question, moi je comprends « Est-ce que cela te gêne que je saute le pas et pas toi ? ». Au pire de mon délire, je pourrais même être tentée de comprendre qu'il demande mon approbation pour se jeter dans les bras de Kevin, qu'il me demande si je ne veux pas de lui. Bien entendu que je veux de lui. Bien évidemment aussi que je veux qu'il vive sa première fois. Il a l'âge, la maturité, il faut qu'il avance. Simplement, je ne suis pas d'accord avec le partenaire. Courage. -Oui, murmuré-je, ne t'inquiète pas, ça ira très bien pour moi. -Bon… je t'accompagne jusqu'à la sortie ? Je souris. Accepte. C'est la dernière fois que je vois mon oisillon innocent, mieux vaut en profiter tant que je le peux. Après, j'ai l'impression qu'il ne sera plus le même. Je ne peux m'empêcher de songer qu'il sera différent, plus mûr, plus… « Gay ». Peut-être même comprendra-t-il la portée de ses jeux avec moi, et qu'il arrêtera, préférant réserver ce traitement de faveur à son homme. … Marie nous suit le long du trajet et je m'appuie volontairement sur Samuel, bien que la douleur soit toujours aussi supportable. Mais peut-être est-ce justement dû au fait qu'il me soutienne. A la sortie, la fille d'hier nous accoste. -Ça y est tu es prêt Sam ? On y va ? Hochement de tête de la part de mon ami, moi qui fulmine. « Sam » ? Non mais pour qui se prend cette fille ? Et Samuel, avec son « je n'aime pas les filles ». Ah, décidément, qu'il s'en aille, parce que je sens que je vais le frapper. -Tu es sure que ça va aller ? répète une dernière fois Samuel. Je ne prête pas attention au ton pressant, je me concentre sur ma colère. -Mais oui, je te dis, vas-y, ton « amie » t'attends. Samuel ne dit rien, et sur un dernier regard qui me perturbe, il s'en va, cette fille aussi mignonne que bien trop proche à mon gout à ses côtés. Je déglutis malgré moi. Adieu petit homme, profite-en et rend-moi fière. Marie me tape la cheville, je pousse un nouveau cri. -Aïe, ça fait mal. -Tu n'es qu'une imbécile, grommelle Marie en croisant les bras sur la poitrine. -Si tu précisais, je pense que j'y verrais un peu plus clair. Marie se renfrogne, et je trouve le changement si perturbant que j'en écarquille les yeux. -Il n'y a rien à expliquer, tu es vraiment une incompétente. Pourquoi tu ne l'as pas retenu ? Tu avais le prétexte tout trouvé ! Elle me regarde d'un air renfrogné, prend mon sac. -Allez viens, je te raccompagne, pauvre nouille. -Mais merde, qu'est-ce que j'ai fait ? Air exaspéré chez l'ange. -Samuel… -Oh, tu as appris son nom ? -Je suis bien obligée, vu que tu m'as saoulée pour que je ne l'appelle « l'ami gay ». -Alléluia, tu n'es donc pas une cause perdue. -Toi si en revanche, lâche durement cette nouvelle amie lunatique tout en marchant. Non mais, on se demande à quoi tu penses... -Marie, tu fais chier, si veux critiquer, vas-y, mais fais le bien. -Très bien. Mais je te préviens, ça va être douloureux. Elle semble réfléchir un instant, avant de me foudroyer du regard. -Qui est Samuel pour toi ? me demande-elle durement. Première question, premier blanc. Que veut-elle que je lui réponde ? -Heu… un ami ? Elle me décerne une claque sur le bras. -Aïe, Marie, tu n'as pas le droit de me frapper. C'est l'un des dix commandements. -Taratata, je te tape autant que je veux, dès lors qu'il s'agit de ramener une brebis galeuse dans le droit chemin. Donc, je disais ; qui est Samuel pour toi ? -Heu… un très bon ami ? Un nouveau coup. Je vais pour la frapper à mon tour, mais elle esquive. Et puis mon pied commence à me faire souffrir. Bon, dire qu'une entorse fait mal n'est pas si faux. Ça met simplement du temps à venir. -Bon, siffle marie, cette question est trop difficile pour toi, d'ailleurs, elles le seront toutes pour toi, donc je vais faire le question-réponse. Marie met sa main d'un côté. -Qui est Samuel pour toi ? Elle lève sa deuxième main et la place symétriquement à l'autre, pour former la parfaite balance. -Tu craques pour lui. Pire, tu es tout simplement amoureuse. J'ouvre la bouche, elle me devance. -Ne m'interromps pas, sinon je t'en fous une autre. Elle hausse une main, faisant pencher sa balance humaine. -Qu'est-ce que tu es pour Samuel ? Nouveau changement d'équilibre sur la balance. -On ne sait pas trop. Mais tu es clairement la personne en qui il tient le plus. Tu es beaucoup, mais alors beaucoup plus qu'une simple amie à ses yeux. -Mais… tenté-je en vain. Elle me menace du regard. -Sa façon de te regarder, siffle-t-elle, de te protéger face à celui-avec-qui-tu-voulais-faire-des-choses-de-grandes-personnes. Tiens, même à table, on aurait dit le parfait petit couple. -Il est gay, lâché-je d'un ton morose. Il n'y a rien de plus à voir qu'une relation entre deux amis. Ce qu'elle me dit me fait mal, me ramène à mes nombreux problèmes de cette semaine. Je pensais que cette fille était tarée, mais en fait c'est bien pire. Elle est observatrice, et je comprends soudain qu'elle comprend beaucoup plus qu'elle ne devrait. Je me demande même si elle ne cherche pas à tort à aider… bon dieu, un envoyé du ciel diabolique. -N'importe quoi, s'offusque d'ailleurs Marie. On s'en fout qu'il soit gay, lesbienne, végétarien, ventriloque ou pire danseur de country hip hop. Il faut s'attacher aux faits, et ce que je vois, c'est qu'il ne voulait pas sauter le pas. D'ailleurs, il ne voulait pas aller voir cet homme. Il voulait que tu le retiennes. -Par peur, marmonné-je sombrement. Arrivées devant chez moi, nous nous stoppons. Marie se radoucit brusquement, baisse les bras. -Oui sans doute, murmure-t-elle. Il doit avoir peur. Mais pas comme tu le crois. Ce mec est perdu, ça se voit comme le nez au milieu du visage. Il ne sait plus quoi faire, et je ne peux que supposer qu'il veut que tu l'éclaires. Si vraiment tu es son amie, alors tu devrais mettre les choses au clair avant qu'il ne soit trop tard… -Nous avons déjà mis les choses au clair. Marie me regarde d'un air triste, comme une mère qui se sent désolée face à la bêtise irrécupérable de son enfant. -Pas assez, semblerait-il. Je vais te laisser, de toute façon je trouve inutile de perdre mon temps pour ce genre de problème. Mais pose-toi une question, une seule. Je la regarde, elle me dévisage. -Penses-tu, souffle-t-elle dans un murmure, qu'une relation stable entre deux personnes, qu'elle soit amicale ou bien plus profonde, puisse se baser sur un mensonge ? Qu'importe, m'interrompit-elle pour ce qui semblait être la millième fois, que ce mensonge ne soit pas voulu, qu'il se soit créé par omission, le fait reste le même : respectes-tu si peu Samuel que tu ne sois pas capable de lui dire les choses telles qu'elles sont ? -Je… -J'ai dit ce que j'avais dire, me coupe Marie avec un sourire espiègle à l'étrangler. J'y vais, bonne soirée. Elle fait quelque pas, avant de se retourner. -Quoi qu'il arrive, n'oublie pas de sortir couverte. Ah ah ah, très drôle. Vu le ciel dégagé de cette fin de journée, Cette fille me prend vraiment pour une perverse. Comme si j'allais courir chez ce fameux Kevin (que je sais se trouver à une bonne quinzaine de minutes d'ici), que j'allais lui arracher un Samuel (déjà en sous-vêtements) et que j'allais me le dévirginiser moi-même. Je souris à cette pensée, terriblement tentée. Je me tourne vers ma maison, sors mes clés. Non, du calme Julie. Tu ne peux pas agir ainsi. Ce n'est pas… je me stop, perplexe de ne pas pouvoir prononcer le mot suivant. Je voulais dire « correcte », n'est-ce pas ? Un synonyme de « respect », si je ne m'abuse… « Respectes-tu si peu Samuel que tu ne sois pas capable de lui dire les choses telles qu'elles sont ? » Non, ce n'est pas vrai, marie a tort. C'est justement parce que je respecte ce type, que je le laisse faire ce qu'il lui plait. Une autre pensée me frappe. « Tu es sûre que ça va aller si j'y vais ? Ça ne te dérange pas que j'y aille ? » Argh, ces deux-là vont me rendre folle. Est-ce lui manquer de respect que de ne pas lui dire la vérité ? Est-ce lui manquer de respect que ne pas lui dire que je l'aime, et qu'il est bien plus qu'un simple petit gay inaccessible à mes yeux ? Je secoue la tête, tente de reprendre mes esprits. Non, je fais ce qu'il faut, je m'écarte, pour qu'il ne soit justement pas torturé par un choix difficile qui… Hein ? Un « choix » ? J'entends le cliquetis familier de la serrure, ne tourne pas pour autant la poignée. Y'aurait-il un choix possible ? Mais… des images me reviennent, dont la douceur de Samuel, cette tristesse dans son regard, ce sentiment incompréhensible qui l'habite si souvent ces temps-ci. Le doute, l'air perdu. Serait-ce plus qu'une simple crainte de franchir le pas ? Pourrais-je… être… plus pour lui ? Je me frapperais presque à cette idée, et la douleur de ma cheville me ramène à la réalité. Nous y revenons une fois de plus, et une fois de plus, la réponse est la même, tu te fais des films, il ne se passe rien, seulement toi qui psychotes à max. Lorsque je rentre dans l'entrée, je pose mon sac, avance de quelque pas. Mais je me sens mal, je me sens de nouveau submergée, telle la veille. Je peux dire ce que je veux, l'impression qu'il y aurait une possibilité ne me quitte pas, et je songe que je souffre à tort. Je lui aurais clairement dit ce qu'il en était de mes sentiments, il m'aurait sans aucun doute dit non. D'ailleurs, les quelques timides fois où le sujet a été abordé, j'ai senti un refus, j'ai senti des réticences. Mais maintenant que j'y songe, je réalise que jamais il n'a été explicitement dit « July, je suis gay. Un vrai de vrai et tu ne m'intéresses absolument pas. Tu es une amie, rien de plus »… Cette pensée m'horrifie, et sur un coup de tête je ressors en courant. Je suis certaine que je fais n'importe quoi. Je suis consciente que je m'y prends trop tard, que je suis stupide, mais trop de détails me poussent à agir… je dois la vérité à Samuel. Plus encore, et là je mesure combien je suis égoïste, je me dois la vérité à moi-même. Lorsque tout sera dit, je m'en irais, et je les laisserais faire tout ce qu'il leur plait. Oui, tout ce qu'il leur passera par la tête. Et qui sait ? Je pourrais peut-être même parvenir à passer à autre chose ?
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